Baiser de soleil et d’ombre dans Paris

Lumière, ombre, la mêlée. Dans les rues, le grand soleil printanier se décline en jeux d’ombres et de lumières très serrés pour prendre ou garder la maîtrise des lieux, une véritable guérilla urbaine sur les murs, les façades, les trottoirs, les toits, les fenêtres, les vitres, les gargouilles, les impostes. Le chaud lumineux et le froid obscur se disputent les sols, les volumes,, les ruelles. Autel aux esprits. Sur un mur de Saint-Germain, une sorte d’ex-voto dispute à l’oubli et à la récupération, la mémoire d’Albert Camus. Quelqu’un se bat pour établir une vérité et conserver la propriété d’un esprit ou empêcher qu’il devienne l’ornement de forces contraires, dénaturantes. Symboliquement, ce mur suinte les larmes et le sang d’une bagarre permanente pour conserver les bonnes grâces des esprits tutélaires. Tourbillons et sang de Cyborgs. Un peu plus loin, la galerie Vallois introduit un peu plus à la réalité de ces tourbillons d’ombres et de clarté, de floral et de matières flétries, par le biais d’une exposition intitulée « Un lotus dans la boue », consacrée à une certaine catégorie de Mangas qui « constituent autant de seuils, de portes et de conduits menant à des univers visionnaires, cauchemardesques ou grotesques, dont la propriété commune semble être d’absorber celles et ceux qui les regardent » (David Rosenberg, commissaire). Le titre en lui-même rassemble les termes du conflit entre le sombre et le clair, car le lotus « puise son énergie dans le limon et la boue (qui en Asie représente les troubles, les passions et les souffrances), les transformant en une ineffable et exquise beauté. De la boue au sublime, donc. » Au passage, il nous est rappelé que l’art du Manga est « l’art des « images dérisoires », des « images aux traits libres », des « images au gré de la fantaisie » » et que le mot et l’usage se retrouvent dès le XVIIIe siècle. L’exposition présente des œuvres de Yoshikazu Ebisu, Usamaru Inuki, Suehiro Maruo, Junko Mizuno et Toru Terada et, dans l’espace lumineux bien occupé de la galerie Vallois, organise une ronde fraîche, crue et horrible d’images qui font éclater les frontières entre notre monde et celui des esprits. Dépressions et infiltration d’esprits malveillants. À la galerie In Situ / Fabienne Leclerc, Renaud Auguste-Dormeuil enchevêtre plusieurs séries de travaux photographiques qui se renforcent mutuellement sous l’intitulé « Bigger Than Life ». D’abord, une longue série de petits « collages », des figures connues, historiques incarnant le pouvoir sur terre sur le long terme, on voit défiler là les âmes des personnalités qui s’arrogent le droit de tenir en mains la destinée humaine depuis plus d’un siècle. Leurs figures sont réduites à quelques signes caricaturaux de leur personnalité, signes qui sont devenus emblématiques de la manière qu’ils avaient d’incarner le pouvoir. Ces mystérieuses silhouettes faciales semblent représentées au moment fugace où elles traversent le miroir, comme révélant leur pacte avec le monde occulte des images par lequel ils entretiennent leur puissance sur l’imaginaire. C’est surprenant. Ces petits (dé)portraits dérobés à l’invisible font face à de grandes photos en noir et blanc, des couples détourés sur fond blanc, en train de se soutenir dans l’affaissement, de se retenir en s’agrippant l’un à l’autre, de se protéger contre les coups et le vide de leur vie. Leur look évoque une époque que l’on date d’instinct du début du XXe siècle (1930 dit la notice). Face aux défigurés du pouvoir – mais qui n’en continuent pas moins à manifester leur main mise sur l’histoire, même ainsi mutilés, c’est sous cette forme qu’ils doivent hanter leurs « sujets » -, on est ainsi frappé par la « grande dépression » permanente qui s’installe dans les corps, la chair, les nerfs, sur le long terme, résultat de la possession constante qu’exerce les « chefs » des nations. Ensuite, trois grands portraits de ville (Paris, Rome, New York) jouant « d’une tension entre disparition et reconnaissance », justement. Comme si, dans la nuit, tous les points lumineux étaient supprimés pour ne conserver que les trous noirs. Et voici des trames qui révèlent bien la structure urbaine caractéristique de ces villes. « Réalisées depuis des points culminants, ces photographies s’avèrent être des portraits en négatif, des tentatives démiurgiques pour ôter les lumières de la ville et en révéler l’essence cachée » (Clément Dirié, notice d’exposition). On reste bien dans la thématique lumières et ombres ! La nature bascule dans l’industriel. Pierre Malphettes installe chez Kamel Mennour les éléments faussement épars d’un « terrain vague » identifié comme lieu d’échanges et de transformations entre différentes « natures ». Entre paysage naturel et paysage urbain, entre objets naturels et objets industriels, entre images de la nature et fabrication d’images culturelles, le naturel et l’artificiel, l’image spontanée et l’image fabriquée… Autre manière de délimiter un espace de basculements concrets et imaginaires. La fumée blanche d’un feu de campagne que l’on peut voir s’élever en se tortillant paresseusement sur l’horizon accueille ici le visiteur en une structure lumineuse