L’aigre du sax

Urs Leimgruber, « Tiebla », 05 :21 (extrait de l’album « Albeit », jazzwerkstatt, 2010)

Urs Leimgruber (saxophone) explore depuis longtemps déjà le monde rare, peu peuplé, des aigus. Il les poursuit, les collectionne, les peaufine comme un marcheur ses idées fixes. Il forme paysage avec ces émissions frêles, fragiles, déviées, faites de discontinuités, de charpies tressées, tissées. Ce solo de 5 minutes est forcément un segment isolé dans un long cheminement erratique, forcément erratique s’agissant de l’aigre (car il ne se contente pas de l’aigu standard). Il joue et s’amuse avec quelques hautes fréquences souffreteuses, des traits de migraines qui lancent, se tordent, rompent, s’évanouissent, reviennent de biais, entortillés et phosphorescents. C’est âpre, ne prétend pas séduire, charmer, surtout pas caresser. Ça tisonne, hérisse, ça crisse, craie sur tableau noir. C’est un monde de formes exsangues presque cassantes. Végétations frêles, blanches, formes animales sommaires, livides, tournoyant dans le noir. On peut entendre la ligne rachitique du saxo se mettre à danser avec l’ondulation d’un râle dans la gorge et le micro rythme de clés qui jouent à vide. Ouvrir, fermer, clapets dansants. Et effectivement, dans ce monde aride alors s’ébauche une danse, quelque chose d’oscillatoire, translucide et presque chaud, tendant vers le rond, fossile d’une nage papillon dans le fleuve, reflets d’extase cosmique. Quelque chose, des bribes, des poussières qui m’évoquent – mais dans cet univers rare, tout est mirage -, allez, brièvement, la crête scintillante d’une polyphonie pygmée, mimée par le saxophone. Juste quelques molécules. Après, ça dévie, entorses et angles cassés, le débit augmente, s’emporte, profite des variations d’intensité pour jouer un peu de la polymorphie déséquilibrée, avant que le souffle ne retombe et se disperse, en filets ténus et ébréchés, souples, déportés, morcelés, toujours au rythme perlé des clapets, salués par la respiration.  (Il y a sur ce CD deux autres solos : un de Jacques Demierre, piano et un de Barre Phillips, contrebasse. Puis 5 morceaux où ils jouent ensemble. Chaque pièce est un anagramme du titre de l’album : « Albeit », qui signifierait quelque chose comme « quoique ». On est bien dans la mécanique retorse de ce genre de conjonction, pouvant marquer une opposition, une concession, une objection que l’on formule dans l’après-coup. Ce sont des musiques passionnantes qui semblent être – jouer – dans leur propre après-coup. En cela, c’est autre chose que ce que l’on désignait par « improvisation »… ) (PH) – Urs Leimgruber en médiathèque

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