Archives mensuelles : mars 2010

Jeu de piste ?

Entre plusieurs déplacements et séances de travail – centrées sur l’extraction de nouvelles énergies pour des lieux culturels tels que les médiathèques -, on rencontre le vide quelques fois et de grandes incertitudes quant à la possibilité même de renouveler les énergies vitales nécessaires à l’extraction ! On confie alors – c’est une solution parmi d’autres – , à de courtes errances urbaines la tâche de retrouver de bons courants ascendants, l’enchaînement de signes d’espoir, la rencontre avec divers excitants imaginaires, à travers des signes disposés dans l’espace public par d’autres errants solitaires, ou par des communautés cherchant à augmenter le nombre de leurs adeptes, ou encore par des collectifs occultes mais puissants inscrivant sur les murs de la cité la réalité intangible d’une nouvelle époque, de l’air du temps… Méthode surréaliste pour pêcher de quoi se motiver, entretenir l’impression d’être sur un chemin, d’aller quelque part et d’en avoir les moyens… Ca ne commence pas tout à fait bien avec la fresque de Jef Aérosol (Le Mur) où l’on retrouve l’image de cet enfant prostré sur le trottoir (le trottoir comme lieu de prostration) surmonté par l’immense figure d’un tentateur ? d’un grand frère diabolique qui lui propose de vendre son âme en échange de ? remake ad nauseum du mauvais destin, de la mauvaise rencontre ? (Cette image de gosse renfermé est une signature, on la trouve à Bruxelles, rue des Chartreux, elle voyage…) – Il y a, vue sur plusieurs panneaux et murs, cette silhouette naïve, volante, portée par ses sentiments et son désir, une drôle de bête qui, de loin, peut évoquer la forme d’un cœur transporté, de près se rapprocher de contours plus libidineux. Entre taupe – aveuglément et creusant obstinée ses galeries – et voyageur idéal des sphères, cosmonaute animalier défrichant de nouveaux espaces sentimentaux. Bof. Plus encourageante est la rencontre avec le tigre. Pas agressif, posté à l’angle de son mur, dardant son regard jaune pour communiquer un peu de sa force ancestrale, authentiquement primitive, inaltérée. (Mais bon, il s’agit d’un fantôme, d’une réserve d’énergies vitales en train de s’effacer, le tigre est en voie d’extinction.) Plus rien durant de longues minutes de marche, rien d’autre que la confusion urbaine, mouvements, agitations. Puis, la vitrine d’un libraire et cet objet livre de poésie sonore. De la belle énergie artisane, originaire, rayonnante, racée comme celle du tigre. Le quartier est animé de vernissages dans de nombreuses galeries. Ou d’autres préparent leur vernissage, promettant de beaux filets de luminothérapie. Et puis, la galerie Vallois qui affiche : « Coopérative de la Fertilité » ! On y trouve la démarche d’Olav Westphalen autour de la valeur des ressources premières, leur rareté, leur prix, leur gaspillage, leur débauchage. C’est un frigo contenant des flacons de spermes posé sur des bottes de paille (une partie de son intervention tend à transformer le lieu en banque de sperme, mais je n’ai pas té sollicité comme donneur.) Superposition de logiques d’élevages. La matière première la plus convoite, celle qui donne la vie et dont la maîtrise pourrait permettre même de maîtriser la vie. Juste à côté, un totem moderne, érection de deux tonneaux au jet puissant d’or noir, se répandant au sol. La fuite continue des ressources fossile. Le landau englué dans une écume caoutchouteuse verte, dans une glu malveillante d’exorciste, les parents absents, désintégrés – il n’en reste que les bottes – achève le tableau d’une vie incontrôlable, qui n’en fait qu’à sa tête, se dérobe, engendre de nouvelles formes hostiles à l’homme. Dérapage. Au mur, des dessins de bijoux et de pierre précieuse, le minéral précieux métamorphosé par l’homme en symbole de la puissance bling-bling, du pouvoir tourné vers le vide contre la vie. (PH)

