Ma bibliothèque en confettis

Deux étudiants américains inventent la « Twittérature », des « résumés » des classiques de la littérature en format « tweetter », 140 caractères maximum (un roman pouvant « bénéficier » de plusieurs tweets, quand même). Pour le journaliste qui en rend compte dans Le Soir, l’important semble de vouloir trancher : est-ce blasphème, scandale, sacrilège, etc. C’est se reposer sur des antinomies passées, passéistes, paresseuses parce que ça ne présente aucun intérêt d’aborder la chose sous cet angle (publicitaire). Il en faut plus pour scandaliser un lecteur de littérature. Par contre, il y a beaucoup d’autres choses à dire, au-delà du blasphème, sur cette démarche (avouée comme purement commerciale). Et d’abord, il est abusif de parler de résumés. Résumer une œuvre obéit à des règles, exige d’en passer par une lecture profonde et de pouvoir transmettre une compréhension certaine du texte. Dans le cas de la « twittérature », c’est plutôt une succession de saillies, de raccourcis extrêmes et potaches, bien ou mal tournées, qui évoquent certains aspects du livre, certains moments, certains traits des personnages (en puisant dans les clichés). La démarche peut exiger du talent, ce talent peut mériter un coup de chapeau. De là à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, ou de tout gober sous prétexte que la jeunesse et les nouvelles technologies rendent caduque la bataille avec les anciens… L’économie télévisuelle, audiovisuelle et, dans le prolongement, numérique a porté au pinacle la rapidité contre la lenteur, l’immédiat contre le recul, mettant à mal les compétences d’attention pour toute lecture exigeant du temps. André Giffard pose que la lecture numérique est une lecture d’information, de consommation et qu’elle se développe dans les nouvelles générations au détriment de la lecture d’étude. La « twittérature » est l’apothéose de la lecture rapide, destinée par ses auteurs « à tous ceux qui ne vont jamais lire Joyce et Shakespeare et qui seront un peu plus riches, parce qu’ils sauront de quoi les auteurs ont voulu parler. » Dingue ! En lisant quelques « tweetters », on peut savoir de quoi Joyce a voulu parler !! Wouah, alors c’est hyper puissant. Je dois être particulièrement con d’avoir perdu mon temps à lire deux fois Ulysse. Et combien d’heures à patauger dans Skahespeare ! Pauvres crétins de professeurs de littératures, pauvres connards qui écrivez péniblement des études sur ces chefs-d’œuvre… Tweetez bon sang…. Ca veut dire que le temps de lecture – avec ses suspens, ses rêveries, ses retours en arrière, ses longues dévorations, ses égarements, ses passages difficiles à comprendre,  – ne signifie rien pour la « twittérature », n’inscrit pas la lecture dans le corps, l’organisme, la littérature n’est rien d’autre que l’art des belles phrases en société, des citations arrangées pour briller – déjà dans la vie des salons décrits par Proust -. Ici, on brille en accentuant les aspects obscènes, grossiers, « parce que la vulgarité est l’essentiel d’Internet ». Nous voilà prévenus. Si on ajoute la prétention d’actualiser les auteurs tweettés pour qu’ils parlent aux jeunes d’aujourd’hui (tous plus ou moins auront le même style de tweet), voici des étudiants doués, malins, sympathiques et pas du tout prétentieux ! On pourrait passer si ce n’était pas enrobé de bons sentiments à la limite de la malhonnêteté intellectuelle : tout ça peut donner envie de lire, de s’intéresser à la littérature, dit Orsenna, totalement pathétique dans son rôle d’agent légitimateur (ça facilitera les ventes). La vulgarisation achevée est un courant assez puissant qui permet rarement de remonter aux sources, il ne faut pas (se) raconter des bobards. (En plusieurs dizaines d’années, nous avons plus vu en médiathèque, des auditeurs passés de la musique classique vers les grands orchestres de variété que l’inverse.)L’art du tweet peut être aussi brillant que possible, c’est un exercice qui séduit pour des raisons bien précises à l’extrême opposé même du plaisir que l’on peut éprouver dans la lecture longue d’un livre épais, d’un texte complexe. Et même si un consommateur sur dix de « Twittérature » en venait à devenir lecteur – au-delà des vélléités vite découragées par le style, par la longueur, la lenteur, le nombre de pages, l’immobilité, la concentration, tout un paysage complètement évacué, nié, méprisé par le tweet- , ça restera certainement anecdotique, ce n’est pas cela qui restaurera un sens globalement plus répandu de la lecture attentive ou d’étude. Ca ne mérite ni d’être considéré comme blasphématoire ni présenté comme ce qui vient à la rescousse du marché du livre. Si la démarche n’exclut pas l’intelligence marchande et le talent pour les formules choc si possible graveleuses (l’esprit pub et marketing passant au broyeur des pages et des pages de mots et phrases inutiles), si on peut même s’en amuser, ne peut-on pas pour autant dire à ces jeunes délettrés de ne pas raconter de salades, que ce qu’ils ont coincés dans leurs tweet n’a rien à voir avec la littérature même si ça leur rapporte bonbon, que cette lecture hyper utilitariste et rapace qui consiste à lire des auteurs avec le projet délibéré d’en soutirer du fric ne peut que passer à côté et faire passer à côté en s’inscrivant dans une lame de fond privilégiant la culture du rapide ? « Lors d’une conférence récente à Oxford, Jacques Roubaud prédisait que les programmes de numérisation des bibliothèques publiques entraînerait bientôt  la disparition des livres dans ces bibliothèques. Je crains plutôt que les formes actuelles de l’enregistrement numérique des textes et l’inconsistance de la structuration des lectures entraînent la disparition de « ma bibliothèque » ou, du moins, de l’art de la bibliothèque personnelle. » (Alain Giffard). Ce que la « twittérature » fait briller, rend attractif, est bien cette « inconsistance de la structure des lectures », jouant avec les modes de lecture numérique même si leur projet est un livre en papier! Et la bibliothèque personnelle a à voir avec la structuration de la mémoire : « Ma bibliothèque, c’est un ensemble de textes – un corpus individuel – lus et relus; une mémoire qui n’est pas seulement extérieure, où se tisse le lien entre la connaissance des textes et la conscience du lecteur; et un ordre personnel, réel et imaginaire. » Qu’en est-il si l’on réduit « ma bibliothèque » à quelques confettis?Quelle mémoire, quel travail, quelle structure, quelle connaissance !? (PH)

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Une réponse à “Ma bibliothèque en confettis

  1. Pour un aperçu en ligne du contenu du livre, rendez-vous chez Zinio Digital Magazines. Quelques pages en lecture online http://bit.ly/etwitterature

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