Archives mensuelles : avril 2010

Médiathèques recherchent effet boule-de-neige

Mon analyse de ce que j’ai pu capter de la  « 10ème journée d’étude des bibliothécaires musicaux » organisée à Aix-en-Provence par l’ACIM n’a pas fait que des heureux si j’en crois le bref commentaire sur le site (intéressant) des médiathécaires de Dole. Je ne voudrais pas trop polémiquer, peut-être atténuer tout au plus quelques formules, éventuellement mieux expliquer ma position. – Le choix stratégique d’un vocabulaire n’est pas d’euphoriser. -Ainsi, si je mentionne le « capitalisme cognitif », ce n’est pas pour les supposées vertus euphorisantes du terme, on n’est pas là pour ça. C’est pour indiquer tout un vocabulaire et un appareil conceptuel récents, avec ses bons et mauvais côtés, mais qui est à notre disposition pour réfléchir les questions du numérique, des technologies dites de la dématérialisation, au profit d’acteurs culturels du genre « médiathèques », « bibliothèques ». Je crois que le choix d’un vocabulaire est important et quand une assemblée, un collectif le partage comme un outil de travail commun, la créativité de ce groupe en sera d’autant plus forte et il sera à même de faire évoluer ce vocabulaire à son avantage, voire de le transformer en actions. Quand je regrettais, à titre symbolique, que les travaux ne se soient pas intéressés à la notion de « capitalisme cognitif » c’était une manière de dire que le choix n’avait pas été fait, là, dans ces journées-là, de placer les médiathèques dans les perspectives et les enjeux d’une politique des connaissances, d’une politique de l’esprit. Le vocabulaire dominant dans les échanges était bien un vocabulaire de l’accès : ce qui nous place d’emblée dans une fragilité folle où nous n’avons pas grand-chose à faire valoir, soyons lucides, nous ne pouvons que courir derrière les dominants de ce marché, nous n’avons pas la main. Nous ne l’avons pas, ne risquons pas de l’avoir parce que nous dépendons des politiques publiques et que celles-ci ne pèsent pas lourd sur le terrain industriel des dites nouvelles technologies. Bien sûr, j’aurais pu préciser que cela ne signifiait pas forcément que l’ACIM ne défendait qu’une doctrine de l’accès. Voici la conclusion d’un texte de Christian Fauré (ingénieur et philosophe), « Dataware et infrastructure du cloud computing » : « … contrairement à l’écriture et même à l’édition qui pourtant nécessitait déjà des machines, le web s’est inscrit presque immédiatement dans des logiques industrielles d’économies d’échelle nécessitant des infrastructures et des investissements importants. Or nous avons déjà connu de telles périodes où l’investissement était tel qu’il a fallu que ce soit les Etats et la puissance publique qui les financent :  le téléphone, l’électricité, les transports. À chacune de ces révolutions industrielles la puissance publique a joué son rôle d’acteur de premier rang dans le cadre d’une politique industrielle. Mais là, pour ces plates-formes web, rien. De manière inédite, aussi bien les fonds publics que les politiques publiques sont restés inexistants ou inaudibles. Pire peut-être, ces politiques se limitent à favoriser l’accès à internet et à offrir des débits de connexion toujours plus importants, mais pour quoi faire ? » C’est exactement à cette question « pour quoi faire », en matière d’accès aux musiques et aux pratiques d’écoute, que nous, les médiathéques censées être les garantes d’une relation non mercantile aux musiques, devons répondre, nous réunir pour apporter des propositions d’envergure (parce qu’il faut venir avec quelque chose de grand). – Histoire de vexation – Ce qui a particulièrement vexé – et je le comprends, là j’aurais dû emprunter quelque détour – se trouve dans l’introduction d’un billet gastronomique où j’explique que je cherche à table une compensation à une journée sans étincelle, sans idée, sans déclic… Mais Nicolas Blondeau a tort de croire que ce que je veux dire c’est « ils étaient nuls et le seul à avoir mis sur la table une idée originale c’est moi » !!! Si c’était le cas, je ne me serais pas senti abattu, découragé et poussé à oublier la confrontation avec un cul-de-sac professionnel dans un exemple remarquable de médiation gastronomique : contenu brillant, savoir-faire raffiné, présentations et commentaires inspirés… Ce serait trop simple, même si je n’ai sans doute pas été assez explicite : je spécifie néanmoins bien que ce qui m’affecte à la sortie de ces journées d’étude est l’impression de faire partie d’un collectif qui se trompe d’adversaire, à tout le moins de cheval de bataille. Or, je sais très bien, et cela faisait déjà l’objet de mon intervention à Blois en 2007 puis à Périgueux en 2009, que la meilleure idée, le projet le plus fabuleux, s’ils ne sont réalisés à l’échelle que d’une seule médiathèque auront peu de poids, ne changeront rien à l’avenir des médiathèques. Il faudrait travailler ensemble et pour que cela se fasse de manière heureuse, avec des débouchés positifs, constructifs, qui puissent à un moment avoir des effets boules-de-neige, encore une fois il faudrait partager diagnostic et vocabulaire de travail. Je mesurais le côté chimérique de cette dimension au soir du 2 avril ! Un peu plus tôt, à la table où se succédaient les interventions, le président de l’ACIM se réjouissait de ce que le politique semblait enclin à aider les médiathèques face au numérique. Certes, des aides se dégagent, et nous en profitons aussi e Belgique. Mais je lui répondais qu’il ne fallait pas trop se réjouir si, dans l’esprit du politique, l’argent pour aider les médiathèques face au numérique n’était destiné qu’à poursuivre une stratégie de l’accès sans répondre au « pour quoi faire ? ». Car alors c’est tendre la corde pour nous pendre. Et, en effet, à l’avis de Christian Fauré cité plus haut et qui cible une géographie très large, mentionnons pour la France le rapport Fourgous qui prône une introduction à l’école des « nouvelles technologies » qui abonde dans le sens des visées industrielles qui nous détruisent et, dans la même veine, le rapport « L’économie de l’immatériel » commandé en 2006 par Thierry Breton alors ministre de l’économie et qui, certainement, continue à en inspirer pas mal… Il y a de quoi être pessimiste. C’est quand même de cela qu’il faut débattre, c’est à cela qu’il faut sensibiliser les médiathécaires : « Notre conviction est que la sortie de ce modèle épuisé et la reconstitution d’une économie industrielle passent par le développement de technologies de l’esprit au service d’une économie de la contribution. On aurait pu espérer qu’un rapport qui parle de l’immatériel et qui ambitionne de dessiner les contours de « La croissance de demain » (c’est son sous-titre) aborderait au moins certains aspects des limites rencontrées par le consumérisme et des possibilités qu’offrent les technologies culturelles et cognitives de sortir de cette impasse en ouvrant la perspective d’une rupture avec le modèle de ce qui est devenu la mécroissance. » (B. Stiegler) Et ces questions de l’usage des technologies culturelles, pour lesquelles les médiathèques devraient s’unir internationalement et défendre un point de vue ambitieux pour soustraire les pratiques d’écoute et de lecture aux logiques industrielles (majors), constituent un tournant capital : elles peuvent « tout aussi bien produire de l’intelligence collective que de la servitude noétique et, en l’occurrence, comme une sorte de servitude volontaire  assistée par ordinateur, le stade actuel est ce qui requiert une régulation inscrite dans une politique plus vaste de développement des technologies de l’esprit. » (B. Stiegler) C’est un débat de fond avec des enjeux importants qui ne mérite pas de coincer au stade de la vexation ! (PH)