La prévention médiathèque plutôt que la répression Hadopi

La notion floue de pirate. Depuis la mise en application de « Hadopi », loi française pour réprimer le piratage sur Internet, on commence à pouvoir établir des éléments d’évaluation. Le groupe Marsouin, groupe de chercheurs de Rennes-I a effectué une première évaluation. La loi semble largement contournée et si les usages changent, le piratage serait plutôt en augmentation. (Dans Libération du 11 mars : « Hadopi : silence, on contourne »). Le travail d’enquête fait surgir aussi d’autres éléments structurels importants et systématiquement négligés : les « pirates » sont aussi des (gros) acheteurs selon les accès légaux. En leur coupant l’accès Internet pour cause de piratages, les industries culturelles numériques se pénaliseraient de manière significative. Tiens, on retrouve quelque chose que l’on connaît bien sur le terrain des supports physiques : en effet, l’industrie du disque a toujours accusé les médiathèques de leur voler des recettes ! Alors que les enquêtes ont toujours démontré que les amateurs de médiathèques étaient des acheteurs compulsifs en disquaires et que certains disquaires éclairés ont toujours travaillé en intelligence avec les médiathèques. Ce qui est amusant est de voir à quel point les logiques industrielles et commerciales, privées de vue à long terme, dépourvues du souci du bien commun, préoccupées par la seule rentabilité la plus rapide, se tirent systématiquement une balle dans le pied quand elles agitent leurs principes régressifs, tout en causant du tort à l’ensemble de la société. Ce sont des logiques nuisibles et il vaudrait bien mieux imposer aux industries culturelles des principes de politique culturelle publique à long terme, pour le bien collectif et l’équilibre durable même de ces opérateurs marchands. De l’environnement numérique et de la fracture culturelle. Il vaut mieux, quand il s’agit de fixer le cap pour une action culturelle, recouper plusieurs approches et points de vue. C’est une dynamique qui, spontanément, fragilise certaines idées reçues qui, en général, ne sont pas reçues de nulle part (elles profitent bien à certaines visées). Ainsi, soyons attentifs aux propos de Jean-Noël Lafargue, expert en technologies (Université Paris-8 et école supérieure du Havre), qui analyse le comportement des 16-25 face à l’ordinateur (et son champ de vécus chronophages). Ce qui apparaît alors est l’arrivée d’une génération qui décroche de l’informatique, en tout cas ne se soucie plus de maîtriser le bazar, de jouer face à la machine un rôle créatif. L’idée selon laquelle les jeunes qui ont baigné dans les applications informatiques (supposés « digital native ») depuis tout petit vont développer une aisance et une autonomie nouvelles et innovantes a bien du plomb dans l’aile. Cette image de mordus de l’informatique appartient déjà à une génération passée. L’armée américaine elle-même se désolerait de la diminution de hackers à recruter ! Jean-Noël Lafargue parle de « digital naïve » et pointe une passivité de plus en plus grande face au numérique, à Internet qui se consomme de plus en plus comme une télévision « où l’on est quand même actif, mais dont l’activité ne dépasse pas le cadre prévu ». La grande tendance est bien à la passivité : « Le grand public est de plus en plus un consommateur passif. La volonté de maîtriser la machine a disparu. » Ce genre d’étude est important pour le recul et l’ouverture des questions : sans cela, on a tendance à réfléchir sur les usages en fonction de ce que l’on observe autour de soi. Par exemple, si on gravite dans un milieu de professionnels, on aura tendance à observer une complémentarité enrichissante entre lecture classique et lecture numérique. Mais l’important est tout de même d’avoir une idée de ce qui se passe à une échelle quantitative plus déterminante dans la société. Ce qu’expose Jean-Noël Lafargue quant à la montée