de néons, légère, dansante, figée. La trace de ces pierres particulières qui « marquent » les promeneurs (chacun trouve les siennes, qui lui font signes) est ici traitée par la technique du moulage : comme elles s’impriment dans l’esprit, elles sont matériellement moulées, et reproduites avec précision (la moindre ligne, petite faille, anfractuosité..) comme objet immatériel de mémoire, sans gravité, fixées au mur. La géométrie d’un arbre est décomposée, reproduite avec des lattes de bois usinés, le lierre qui le recouvrait remplacé par un lierre de néon. Transmutation des matériaux au cours de l’évolution des images, comment elles se fixent dans l’expérience en associant différents matériaux que la pensée peut associer librement dans ses élaborations (comment, aujourd’hui, séparer bois à l’état naturel du bois usiné ?), ainsi l’impression lumineuse que peut laisser un lierre envahissant un tronc se traduit-elle en guirlandes d’ampoules. Le terrain vague est aussi ce champ magique où les valeurs font la culbute, une poutre massive est rongée, transformée en structure florale, passerelle légère et organique joignant des mondes séparés. Une autre poutrelle traverse des panneaux de verre grâce à un complexe agencement d’équilibre, « subtil calcul de forces entre sa pesanteur et la fragilité apparente du verre, et en inversion des équilibres qui voient ses matériaux dialoguer habituellement dans l’architecture » (Pascal Beausse, notice d’exposition). On pourra établir une connexion entre cette conception de la galerie d’art comme terrain vague et le tableau « Terrain vague » de Lucian Freud visible actuellement au Centre Pompidou. Là, c’est un terrain vague « classique » qui est peint de manière réaliste, à l’arrière d’immeubles urbains quelconque, un espace vierge où s’accumulent végétaux et déchets, plantes et vieux objets abandonnés. Un lieu de transformation, fondamentalement, où déterritorialisation et reterritorialisation s’enclenchent et se poursuivent de manière « spontanée » comme des forces qui inévitablement s’emparent de tous les espaces laissés libres et préexistent à ce qu’en veulent faire les hommes. Des clos où ça respire. De cette exposition de Lucian Freud, plus que le travail un peu morbide sur la chair comme finitude, décomposition de l’existence, stade final de l’être bouffé par lui-même, je retiens surtout quelques plantes : ce terrain vague foisonnant, explosif dans son carcan urbain, un acacia presque nu surplombant un bout de jardin et, en cette journée de printemps, évoque tous les arbres entre nudité de l’hiver et revenance des feuilles… Et aussi « Deux lutteurs japonais près d’un évier », gros plan sur un évier (faïence traitée comme il traite la chair) avec deux robinets de cuivre, deux minces filets d’eau et, en reflet, des esquisses de corps que l’on identifie comme les deux lutteurs. Une belle frontière fontaine entre visible et invisible, incarné et désincarné, en lutte et abandonné… Il faudrait rappeler de quoi l’évier peut être la charnière, vieil évier à l’eau glacial de la citerne d’eau de pluie dans la cave du grand-père avec rituel obligatoire du lavage de main, entre travail au jardin et installation à la table du dîner, l’évier comme lieu d’ablutions qui rincent la fatigue, remettent les esprits en place… Autres manifestations de « terrain vague », les cabanes en bois de Kawamata, abris de fortune nichés dans les structures de Beaubourg, des cellules de « terrain vague » qui viennent métastaser là d’autres logiques de vie, de croissance, de prolifération créative, de structures…  Triomphe provisoire du soleil malgré Ben. En même temps que Ben sera en grande rétrospective à Lyon, il envahit une galerie de Saint-Germain. Fatigue de ses écriteaux accumulés, superposés comme des ex-voto célébrant le miracle de l’art tout en le déniant, le dénigrant. Même s’il y a toujours bien l’une ou l’autre chose qui fonctionne et fait encore sourire, ne serait-ce que constater que ce vieux cerveau s’acharne, persiste et que finalement, ce genre d’œuvre est condamné à aller jusqu’au bout, jusqu’au lit de mort, comme si c’était dans sa logique même, dans son concept. Néanmoins, ça donne aussi l’impression d’un esprit qui s’est enfermé, qui a franchi une fois une barrière (à la manière des Mangas du début du parcours) et puis s’est laissé pétrifier. Rien à voir avec les performances du début, vues récemment au MoMA, pleines de fraîcheur, de joyeuses et tranquilles transgressions où l’on sentait bien qu’un mouvement se mettait en place (et dont on retrouve des équivalents issus d’un autre contexte politique dans l’exposition « Les promesses du passé. Une histoire discontinue de l’art dans l’ex-Europe de l’Est »). Enfin, cliché en vitrine, je m’interroge sur l’hommage à John Cage, cette énorme cactée dans une bassine posée sur un miroir, à part le fait que l’œil démarre dans la complexité topographique du végétal et termine son examen dans le reflet d’une soucoupe  éthérée, abstraite, saisie dans l’infini du monde laiteux des reflets. En attendant, en attendant surtout le retour de la nuit et du froid obscur, le soleil triomphe sur les pelouses. (PH)

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