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Le piano, la terre et le nid

Dans le silence, courbé sur la terre. La lame de la bêche ouvre le sol, rompt la croûte séchée  durcie par l’hiver, pailles, mousses, compost de protection, touffes d’herbes, plonge et soulève la terre, en révèle la structure, la densité, bouleverse son repos et, le geste régulier pour retourner le potager, soulève la motte friable le temps d’y faire entrer de la lumière, et retourne le tout, ensevelit les déchets végétaux. Dans les parterres, sarcler, défaire aussi la surface grise, constituée d’une trame de mousse, de feuilles mortes décomposées, de jeunes érables, radicelles, mauvaises herbes, presque une sorte de tissu à déchirer, une trame végétale, le début d’une prairie. Extraire les pissenlits des chemins, enfouir l’outil, dégager la racine, tirer, arracher. Toujours plus ou moins les mêmes bruits, ténus, pris dans le rythme de la respiration et la cadence des gestes, le glissement de la lame ou le choc des dents de fer. Ce sont des bruits de même famille quand on retire la couche de feuilles et d’humus au pied des fleurs qui se réveillent ou quand on tasse la terre autour d’un jeune plant de salade. Des bruits de structures qui travaillent, des structures hétérogènes qui s’éventrent, se disloquent en plusieurs parties, cellules qui s’espacent, s’abîment mais ne se détruisent pas, absorbent du vide, puis se referment, se reconstituent, ni vu ni connu, plastiques. Feuilles mortes froissées, tiges de légumes tranchées, éboulis de terre meuble, petits graviers, vieux os, racines arrachées, et tout ce qui grouille dans ces agrégats couvrant le sol pour le protéger, vers de terre, insectes, chenilles. (Un nid tombé à terre présente un type d’agrégat qui ressemble à celui qui pousse et se ramifie spontanément pour envelopper la terre nue, mais en plus créatif, avec un savoir-faire sidérant, tissage de brindilles et de branches d’origines diverses, j’en reconnais qui viennent du jardin, pailles prises sur le potager, tiges d’hortensia avec un reste de fleur séchée, fougères arrachées quelques jours avant, bout de ficelle que j’utilise pour fixer des plantes au tuteur, un peu de boue emportée avec un brin d’herbe qui continue à vivre…) Ces infimes musiques de structures chahutées, se défaisant puis adoptant une autre cohésion, bouleversements au ras de la terre, dans le silence respiré du jardinage, m’évoquent le solo de piano de Jacques Demierre dans l’album « Albeit » (avec Urs Leimgruber, saxophone, Barre Phillips, contrebasse). C’est du bredouillement de piano sans rien d’invertébré, du bredouillement structuré, de l’indistinct tramé, une sorte de tissu que l’on froisse, étire, froisse, étire. Je ferais volontiers une comparaison avec un travail de mâchoires quand celles-ci retiennent et broient les sons et les mots d’un qui maugrée, elles craquent, elles frottent, elles grincent, elles retiennent à grand-peine le langage, on l’entend gronder, fulminer, la bouche en est pleine, il fait pression, mais il est retenu, haché, maintenu morcelé et fibreux, pré-language en ébullition. Maugréation qui en dit long néanmoins, qu’il faut prendre tel quel, comme un aboutissement. Les « mâchoires » du piano travaillent, s’écrasent, se liment l’une l’autre. Le châssis craque. Les touches se frottent. Un piétinement. Martèlements étouffés, amputés, cordes grattées, épluchées. Des bris de notes, tout de même, d’émail sombre ou étincelant, s’échappent, sont extraits de la mâchoire, balisent le cheminement qui tangue dans le vide. C’est tout le squelette opératoire qui prend l’air, inspirant, expirant, dépenaillé mais bien cadencé. Une mêlée sourde, gourde, infime, éboulements, accidents, brefs roulés boulés tronqués, rongeurs qui cabriolent sur un plancher, dans le grenier. Alternance de structure compacte, malaxée et de dispersion meuble, ou plutôt pas en alternance, simultanée, les deux états l’un dans l’autre, l’un par l’autre. Reliquats hétérogènes du piano que les mains du musicien rassemblent en nid complexe et archaïque, suspendu dans son souffle, agrégé dans son inspiration (sans laquelle tout se disperserait, on n’entendrait rien du tout) (PH)

L’aigre du sax

Urs Leimgruber, « Tiebla », 05 :21 (extrait de l’album « Albeit », jazzwerkstatt, 2010)