du comportement passif face à Internet (et donc face à toute la lecture numérique de loisirs, de divertissement, de communication et d’accès à la culture) – et qui se trouve recoupé par d’autres études dont celles de la Fondation Travail et Technologie de Namur – mérite d’être analysé en fonction des travaux d’Alain Giffard sur les modalités de la lecture industrielle. Lecture classique, lecture en médiathèque, lecture industrielle. Rapport rédigé et transmis à l’Etat, textes dans les ouvrages collectifs d’As Industrialis, articles sur son blog, Alain Giffard compare les résultats cognitifs d’une lecture dite classique à ceux des nouvelles lectures industrielles. Voici un extrait pour cadrer son objet d’étude : « Ici je cherche seulement à collecter quelques éléments d’enquête qui permettront de mesurer la distance entre l’institution du lecteur classique et celle du lecteur numérique. Car elle est grande. La première différence, si évidente qu’elle en est aveuglante, est l’absence à peu près totale du rôle direct d’une puissance publique dans l’institution du lecteur numérique. Les pouvoirs publics, politiques ou religieux, qui, à d’autres époques, jouaient le rôle principal, n’ont presque aucune influence directe sur le processus, ayant décidé, dans beaucoup de pays, de ne pas influer sur l’orientation de la technologie, et dans la plupart, de se limiter à une vision étroite et empiriste de  » l’alphabétisation numérique  » qui porte si mal son nom. Une conséquence directe de cette abstention est le caractère opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique. Il serait évidemment commode d’approcher le lire numérique, en confrontant la pratique réelle à sa référence publique, quelle qu’elle soit et quoi qu’on en pense. Mais je n’ai jamais entendu personne accorder la moindre importance à l’influence qualitative du contenu des formations publiques sur l’orientation technologique ni sur la pratique, et cela indépendamment de l’importance variable des efforts d’alphabétisation numérique. C’est ainsi que la lecture numérique confronte deux, et seulement deux grandes catégories d’acteurs : les industries de l’information, en tant qu’industries culturelles, et le public des lecteurs numériques. À leur rencontre s’institue la société des lecteurs numériques. » C’est une entrée en matière, la suite du texte rentre dans le concret des différents processus de lecture. Évidemment, en reliant ce que dit Alain Giffard et ce que fait apparaître l’étude de Jean-Noël Lafargue, on peut dresser un tableau assez sombre. La rencontre de la passivité galopante (crasse) et du caractère  « opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique » est explosive à long terme. D’autant que la passivité générationnelle face aux lectures numériques n’est pas compensée par une activité accrue du côté de la lecture classique. On sait que la lecture de livres, surtout la lecture un tant soit peu savante, ne vient pas contrebalancer l’appauvrissement en provenance du numérique. Nous avons là un terrain d’intervention stratégiquement crucial à confier à toutes les institutions culturelles pouvant constituer, dans le tissu urbain et social, des espaces et des dynamiques partagées de lecture pouvant soigner ces blessures portées au corps lecteur, aux forces lectrices dont la société a besoin pour bien se porter. Et ce, autant en privilégiant les pratiques de lectures classiques – qu’il s’agisse du livre, du cinéma, de la musique – qu’en travaillant à développer des pratiques de lectures numériques plus responsables, autonomes, en restaurant entre lecteurs et le pouvoir des industries culturelles, des intermédiaires publics, des médiations et des conseils, des forces prescriptives publiques, d’inspiration non-marchande, préoccupées par des visions à long terme du bien collectif le plus précieux, le temps de cerveau disponible. (PH) – Alain Giffard, lectures industrielles –

