Fabricant de vélo fabriquant

Francisco Lopez, « Machines », (Elevathor Bath, 2010) – composition « Fabrikas ».

C’est une pièce construite à partir de prises de sons effectués à Riga dans plusieurs fabriques, de bière, de chocolat et de vélo. Le son et même le type de cadences ont quelque chose de romantique dans le sens où cela évoque des industries à l’ancienne fonctionnant avec des mécaniques artisanales. Même si l’étoffe machinique a une belle ampleur dans le volume et la trame, ça garde quelque chose d’un peu désuet, ancien. Ça cherche la mémoire. Il est quasiment impossible d’attribuer à ces bruits structurés une identité en fonction de l’objet fabriqué. Rien ne rappelle le vélo, ne fait songer au vélo. Peut-être, à force d’écouter et de chercher – mais alors bien sûr on induit – une combinatoire de couinement discret, en boucle, évoquant un pignon tordu et mal graissé. Ou ici le dérapage accentué de navettes qui rappelle ce que l’on sent dans les jambes – avant de l’entendre – quand le dérailler patine, que la « vitesse passe mal » et casse le rythme. Et puis en associant cette image de machines à l’ancienne et en gardant à l’esprit le sens du vélo, on commence à percevoir cette batterie robotique comme un peloton de machines se faisant la belle et dérivant sur des routes de campagne, s’échappant de l’usine pour suivre ses vélos (très film d’animation). Plus tard on songe aux travailleurs qui ont baigné dans cette atmosphère, ses secousses de manufacture, ses rotatives qui fabriquent d’autres machines d’évasion, tout ce vacarme sériel qui constituait leur paysage sonore mental quotidien –même s’il est ici mis en scène, sculpté, ramassé, et orné de frises en relief qui se rapprochent de choses entendues chez Pierre Bastien où le machinal rejoint le rêve -, l’enveloppe bruitiste qui leur servait d’interface sensorielle et intuitive pour sentir et comprendre le monde. Pour eux, dès qu’il voyait un vélo dans la vie de tous les jours, ou dès qu’ils en touchaient ou s’asseyaient sur la selle d’une bécane, il devait sentir et entendre ce processus de fabrication, ce boucan de mécano vibrer dans tout leur être, plaisir ou nausée. Et finalement, à force d’écouter, on peut se dire qu’en passant des heures régulièrement sur un vélo, dans ce sentiment d’abstraction que procure le paysage qui défile silencieux à la force rotative des mollets, dans le silence du moulinet des jambes, ce qui se trame à l’intérieur, profondément, est probablement ce plain-chant de machine archaïque, primitif, en train de fabriquer l’être-vélo, le devenir vélo de l’aspirant cycliste, fabrication de l’adéquation entre les deux machines, la bécane, l’organisme humain… Joli poème sonore. (PH) – Francisco Lopez en médiathèque

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