Urs Leimgruber (saxophone) explore depuis longtemps déjà le monde rare, peu peuplé, des aigus. Il les poursuit, les collectionne, les peaufine comme un marcheur ses idées fixes. Il forme paysage avec ces émissions frêles, fragiles, déviées, faites de discontinuités, de charpies tressées, tissées. Ce solo de 5 minutes est forcément un segment isolé dans un long cheminement erratique, forcément erratique s’agissant de l’aigre (car il ne se contente pas de l’aigu standard). Il joue et s’amuse avec quelques hautes fréquences souffreteuses, des traits de migraines qui lancent, se tordent, rompent, s’évanouissent, reviennent de biais, entortillés et phosphorescents. C’est âpre, ne prétend pas séduire, charmer, surtout pas caresser. Ça tisonne, hérisse, ça crisse, craie sur tableau noir. C’est un monde de formes exsangues presque cassantes. Végétations frêles, blanches, formes animales sommaires, livides, tournoyant dans le noir. On peut entendre la ligne rachitique du saxo se mettre à danser avec l’ondulation d’un râle dans la gorge et le micro rythme de clés qui jouent à vide. Ouvrir, fermer, clapets dansants. Et effectivement, dans ce monde aride alors s’ébauche une danse, quelque chose d’oscillatoire, translucide et presque chaud, tendant vers le rond, fossile d’une nage papillon dans le fleuve, reflets d’extase cosmique. Quelque chose, des bribes, des poussières qui m’évoquent – mais dans cet univers rare, tout est mirage -, allez, brièvement, la crête scintillante d’une polyphonie pygmée, mimée par le saxophone. Juste quelques molécules. Après, ça dévie, entorses et angles cassés, le débit augmente, s’emporte, profite des variations d’intensité pour jouer un peu de la polymorphie déséquilibrée, avant que le souffle ne retombe et se disperse, en filets ténus et ébréchés, souples, déportés, morcelés, toujours au rythme perlé des clapets, salués par la respiration.  (Il y a sur ce CD deux autres solos : un de Jacques Demierre, piano et un de Barre Phillips, contrebasse. Puis 5 morceaux où ils jouent ensemble. Chaque pièce est un anagramme du titre de l’album : « Albeit », qui signifierait quelque chose comme « quoique ». On est bien dans la mécanique retorse de ce genre de conjonction, pouvant marquer une opposition, une concession, une objection que l’on formule dans l’après-coup. Ce sont des musiques passionnantes qui semblent être – jouer – dans leur propre après-coup. En cela, c’est autre chose que ce que l’on désignait par « improvisation »… ) (PH) – Urs Leimgruber en médiathèque

Ma bibliothèque en confettis

Deux étudiants américains inventent la « Twittérature », des « résumés » des classiques de la littérature en format « tweetter », 140 caractères maximum (un roman pouvant « bénéficier » de plusieurs tweets, quand même). Pour le journaliste qui en rend compte dans Le Soir, l’important semble de vouloir trancher : est-ce blasphème, scandale, sacrilège, etc. C’est se reposer sur des antinomies passées, passéistes, paresseuses parce que ça ne présente aucun intérêt d’aborder la chose sous cet angle (publicitaire). Il en faut plus pour scandaliser un lecteur de littérature. Par contre, il y a beaucoup d’autres choses à dire, au-delà du blasphème, sur cette démarche (avouée comme purement commerciale). Et d’abord, il est abusif de parler de résumés. Résumer une œuvre obéit à des règles, exige d’en passer par une lecture profonde et de pouvoir transmettre une compréhension certaine du texte. Dans le cas de la « twittérature », c’est plutôt une succession de saillies, de raccourcis extrêmes et potaches, bien ou mal tournées, qui évoquent certains aspects du livre, certains moments, certains traits des personnages (en puisant dans les clichés). La démarche peut exiger du talent, ce talent peut mériter un coup de chapeau. De là à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, ou de tout gober sous prétexte que la jeunesse et les nouvelles technologies rendent caduque la bataille avec les anciens… L’économie télévisuelle, audiovisuelle et, dans le prolongement, numérique a porté au pinacle la rapidité contre la lenteur, l’immédiat contre le recul, mettant à mal les compétences d’attention pour toute lecture exigeant du temps. André Giffard pose que la lecture numérique est une lecture d’information, de consommation et qu’elle se développe dans les nouvelles générations au détriment de la lecture d’étude. La « twittérature » est l’apothéose de la lecture rapide, destinée par ses auteurs « à tous ceux qui ne vont jamais lire Joyce et Shakespeare et qui seront un peu plus riches, parce qu’ils sauront de quoi les auteurs ont voulu parler. » Dingue ! En lisant quelques « tweetters », on peut savoir de quoi Joyce a voulu parler !! Wouah, alors c’est hyper puissant. Je dois être particulièrement con d’avoir perdu mon temps à lire deux fois Ulysse. Et combien d’heures à patauger dans Skahespeare ! Pauvres crétins de professeurs de littératures, pauvres connards qui écrivez péniblement des études sur ces chefs-d’œuvre… Tweetez bon sang…. Ca veut dire que le temps de lecture – avec ses suspens, ses rêveries, ses retours en arrière, ses longues dévorations, ses égarements, ses passages difficiles à comprendre,  – ne signifie rien pour la « twittérature », n’inscrit pas la lecture dans le corps, l’organisme, la littérature n’est rien d’autre que l’art des belles phrases en société, des citations arrangées pour briller – déjà dans la vie des salons décrits par Proust -. Ici, on brille en accentuant les aspects obscènes, grossiers, « parce que la vulgarité est l’essentiel d’Internet ». Nous voilà prévenus. Si on ajoute la prétention d’actualiser les auteurs tweettés pour qu’ils parlent aux jeunes d’aujourd’hui (tous plus ou moins auront le même style de tweet), voici des étudiants doués, malins, sympathiques et pas du tout prétentieux ! On pourrait passer si ce n’était pas enrobé de bons sentiments à la limite de la malhonnêteté intellectuelle : tout ça peut donner envie de lire, de s’intéresser à la littérature, dit Orsenna, totalement pathétique dans son rôle d’agent légitimateur (ça facilitera les ventes). La vulgarisation achevée est un courant assez puissant qui permet rarement de remonter aux sources, il ne faut pas (se) raconter des bobards. (En plusieurs dizaines d’années, nous avons plus vu en médiathèque, des auditeurs passés de la musique classique vers les grands orchestres de variété que l’inverse.)L’art du tweet peut être aussi brillant que possible, c’est un exercice qui séduit pour des raisons bien précises à l’extrême opposé même du plaisir que l’on peut éprouver dans la lecture longue d’un livre épais, d’un texte complexe. Et même si un consommateur sur dix de « Twittérature » en venait à devenir lecteur – au-delà des vélléités vite découragées par le style, par la longueur, la lenteur, le nombre de pages, l’immobilité, la concentration, tout un paysage complètement évacué, nié, méprisé par le tweet- , ça restera certainement anecdotique, ce n’est pas cela qui restaurera un sens globalement plus répandu de la lecture attentive ou d’étude. Ca ne mérite ni d’être considéré comme blasphématoire ni présenté comme ce qui vient à la rescousse du marché du livre. Si la démarche n’exclut pas l’intelligence marchande et le talent pour les formules choc si possible graveleuses (l’esprit pub et marketing passant au broyeur des pages et des pages de mots et phrases inutiles), si on peut même s’en amuser, ne peut-on pas pour autant dire à ces jeunes délettrés de ne pas raconter de salades, que ce qu’ils ont coincés dans leurs tweet n’a rien à voir avec la littérature même si ça leur rapporte bonbon, que cette lecture hyper utilitariste et rapace qui consiste à lire des auteurs avec le projet délibéré d’en soutirer du fric ne peut que passer à côté et faire passer à côté en s’inscrivant dans une lame de fond privilégiant la culture du rapide ? « Lors d’une conférence récente à Oxford, Jacques Roubaud prédisait que les programmes de numérisation des bibliothèques publiques entraînerait bientôt  la disparition des livres dans ces bibliothèques. Je crains plutôt que les formes actuelles de l’enregistrement numérique des textes et l’inconsistance de la structuration des lectures entraînent la disparition de « ma bibliothèque » ou, du moins, de l’art de la bibliothèque personnelle. » (Alain Giffard). Ce que la « twittérature » fait briller, rend attractif, est bien cette « inconsistance de la structure des lectures », jouant avec les modes de lecture numérique même si leur projet est un livre en papier! Et la bibliothèque personnelle a à voir avec la structuration de la mémoire : « Ma bibliothèque, c’est un ensemble de textes – un corpus individuel – lus et relus; une mémoire qui n’est pas seulement extérieure, où se tisse le lien entre la connaissance des textes et la conscience du lecteur; et un ordre personnel, réel et imaginaire. » Qu’en est-il si l’on réduit « ma bibliothèque » à quelques confettis?Quelle mémoire, quel travail, quelle structure, quelle connaissance !? (PH)