L’écrivain et le sida en 1991

Hervé Guibert, « La pudeur ou l’impudeur », 1991

Il faut peut-être réussir à regarder (aussi) ce film en oubliant Hervé Guibert, en le délivrant du cas spécifique qui le surdétermine. Il faudrait peut-être (aussi) en parler autrement qu’en le faisant coïncider à 100% avec la biographie de l’écrivain photographe atteint du sida, même si ce n’est pas facile. Ce n’est pas qu’un journal intime, encore moins « juste » un documentaire sur la phase terminale de la maladie. Comme dans toute auto-fiction, il y a de la fiction, l’auteur sélectionne ce qu’il veut montrer, il compose une vision, il projette une image, il réalise un projet et un rêve cinéphile, il se projette, il est dans un processus de création, il n’est pas en train de documenter les étapes de la déchéance. Il réalise un poème, il chante, il danse. Une émouvante danse avec la mort. Un processus créatif qui le dope. Une tentative d’archéologie artistique du néant qui vient et envahit la vie, projet intellectuel foucaldien, presque délirant dans son auto-application, mais qui soutient la volonté de ne pas se laisser faire, den revenir, de « passer au travers »… On ignorerait qui est Hervé Guibert, on tomberait sur ce film, on serait, avant tout, stupéfié par le culot de sa beauté, la singularité de cet objet cinéphile. Voilà un jeune homme d’une trentaine d’années saisi par la mort et qui résiste. Toute sa pensée, toutes ses énergies sont organisées pour lutter contre la fin, repousser l’anéantissement. Il se construit une discipline de chaque instant. Entre l’omniprésence de la batterie médicamenteuse et les massages, la kiné pour entretenir l’enveloppe corporelle, la frontière extérieure, sa souplesse, sa sensibilité. (Et une partie des médicaments est là «à tout hasard », pour essayer des thérapies, les autres aident à supporter les douleurs, à dormir…) Le corps squelettique, toujours élégant, toujours dandy, conduit les différentes phases de la danse macabre, sans voile. Les relations soutenues avec le corps médical. La volonté de regarder ce qui se passe, de décrire le processus, d’énoncer les phénomènes physiques et psychiques, « comment ça vient », comment on se transforme lentement en mort, cette volonté intellectuelle qui permet de rester debout, de garder sa dignité (comme dans les camps dont le personnage, ici, a adopté le profil, la silhouette décharnée, exténuée). En défendant bec et ongle l’espace vital, en boxant dans le vide. En cultivant de frêles espaces de jouissance, l’écriture, la lecture, le regard de photographe sur les accessoires composant le décor quotidien, en gardant le plaisir de manger, de goûter le soleil et la lumière d’Italie, le plaisir de l’eau sur le corps, s’immerger dans la mer, en se balançant sur une chanson. Le jeune homme, ombre de lui-même, portrait magnifique de la dignité face à l’impudeur de la mort qui ne respecte rien, même pas la jeunesse. Petit à petit on percevra le contexte, la violence des circonstances de la mort : le personnage semble mis à mort par une société, reclus, condamné. Ignorant tout de la question du sida, on pourrait même imaginer un prisonnier isolé, condamné à mort lente pour une faute grave et dont la sentence s’applique par l’absorption de substances chimiques qui le détruisent à petit feu. Une lettre qu’il reçoit évoque bien des états de péchés sodomites pouvant être à l’origine de sa disgrâce. La société en question qui punit de la sorte un jeune écrivain (pas de doute, il écrit, il suffit de voir la bibliothèque, le carnet de note, les séances à la machine à écrire, le ton de la voix off) homosexuel est bien obscurantiste. Il sonde les possibilités de s’échapper par le suicide. On lui dit que ce n’est pas bien, qu’il faut tenir le plus longtemps possible, qu’ainsi il aide la science à trouver comment guérir, en faisant des expériences sur lui. Voilà, c’est le genre de criminel sur lequel on expérimente des traitements dangereux… Dur, sans ménagement – la mort impose un protocole très strict -, le film est pourtant plein de grâce, pudique, il laisse briller et couler les dernières joies de vivre. C’est un texte austère et enivré sur le face à face avec la fin de vie, interpellant, remuant, même si on ignore tout de son auteur et de comment il a tourné ce film. (PH) – Un article plus complet sur le film Informations sur Hervé GuibertExtraits vidéos


Mystique de la page blanche, écrivain mystique

Claude Louis-Combet, « Blanc », Fata Morgana, 93 pages, 2004 (Première édition en 1980)

C’est un récit monochrome, de la première lettre à la dernière, il parle du blanc au centre de l’écriture, il est le blanc – déplié, déroulé – du texte . Ce n’est pas l’angoisse de la page blanche, plutôt son contraire, c’est au-delà, l’expérience du vide sous le texte, dans le texte. Le narrateur est un scribe moderne, reclus, plongé dans la lecture et l’écriture comme discipline de vivre, manière de remplir le temps, sans autre projet d’achever un livre, d’atteindre le succès, de comprendre le sens des ouvrages savants qu’il scrute. Il est dans l’habitude et la répétition viscérales du lire et écrire… « Et ce qui me plaisait, dans la lecture et dans l’écriture, c’était de retrouver les mêmes mots, les mêmes rythmes de phrases, une seule pensée sans cesse reprise, une même histoire sans cesse répétée et cependant épuisée. De cette constance du verbe à sen tenir à la pure identité résultait, pour moi, une sorte d’immobilité de l’esprit… » » Son logis est modeste, une chambre d’où il enregistre les bruits et les lumières de la ville, il y développe la capacité méditative à se sentir immergé dans le grand tout sans bouger de sa table de travail : « … j’étais étrangement ému à la pensée que ce qui m’arrivait là, c’était le ciel tout entier de ma ville. Je n’avais pas besoin de sortir et de me mêler à la foule pour me sentir participer à une réalité tout à fait essentielle qui entrait, pour ainsi dire, dans la définition de cette métropole où j’étais né et où ma vie suivait son cours aussi lent que possible. » Le narrateur se décrit à l’abri de tout désir, faisant de l’ennui une plénitude, frappé de nullité. Par ce biais, il met en évidence – de manière exagérée, hypertrophiée – l’importance de l’habitude voire des rites compulsifs dans les travaux créatifs de l’esprit. (Il faut consulter à ce sujet le texte de C. Malabou « La grâce et l’addiction » pour apprendre à se défaire des perceptions négatives de l’habitude.) De cette prédisposition à confondre dans le même exercice de macération textuelle, espaces intérieur et extérieur, le narrateur va vivre un événement inattendu et que ses règles de vie avaient pour fonction de rendre impossible. Le livre est la description minutieuse, entre relevé topographique d’une transe improbable et récit miraculeux, de cet accident avant tout matériel devenant progressivement un bouleversement d’ordre religieux (religion du texte). Tache blanche. Rien de spectaculaire, l’irruption d’une tache : « Que l’on se représente en effet, à une heure indifférente d’une journée parfaitement étale, sur le mur qui me faisait face, à peu près à la hauteur de mon front, une tache blanche, à peine moins grande que ma main. Il se peut que cette tache sur la tapisserie fût là depuis quelque temps. Mais c’est la première fois que je la remarque. Je me dis d’abord qu’un ensoleillement excessif a pu décolorer le papier. » Quand se profile de la sorte l’événement de « Blanc », je pense à une installation de Céleste Boursier-Mougenot, de celle dont les visiteurs d’exposition peuvent très bien ne pas voir : « Sur un mur blanc, baigné de lumière du jour, transparaît un développement organique fébrile de formes symétriques blanches, projection d’une abstraction circulaire en mouvement réalisées à partir d’un larsen vidéo. Le titre renseigne le fureteur : virus, 2006. A peine perceptible, la surface semble en effet être prise de convulsions, d’une sorte d’hystérie fractale chronique, comme si la paroi avait contracté une maladie cinétique, comme si le mur avait attrapé la « vasarelite » ». (François Quintin). Il est bien question de contagion blanche aussi, dans le texte de Louis-Combet, mais sans convulsion, sans hystérie. Tout, absolument tout, les objets, le décor, les ustensiles, les cloisons, les organes est absorbé dans le blanc, devient le blanc. Il s’accomplit dans le vide, dans l’absence et l’inconcevable. Ce n’est même pas une expérience qu’il tente d’analyser, il cherche à raconter la manière dont il coïncidait profondément, avec cette situation. « Comme je l’avais pressenti devant la feuille blanche, j’avais à accepter sans réserve la vacuité fondamentale des êtres et, par-dessus tout, celle de mon être propre. J’avais à m’incorporer, jusqu’à la plus parfaite identification, cette blancheur nulle à l’orée de laquelle je me tenais toujours debout, silencieux – absent, profondément, aux quelques objets qui subsistaient encore. » Jubilation et jouissance accompagnent l’adéquation avec l’absence, l’improférable, non pas à la manière d’une réduction et d’une destruction – la faculté expressive rétrécissant comme peau de chagrin -, mais comme retour au silence premier, celui qui vibre encore dans le verbe originel, à l’infini. Un aveuglement au sein duquel s’effectue une révolution circulaire, l’écrivain retrouvant et comprenant les premiers signes de sa vocation, jusqu’à cette sensation d’oubli suprême où « ça écrit » à travers lui, à travers son cœur, son esprit, son âme, sa chair, « C’était peut-être moi. Mais ce n’était pas moi. Tel avait cru agir mais ne se leurrait plus : il ne faisait que rendre à la nuit ce que la nuit lui avait donné. » Nuit blanche, à l’image de ce texte qui tente de consigner en une extatique contorsion, blanc sur blanc, ce qui échappe à la conscience de l’écriture et en est la condition première. Une sorte de casse-tête qui fout l’insomnie. Texte classique qui synthétise de manière remarquable le processus conduisant des exercices mystiques, abrutissant dans leur répétition, bornés dans leur habituelle transe, transformant tout en horizon de nullité – rien n’est attendu, rien n’est lu ou écrit pour autre chose que l’activité de lire et écrire, sans sens particulier, sans but précis – à l’événement de la révélation, une illumination que le hors-texte autorise d’envisager comme un moment fort, fugitif, avant retour à la normale, soit l’ornière des habitudes, de la répétition…  (PH) – Traducteur d’Anaïs Nin