Cuisine et prestidigitation (Pierre Reboul cuisine dingue)

Introduction contextuelle. Je devrais d’abord clarifier pourquoi Aix-en-Provence me fit l’effet d’être charmante, certes, mais lourde. Trop provençale ? La clarté printanière était pourtant d’une grande légèreté, vivifiante. Mais quoi, trop de vieilles façades figées, empesées dans un jaune obstiné et hermétique, trop de frontispices prétentieux, trop de vierges à tous les coins de rue ?  Trop de vieux hôtels classés mais décatis, intouchables ? Avec ce charme des eaux dormantes, vieux étangs au fond des bois où pourrissent d’épais tapis de feuilles, certaines déjà complètement décomposées, sombres, d’autres encore brunes ou dorées, certaines toujours fringantes dans leur verdeur mais n’osant trop bouger. Pour être honnête, il y avait les mauvaises impressions d’une « journée d’étude sur l’avenir des médiathèques » inclinant à la déprime, au pessimisme quant à l’avenir d’une médiation culturelle pourtant indispensable : rien, pas d’étincelle, pas de surprises, rien qui puisse procurer la conviction d’être pris dans un collectif professionnel relevant les défis en regardant les problèmes droit dans les yeux, rien qui vienne ouvrir et dégager l’avenir, mais plutôt un manque d’inspiration général engluant les acteurs dans la vulgate mortifère des adorateurs des nouvelles technologies. Et puis la porte du restaurant de Pierre Reboul. En contraste et complètement pimpante, dès qu’on y entre les neurones se détendent, sourient, redeviennent désirant de contacts, de relations entre les mondes sensibles, symboliques, intellectuels. La longue salle voûtée, à l’ancienne, est claire, passée au blanc, elle a su changer d’époque, avec un bar moderne dans la forme et ses matériaux (légère tendance lounge), vaguement techno incluant de discrètes touches de kitsch. Le personnel dynamique, souriant dans leur affairement décontracté (ils sont à leur affaire, justement, alors que je sortais d’une journée avec des professionnels quasiment à côté de leur sujet), habillé de noir avec tablier vert pomme, profondeur et fraîcheur acidulée. Ici, ça sent le printanier. Tant pis pour la folie, ici on peut se refaire, se recharger, se venger, s’échapper… Mises en bouche et en K. Il n’y a rien de prétentieux dans le ton, mais le personnel semble savoir qu’il y a entre ce que l‘on mange ici (dans cette gamme de restaurant étoilé) et ailleurs (les restaurants courants, la cuisine de chez soi), une certaine distance et que tout le monde n’a pas forcément l’habitude de franchir ces frontières entre cuisines. Il vaut mieux, dès lors, préparer le terrain, accompagner pour que ça se passe au mieux. Les conseils et explications sont prodigués simplement et généreusement, on est dans la médiation et dans le contenu ! Après le show commence. Il est question de cuisine sérieuse dans son élaboration savante et facétieuse dans les formes qu’elle recherche, prenant à contre-pied le savoir être à table. Subtilement désaxer pour surprendre les goûts, les ouvrir à la surprise. Le ton est donné avec les mises en bouche d’abord et les « en K » ensuite. Pour les mises en bouche, trois jouets gastronomiques sont alignés sur une tablette d’ardoise, un peu à la manière de hochets que l’on place devant un bébé. Retombons en enfance, jouons avec la découverte des saveurs. A gauche, fiché au bout d’une pique de bois, un tempura de saumon, au centre un rouge à lèvre de foie gras (dans un vrai tube transparent qu’il faut actionner pour faire sortir le foie gras, directement en bouche), à droite est annoncé un « sandwich jambon beurre », on ne comprend pas de suite parce que ça se présente dans un petit verre transparent avec une cuillère, « surtout, n’hésitez pas à mélanger ». Et en effet, touillé et dégusté à la cuillère, ce liquide crémeux agrémenté de miettes croquantes, rappelle précisément le goût d’un jambon beurre idéal ! Pour les « en K », deux cuillères chinoises, l’une blanche l’une noire, disposées en tête-bêche pour évoquer un certain signe zen. Dans la noire, une perle lisse, légèrement ivoire. En bouche, elle est ferme et, rompue, elle délivre une sorte de nectar au chou blanc. Dans la blanche, du boudin noir fait maison. Ces premiers contacts dessinent bien une signature : maîtrise des matières, des durées et duretés, respect des produits et amour des fondamentaux, aller-retour entre le direct et le complexe, le premier et second degré, inventivité des formes, esthétique des associations de goûts… – Asperge crescendo – La profonde et large assiette qui vient ensuite est comme un bassin d’eau pure dont on ne se lasse pas de contempler le fond magique, fantastique. Une héraldique tête d’asperge du Pertuis, superbe comme un bijou antique, coulée dans une précieuse raviole transparente hyper moderne, scintillante. Fraîcheur et éternité. La tige émincée posée comme les cordons achevant le blason. Là-dessus se verse un jus d’asperge, l’essence pure du légume. (Il semble que j’aie quasiment blasphémé en disant, après avoir humé et admiré la couleur de ce jus : « enfin, un jus de volaille parfumé à asperge !? » : ils se sont mis à deux, gentiment, pour me reprendre : « absolument pas, du jus d’asperge pur » !) Et voilà, je cultive quelques asperges dans mon jardin, j’en cuisine assez souvent, j’en ai mangé dans plusieurs endroits et je dois faire ce constat : je n’avais jamais rien mangé d’aussi « asperge », jamais rencontrée de manière aussi évidente la perfection du légume, l’être asperge ! Quand l’assiette est vide, on vous amène un sorbet d’asperge bien vert, dans un tube à glace, vous savez ces machins cheap pour glace à eau où il faut pousser un piston pour que sorte le tube glacé… Le menu est morcelé, pas figé dans une linéarité d’assiettes, un vrai Lego avec ses pièces centrales où se connectent d’autres fioritures, développements, perspectives et autres annexes volantes, on ne s’ennuie jamais…  Avec l’asperge, un verre de blanc, Coteau d’Aix,  Château de Beaupré, léger, juste une ombre fruitée et sèche, évoquant la transparence qui enveloppe la tête d’asperge, adéquation parfaite… – De la Saint-Jacques à la poudre d’ananas – La noix de Saint-Jacques est posée sur une belle lamelle de mangue, sensualité du fruit mariée à celle du coquillage, surmontant une belle forme ovale de semoule de blé très relevée à la harissa, décorée à sa base d’une volute de sauce à la mangue trop belle pour être vraie (on dirait du plastique). Ce qui surprend est la cohabitation de la saveur douce et marine, de la simple pulpe sucrée du fruit avec quelque chose de très fort – semoule et harissa- , presque ravageur, dans un équilibre où aucun produit ne se trouve supplanté et s’épanouissent dans la complexité de leur union (après coup si « évidente »). Sur la tablette noire, un rail de poudre d’ananas avec sa paille. Évidemment, ce genre d’élément stimule le « show », la dynamique de présentation des plats… Il faut aspirer cette poudre pour clore la dégustation du plat. C’est bien plus qu’un gadget : la manière dont la poudre d’ananas vient se coller et fondre dans la bouche, en pluie de petits cristaux passant très vite du dur au fluide et au désintégré, donne l’impression de venir fixer et compléter les goûts multiples et en train de s’éparpiller du coquillage, de la mangue, du couscous. L’effet est hallucinant et rappelle aussi, durant toute la dégustation, celui des bulles du champagne demi sec, Billecart Salmon. De fait, le sommelier s’avère jouer un rôle essentiel dans l’ambiance, dans la dimension « expérience que l’on fait partager », et dans le potentiel d’extase des propositions culinaires. Confirmation avec le choix de la Clairette de Die pour accompagner le foie gras frais escalopé sur une pomme, fruit de la passion. Mais ce n’est encore rien… – La case Hamburger – Ils sont nombreux les grands chefs à avoir donné leur vision du hamburger. Ici, il s’agit de deux jolis « caille burger », des miniatures, avec un jus de volaille (très) épicé, accompagné d’un sorbet de cornichon. Il y a à la fois la déconstruction d’une référence quasi dictatoriale, ses divers éléments agencés, transformés pour proposer autre chose. La syntaxe de Pierre Reboul fonctionne (semble-t-il après premier contact superficiel) en ces sortes de dissociations ludiques, un seul élément étant extrait, rendu autonome, se voyant confié un rôle solo qui influence tout le reste : ainsi du cornichon, retiré du hamburger, amplifié en un sorbet qui le sublime, tant au niveau du goût que de la texture, et qui se mange de manière distincte, séparée, vient commenter et ponctuer les autres aliments en les enrobant dans sa surprenante onctuosité. Le sommelier une fois de plus fait mouche avec un Château Crémade 2006, petit vignoble soigné de la région d’Aix. – Prestidigitation – Le camembert fumé et fumant exprime à merveille tout le côté intelligemment facétieux de cette cuisine. C’est une boule transparente remplie de fumée blanche que l’on dépose devant vous. Il faut ouvrir la sphère en deux, voir la fumée s’évanouir pour découvrir le morceau de fromage ainsi fumé. Pour le savourer, une Veuve Cliquot 2002 Ponsardin Rich Réserve et, pour expliquer ce choix, le discours du sommelier mérite une mention spéciale. Comment les différentes caractéristiques de ce champagne et l’action particulière de ce champagne vont faire en sorte que les papilles soient régulièrement nettoyées, retrouvant ainsi à chaque fois la qualité de la première bouchée et, après la dernière bouchée, faisant revenir une dernière fois le goût du fromage, intact, frais. En fait, à chaque plat, chaque présentation expliquant pourquoi avoir choisi de le marier avec tel vin, est un modèle de médiation passionnée, inspirée et enthousiaste. C’est répéter les mêmes choses à plusieurs tables mais toujours avec la même conviction, jouant sur les variations, l’excitation à trouver de nouvelles formules. Une sorte d’émulation. Surtout, le propos est précis, justifié et pas pédant, et il ouvre des champs de sensibilité assez inouïe dans la manière de rapprocher des saveurs, des émotions, de jouer avec la chimie gastronomique, il révèle une formidable trame textuelle entre les vins et les mets. Connaisseur, expert et enflammé, parfois poète (parodique). J’aurais aimé, dans la journée, entendre des médiathécaires parler ainsi de leur métier, de ce qu’ils connaissent de la musique, de ce qu’ils peuvent faire découvrir aux gens… !!! – Les desserts et le sublime – Le premier dessert s’intitule « pistache du Piémont, griotte façon yoyo ». L’assiette se présente comme un dispositif de jeu. À gauche un macaron vert à la pistache avec un lacet à la griotte, mince ruban figurant la ficelle d’un yoyo. Au centre, une fiole transparente et une paille pour siroter un « soda à la griotte », sirupeux, pétillant et fraîchement acidulé aussi, et à droite une sucette sur son bâtonnet en bois : une boule croustillante à la pistache contenant un fluide à la griotte. L’association de ces deux fruits, pistache et griotte, étant traité sous des angles différents, pour les yeux et pour le palais. L’espace sensoriel entre les deux, là où le chef imagine leurs rencontres multiples et ce qui peut en jaillir, étant exalté par un vin Toscan qui vous ravit rien qu’à le humer, on hésite à aller plus loin, on se verrait bien ainsi immobile à respirer en oubliant tout le reste. Un rouge sucré, Aleatico Passito Massa Vecchio Maremma, fabriqué de manière toute particulière, et dont les veloutés épicés, les fruits canailles et somptueux à la fois, ouvrent mille manières de faire circuler dans sa bouche les traces de griottes, de pistaches et, dans le cerveau, éveiller cette « intelligence » abstraite, stimulante des correspondances inédites. Enfin, c’est une boule close qui s’offre au regard, le garçon l’aspergeant d’un alcool parfumé à la mandarine et y mettant le feu, voici la boule qui flambe, c’est du chocolat qui, de la sorte, épouse de sa chaleur suave une glace à la mandarine (enfin, c’est plus raffiné que simplement une glace…). Ayant au préalable refusé le verre de Grand-Marnier et, après coup, en ayant exprimé quelque regret, le sommelier pétillant est venu juste me le faire goûter, une gorgée généreuse, wouah. De quoi se dire : je n’avais jamais bu de Grand-Marnier. – La chute – Le parcours surprend, déstabilise tout en organisant des rencontres judicieuses avec des fondamentaux qui structurent des repères. La qualité créative du travail sur les contenus gastronomiques, la richesse du service et de l’accompagnement plonge le client dans une expérience éprouvante : les plaisirs, immédiats, n’excluent pas que ça travaille à l’intérieur pour ne rien rater, éprouver de la manière la plus intense, essayer de comprendre « comment c’est fait » et d’où ça vient. Il y a ici aussi tout un niveau qui relève de la lecture d’information, de l’absorption et d’un exercice pour conserver des traces, graver les perceptions, les ressentis, afin d’en conduire une lecture plus approfondie après coup, plaisirs plus longs et qui perdurent dans de futures expériences gastronomiques, en tant que cuisinier bricoleur ou en tant que client ailleurs. Le schéma parfait de ce que les médiathèques, au niveau des pratiques d’écoute, doivent réussir à proposer comme expériences impossibles ailleurs. Aix, après, était jolie et presque légère… (PH) – Petite vidéo, travail sur les textures, association de goûts, mise en forme ludique, mixe entre cuisine traditionnelle et cuisine « moléculaire » (pas vraiment) …