Vache qui rit, questions sur le street art

L’art de rue joue des différences d’échelle : le bonhomme qui court, grand, en haut sur la cheminée, on le rencontre aussi en taille minuscule, dans des coins discrets. Courent-ils tous dans la même direction – tournés vers leur Mecque -, ou fuient-ils en tous sens ? A y regarder de plus près il semble courir vers le haut: cherchant une issue de secours ? Il y a aussi des jeux de rémanence : ce papier collé, une femme en tailleur quadrillé, avec de drôles d’oiseaux à bec aplati (bébés ornithorynque ?) posés sur sa manche et son épaule, je l’ai déjà vu là, il y a longtemps. Elle réapparaît sur  ce logis condamné, à l’abandon, est-elle liée à l’histoire du lieu ? Est-ce le fantôme d’une femme anachronique attaquée par des bestioles inclassables ? Une femme au charme sans âge attirant à elle des êtres vivants d’autres dimensions? Et de quoi cette « Vache-qui-rit » bleue est-elle le signe ? D’un inconscient collectif collectionnant les icônes publicitaires ? Que cherche-t-on à faire passer comme message en collant à différents endroits l’image d’une échelle ? Est-ce pour la beauté de l’objet, trait d’union entre bas et haut ? Pour signifier qu’il est temps de grimper si l’on veut garder la tête hors de l’eau ? Pourquoi Mimi Cracra s’est-elle échappée et court-elle dans la rue, une bombe à la main ? Pour arrêter de nous gonfler avec ses airs de fausse chipie éducative ?  Quelle est l’idée, quand on peint au ras du trottoir, une jupe, des jambes, une noceuse qui retire sa culotte, le haut du corps caché par le voile de crépis ? Rappeler et faire scintiller les fantasmes qui rasent les murs ? Et l’aventurière pirate en combinaison noire voisinant un diable rouge chargeant tête baissée, furax, est-ce pour signaler la vocation dangereuse des carrefours ? (Le beau diable est aussi une silhouette ambiguë : évêque ensanglanté, bonnet d’âne qui décampe, figure de bande dessinée…) Un mur fleuri, une page blanche avec la silhouette d’un mannequin des rues décontracté, entre grapheur et golfeur, poisson dans l’eau urbaine : l’instant détente ? « C’est mon mur », allusion à la difficulté de trouver un mur vierge où placer son image, sa signature, où marquer son territoire? Affirmation qu’apposer une oeuvre, sa marque, sur un mur, c’est en prendre possession, transformé en simple support artistique? La petite bombe et son ombre dégoupillée, ça semble clair. (PH)