Panade numérique et médiathèques

ACIM, 10ème rencontre nationale des bibliothécaires musicaux, Aix-en-Provence, Cité du livre

Encore une fois, la méthode adoptée pour traiter de la technologie est déterminante. Explication : Dans Libération du vendredi 2 avril, Julien Gautier et Guillaume Vergne (professeurs de philosophie en lycée et fondateurs de la revue Skole) publient un texte intitulé « L’école et les adorateurs de la technique ». C’est une réaction au rapport Fourgous définissant « les modalités de l’introduction des nouvelles technologies de l’information et de la communication à l’école ». La position des auteurs est claire :… « .. un système éducatif public digne de ce nom devrait non pas chercher coûte que coûte à rattraper son prétendue « retard », mais à jouer activement un rôle propre et autonome, assurer une mission régulatrice, prescriptive et en quelque sorte « thérapeutique ». Notre véritable devoir à l’égard des jeunes générations n’est-il pas de leur donner les moyens de construire une solide culture numérique, plutôt que d’accompagner leur soumission aux iPod, MSN et autres Facebook ? » Il se fait qu’après avoir lu cet article, je participais à une journée d’étude de l’ACIM (association des bibliothécaires musicaux de France) sur le thème du numérique comme nécessitant une redéfinition du rôle des médiathèques (ce n’était pas la première fois que j’intervenais dans ce genre de « journées d’étude »). Les médiathèques sont à inscrire dans le dispositif éducatif, comme toutes les structures culturelles publiques, et à ce titre ce que Julien Gautier et Guillaume Vergne expriment concernant l’école se transpose aisément sur le terrain des médiathèques. Et même si on ne partage pas à 100% leur vision des choses, elle est tout de même déjà le fruit d’une analyse, d’une conscientisation, d’une prise de position, d’une vision d’avenir reposant sur une mise en perspective des différents aspects de la problématique. A évacuer : le prétendu retard. Or, à écouter l’ensemble des intervenants et des propos tenus tout au long de cette journée, il semble que le parti pris adopté soit justement de « rattraper le prétendu « retard » » et d’aller dans le sens de l’adoration de la technologie tel qu’il serait prôné par le rapport Fourgous. L’autre tendance majeure et d’associer « nouvelles technologies » à la nécessité de médiation. Le mot, comme lors d’autres rendez-vous du genre, surgit de tous côtés. Mais curieusement, à aucun moment, il n’est question de contenus, de discours, de musiques, de connaissances à transmettre, de définition de ce dont nous sommes censés devenir les médiateurs, mais uniquement de questions d’accès. Dans la tourmente de la dématérialisation, les médiathèques s’intéressent avant tout à la matérialité des accès vers la dématérialisation gérée aux bénéfices d’autres structures. Alain Giffard, qui se livre à une étude comparative poussée des lectures numériques et lectures traditionnelles, donne des armes, pourtant, pour penser un positionnement lucide à l’égard des industries numériques : « Ce qui caractérise l’économie numérique de ce point de vue, ce n’est pas le développement des « industries littéraires », mais bien celui des « industries de lecture », ou, c’est tout un, dans le jargon actuel, plutôt que le développement des « contenus » celui de l’économie et des industries de l’accès ». Et de renvoyer à des formulations similaires de Jeremy Rifkin (L’âge de l’accès) : « Les marchés cèdent la place aux réseaux ; vendeurs et acheteurs remplacés par des prestataires et des usagers, et pratiquement tout se trouve soumis à la logique de l’accès. » La tonalité générale de ce que j’ai entendu dans cette journée de réflexion sur l’avenir des médiathèques face au numérique, le 2 avril, me donne l’impression soit d’un aveuglement sur la question, soit de la volonté d’entériner cette orientation voulue par l’économie du numérique, de revendiquer ni plus ni moins qu’une spécificité d’accès en contribuant au courant dominant qui évacue le contenu. Ce qui revient bien à scier la branche sur laquelle reposent les médiathèques et qui correspond à leur utilité sociale. En introduction à mon intervention, c’est bien ce que j’ai voulu rappeler : notre force est du côté de la connaissance des musiques et de ce que nous parviendrons à en dire pour dé-banaliser l’écoute de musique et réenclencher de vrais désirs d’écoute. Mais revenons au début de cette journée… Porte-à-faux sociologique. C’est le sociologue Philippe Coulangeon (CNRS) qui se charge d’informer sur les pratiques musicales des français face au numérique (finalement il ne s’agira pas tellement de ça). Présentant un article écrit pour les Actes de la recherche en sciences sociales, il rend compte des éléments inclus dans la dernière grande enquête officielle sur les pratiques culturelles. Voici les grands axes : brouillage des frontières entre les répertoires, non rivalité des biens musicaux, éclectisme des goûts et nouvelle frontière de la légitimité… L’approche est moins nuancée que celle de Bernard Lahire dans «La culture des individus » (on sentira lors des échanges avec la salle que Coulageon occupe une place bourdieusienne très orthodoxe, léger coup de griffe à Lahire, coup de boule à Mafesolli…). De fait, les catégories utilisées et le type de questionnaire empêchent toute finesse qui puisse nous être utile dans la réflexion sur un positionnement actualisé des médiathèques en fonction des nouvelles pratiques et de l’évolution des goûts. Les publics ont toujours à se prononcer sur des entités très vagues : « musique classique », « rock, pop », « jazz », « chanson française »… Chacune de ces étiquettes recouvre des esthétiques très différenciées, des mondes inconciliables. Quand les amateurs répondent écouter plusieurs genres musicaux : de quel type de différence entre les genres parlent-ils, quel type d’écoute ? L’éclectisme dont on parle peut très bien s’avérer n’être qu’un mirage… Ces enquêtes évoquent une certaine popularisation des modes savants, mais omettent systématiquement de se prononcer sur les savantisations d’expression populaire (ça ne rentre pas dans les catégories), ce qui revient quand même à déceler et étudier une tout autre dynamique. Bref, cette sociologie-là de la musique mesure essentiellement l’impact du marché dominant sur les pratiques musicales les plus visibles, mais reste impuissante à réellement mesurer ce qui se passe avec la musique dans la société et à proposer une analyse critique de la manière dont le marché organise la consommation musicale. Sans doute parce que les sociologues ne connaissent pas assez les répertoires, les actualités esthétiques, n’écoutent pas assez de musique ? Philippe Coulangeon, lors des questions-réponses, reconnaît une part de la faiblesse structurelle de ces études sur la musique : notions anciennes, genres vagues, définition faible de ce que l’on entend par écouter… Dans son analyse des pratiques actuelles de la lecture, Alain Giffard associe la lecture numérique à ce que l’on appelle la lecture d’information. La lecture numérique ne tient jamais la place de la lecture d’étude (plus soutenue, profonde). Ça ne pose pas un problème tant que les pratiquants ont une bonne culture de la lecture et font la distinction entre ces différents niveaux complémentaires. Mais quand de jeunes générations, mal dotées de compétences de lecture, ne font plus la distinction entre les différents niveaux de lecture et considère la lecture d’information comme une lecture d’étude, alors, on a un grave problème cognitif. On transpose facilement  cette  étude de la lecture à l’écoute des musiques, l’écoute réelle étant de plus en plus remplacée par un survol, une immersion machinale, une entente qui banalise la musique et l’excluent des pratiques culturelles cognitives. Alain Giffard désigne ce phénomène dangereux par « nouveaux savoirs, nouvelles ignorances ». (« Des lectures industrielles » – Pour en finir avec la mécroissance. Quelques réflexions d’Ars Industrialis.) Voilà une base plus intéressante pour aborder l’évolution des pratiques musicales des publics que ce que propose P. Coulangeon. Car contrairement à ce qui sera dit dans une autre intervention de la journée, la crise du disque n’est pas une crise de la distribution, argument qui sert à mettre en avant des solutions pour améliorer cette distribution soit encore des questions d’accès. Le vrai problème avec la crise du disque c’est qu’elle recouvre une grave crise de la dimension cognitive de l’écoute musicale. Et c’est justement à cet égard que les médiathèques peuvent apporter quelque chose : par les contenus, en tenant un discours sur l’écoute, en valorisant d’autres pratiques, d’autres connaissances. Quel est le potentiel créatif des médiathèques ? Mais ce serait surtout intéressant que des sociologues se penchent vraiment sur ces situations, ces hypothèses de travail. – L’obsession de l’accès. – La table ronde de l’après-midi– qui n’en sera plus une tellement elle comportera d’intervenants – renforcera un sentiment que face, au « prétendu retard » (prétendu parce que si le réseau des médiathèques était créatif sur les contenus, il n’y aurait pas de retard), les solutions esquissées relèvent du cours de rattrapage (type « fracture numérique », allez, facebookez, twittez, ça ira mieux) ou de l’association avec des partenaires commerciaux. En effet, plutôt qu’une table ronde pour débattre du fond, il s’agissait en grande partie d’une succession d’offres de services : de petites entreprises recyclant ressassant un peu les tendances principales sur le Web, incapables de voler de leurs propres ailes (le modèle économique n’existe pas) et sentant qu’il y a un coup à jouer du côté de la politique publique et du non-marchand, élaborent des outils de téléchargement ou de streaming pouvant être mis au service des médiathèques. Ce n’est pas toujours d’une grande originalité dans la forme (ni graphique, ni ergonomique). Quant au fond – revoici la médiation et l’obligatoire différenciation par du contenu –, il tient parfois à peu de choses : une bio de l’artiste (copié collé du dossier de presse ou de Myspace ?), une discographie, des dates de concert… Allez, c’est quoi le « plus » médiathèque là-dedans ? Quelle spécificité, quel discours ? La priorité accordée à l’accès se lit aussi dans le genre de listes de sites ou de blogs renseignés aux médiathécaires comme représentatifs, comme outils avec lesquels se familiariser en premier. Par exemple, la lecture régulière de quelques blog de fond  n’est absolument pas abordée, de ces blogs qui se situent au-delà de la lecture de consommation, donne du grain à moudre pour une lecture d’étude, cette lecture dont le but est d’alimenter la réflexion post-lecture (par exemple le blog d’Alain Giffard, justement). La question réelle de la qualité des métadonnées sera souvent soulevée : elle est cruciale en effet, les bases de données sur Internet étant souvent médiocres. Mais là, nous développerons une force qui se fera remarquer quand nous aurons la capacité à organiser une seule base de données de type « médiathéque publique » et pas chacune la sienne. La taille, sur Internet, est fondamentale. Cette taille compte aussi beaucoup concernant ce que soulevait un peu naïvement la représentante d’une médiathèque « tout numérique » de Chesnay : les majors devraient s’intéresser à nous, faire des conditions spéciales aux médiathèques… Au stade actuel, vu l’utilisation que les majors entendent faire de la musique, on ne les intéresse pas, elles nous ignorent. Par contre – et ça relève de l’utopie – si les médiathèques parvenaient à grandir et à dégager une force de contenus incontournables en réveillant et inspirant de nouveaux désirs d’écoutes, bref à être créatives et source de créativité dans les pratiques d’écoute, elles pourraient devenir attractives. C’est dans ce sens que la Médiathèque de la communauté française de Belgique devait soumettre au débat son projet « Archipel », outil de médiation hybride sur les musiques actuelles, associant différents niveaux de lecture et d’écoute, d’information et d’étude, médiation numérique et médiation sur le terrain, supports physiques et streaming… La présentation a été perturbée, écourtée notamment par absence de connexion Internet ( on ne parlait que de ça depuis le matin : se connecter !?). Il faudra encore attendre, en septembre à la BPI !! – Chute abrupte & pistes sommaires – L’avantage de ces journées est de révéler l’ampleur du chantier. À commencer par la faiblesse du bagage théorique pour structurer les questions, leur examen, faire avancer les débats. La littérature actuelle des chercheurs sur ces sujets n’est pas assez lue par les médiathécaires. Or, pour résoudre des problèmes il vaut mieux acquérir les bons outils, les partager, se construire un appareil critique commun, avec des concepts et des vocabulaires partagés. (Je m’attendais à entendre ne fut-ce qu’une fois la notion de « capitalisme cognitif »). Et ce que je relève encore, comme à Blois ou à Périgueux où j’ai eu plaisir à prendre la parole, est l’approche strictement « française », alors que la dimension pour le moins européenne est indispensable pour exister en tant que médiathèque sur le Web et arriver à influer, à peser sur les évolutions. L’objectif doit bien être de prendre une part de marché significative de la prescription culturelle en fait de pratiques d’écoute musicale. Certains aspects de la mutation des médiathèques, abordé frontalement en ateliers, dans ce type de rencontre, ont l’avantage de faire ressortir le désarroi du terrain, de la base, mais ça tourne un peu à vide et ça localise les problèmes peut-être à l’extrême (comment faire de la place, quel espace convivial, qu’y faire, ce que ça change dans le métier, inévitable, avec ses doléances parfois fastidieuses, sa force d’inertie phénoménale). Ce niveau ne doit-il pas être traité dans un programme de changement de « culture d’entreprise », tout au long de l’année, dans chaque médiathèque, avec échanges et mises en commun par cloud computer ( !), et utiliser ces rencontres à des travaux exaltants, motivants, élargissant le champ et faisant avancer concrètement les pratiques dans l’élaboration de projets de médiation. Où l’on parlerait contenus, mises en forme de discours, de formes d’échanges, de mutualisation de la créativité médiathèque à une échelle européenne… !? (PH)