Emporté par les sphères

Céleste Boursier-Mougenot, « transcom1 », La Maison Rouge, jusqu’au 16 mai 2010

C’est une installation sonore qui transporte. On entre dans un espace clos, plongé dans la pénombre. Les cloisons alternent les pans noirs et de grands miroirs. La profondeur surprend, ça dégage dans tous les sens, mélange de sombre radical et de brillance infinie, les bords sont immatériels, le volume est suspendu dans le vide. Ce que l’on prend d’abord pour des pans de cloisons noires sont en fait des écrans : écran et miroir, deux manières de projeter… Des boules légères, translucides, montent et descendent, dévient, se cognent, retombent, reposent, remontent vaguement erratiques, trajectoires amorties. À la manière d’oiseaux qui volètent sur place, paradent, sans que l’on en comprenne réellement le sens. Au pied de ces montgolfières oniriques, des ventilateurs. L’instinct nous dit que la danse des globes fantomatiques a à voir avec nos propres corps, notre chaleur, notre luminescence, émanation de notre énergie. C’est une part de nous qui ainsi monte et descend dans l’air (le jeu des miroirs projetant cette agitation globulaire dans un abîme visuel). La luminosité n’est pas stable. Parfois intense, aveuglante, puis s’éparpillant, fléchissant, devenant grise, crépuscule diffracté et larges bouffées de nuit d’encre. La lumière et le ballet des ballons de soie ont partie liée – on en a le pressentiment – avec les sons, les larsens, les crépitements. Donc, forcément aussi avec nos ondes cérébrales et organiques qui accompagnent depuis le début l’activité de ludion des sphères lunatiques. Des images sont projetées sur ces ballons, sur les miroirs, tournent sur les murs. Tiens, c’est nous, moi, l’autre visiteur, le gardien qui fait sa ronde. D’autres images que je ne parviens pas à identifier. Ces images furtives ont des points d’intersections avec la fébrilité des lumières, l’instabilité des émissions sonores, l’aléatoire planant des sphères et donc forcément aussi s’entrelardent avec nos ondes corporelles, magnétiques. L’ensemble est une grande cage où mouvements, sons et images –les éléments qui nous constituent, par lesquels on se représente mentalement –  se dissocient, se convertissent en particules et éclairs distincts, en filaments séparés mais interconnectés à distance et crépitants chaque fois qu’ils se touchent, reproduits chimériquement dans la nuit abyssale des miroirs. C’est un peu comme si, confusément, on passait de l’autre côté des technologies de l’image, du son et du geste qui, dans la vie de tous les jours, médiatisée, surexposée aux caméras absolues, nous composent, produisent nos indispensables ombres. (Parce que, selon la volonté de l’artiste, on est là émetteur et récepteur du processus.) Et si on se trouvait dans cette cage avec beaucoup de visiteurs, on se verrait mélangé à toutes sortes d’autres fragments et filaments corporels, dématérialisés, en suspension dans l’atmosphère de la cage. Ça rend très léger, béat, on s’y oublie et, quand on sort, on se dit qu’on y oublie quelque chose (on y laisse une part de soi, captée par le dispositif en guise de carburant, revoici un dispositif primitif et sophistiqué de nature à emprisonner les fibres de l’image-identité de ceux qui en deviennent captifs). Après l’effet poétique, on peut s’intéresser à la description prosaïque de l’installation : outre les ventilateurs, le déplacement d’air des corps visiteurs impulsent des mouvements aux sphères (gonflées à l’hélium communicatif). Celles-ci transportent des caméras et des micros, les images sont projetées en live, le flux d’images est transformé en flux sonores… Le petit livret gratuit – toujours bien conçu – donne toutes les informations techniques. Céleste Boursier-Mougenot n’est pas un débutant, longtemps musicien pour la scène (déjà le sonore et l’espace, le spectaculaire) il y a longtemps qu’il a glissé vers les arts plastiques, il est nominé 2010 pour le prix Marcel-Duchamp. (PH) – L’artiste – Vidéo: oiseaux, guitare –  Vidéo, « From here to ear » galerie Xippas, oiseaux, guitare dans une autre version : cette installation est très « chou » mais sachez que je l’ai vue une fois au Musée de l’objet, à Blois, et que les oiseaux n’avaient vraiment pas envie de jouer de la guitare, ce sont les aléas des installations animalières! – Un livre sur Céleste Boursier-Mougenot