Fabricant de vélo fabriquant

Francisco Lopez, « Machines », (Elevathor Bath, 2010) – composition « Fabrikas ».

C’est une pièce construite à partir de prises de sons effectués à Riga dans plusieurs fabriques, de bière, de chocolat et de vélo. Le son et même le type de cadences ont quelque chose de romantique dans le sens où cela évoque des industries à l’ancienne fonctionnant avec des mécaniques artisanales. Même si l’étoffe machinique a une belle ampleur dans le volume et la trame, ça garde quelque chose d’un peu désuet, ancien. Ça cherche la mémoire. Il est quasiment impossible d’attribuer à ces bruits structurés une identité en fonction de l’objet fabriqué. Rien ne rappelle le vélo, ne fait songer au vélo. Peut-être, à force d’écouter et de chercher – mais alors bien sûr on induit – une combinatoire de couinement discret, en boucle, évoquant un pignon tordu et mal graissé. Ou ici le dérapage accentué de navettes qui rappelle ce que l’on sent dans les jambes – avant de l’entendre – quand le dérailler patine, que la « vitesse passe mal » et casse le rythme. Et puis en associant cette image de machines à l’ancienne et en gardant à l’esprit le sens du vélo, on commence à percevoir cette batterie robotique comme un peloton de machines se faisant la belle et dérivant sur des routes de campagne, s’échappant de l’usine pour suivre ses vélos (très film d’animation). Plus tard on songe aux travailleurs qui ont baigné dans cette atmosphère, ses secousses de manufacture, ses rotatives qui fabriquent d’autres machines d’évasion, tout ce vacarme sériel qui constituait leur paysage sonore mental quotidien –même s’il est ici mis en scène, sculpté, ramassé, et orné de frises en relief qui se rapprochent de choses entendues chez Pierre Bastien où le machinal rejoint le rêve -, l’enveloppe bruitiste qui leur servait d’interface sensorielle et intuitive pour sentir et comprendre le monde. Pour eux, dès qu’il voyait un vélo dans la vie de tous les jours, ou dès qu’ils en touchaient ou s’asseyaient sur la selle d’une bécane, il devait sentir et entendre ce processus de fabrication, ce boucan de mécano vibrer dans tout leur être, plaisir ou nausée. Et finalement, à force d’écouter, on peut se dire qu’en passant des heures régulièrement sur un vélo, dans ce sentiment d’abstraction que procure le paysage qui défile silencieux à la force rotative des mollets, dans le silence du moulinet des jambes, ce qui se trame à l’intérieur, profondément, est probablement ce plain-chant de machine archaïque, primitif, en train de fabriquer l’être-vélo, le devenir vélo de l’aspirant cycliste, fabrication de l’adéquation entre les deux machines, la bécane, l’organisme humain… Joli poème sonore. (PH) – Francisco Lopez en médiathèque