L’arpenteur qui démesure

Marco Decorpeliada (1947-2006), « Schizomètres », La Maison Rouge, 19.02.10 – 16.05.10

Né au Maroc d’un père émigré italien, Marco Decorpeliada arrive en France en 1975. Pendant dix ans, il voyage dans le monde. En 1995, de retour en France, il reprend ses errances et est régulièrement hospitalisé en institutions psychiatriques. Son corps et son esprit subissent les œuvres d’une science plus ou moins occulte qui entreprend de le mesurer, de l’assigner à résidence dans les termes d’une nomenclature médicale. Il n’obtiendra jamais la clarté sur les diagnostics dont il est l’objet. Alors, il va déconstruire les systèmes qui mesurent la santé mentale en produisant une interprétation loufoque et paranoïaque, en instruisant une enquête mystico-anarchiste, une révélation du sens caché des codes qui traduisent les états mentaux en maladie. Cette interprétation se construit par l’écriture – essentiellement du courrier -, des bricolages, des objets récupérés – essentiellement des instruments de mesures détournés – , de la peinture, des signes… Une sorte d’art brut conceptuel. Le point de départ de sa construction « délirante » est l’emprise du DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), « un manuel édité par la Société Américaine de Psychiatrie qui encode numériquement les maladies mentales. Ce manuel propose à des fins pratiques, statistiques et épidémiologiques, une classification universelle d type décimal. Cette classification est devenue également obligatoire en France pour gérer les patients hospitalisés en milieu psychiatrique. » C’est de plus en plus la classification qui fait autorité et dicte les traitements, les posologies… Le moindre trouble de société peut s’y retrouver et tomber ainsi dans une catégorie psychiatrique, soit un profil de déviance. (Ainsi de certains troubles récents comme l’hyperactivité chez les enfants dont on se refuse alors à étudier les origines technologiques, politiques et sociales…) En essayant de comprendre les codes qu’on lui collait à la peau, un parallèle évident lui est apparu : le DSM IV utilise les mêmes codes que les surgelés Picard ! Exemple : 20.1, dans le DSM correspond à « Schizophrénie, type catatonique continue » et dans le catalogue Picard à « crevettes roses entières cuites ». Cherchez les correspondances, il y a certainement un lien ! Le 65.1 signifie autant « transvertisme fétichiste » que « poireaux émincés à la crème ». Marco Decopeliada va exploiter ce filon par contamination à tous les instruments de mesure : toise, mètre ruban, mètre de charpentiers… Il traque les coïncidences dans tous les systèmes métriques : DSM équivaut bien à SMD (système métrique décimal). C’est rafraîchissant, ça fait rire et sourire, voilà un cabinet d’exposition qui détend. On se sent bien, ça soulage de savoir qu’il y a ainsi des lieux où l’obsession totalitaire de tout enfermer dans des catégories est tournée en dérision, démontée, défaite, renversée en un autre type de savoir. Parce que classer – et déclasser les classifications c’est classer à rebours, c’est produire de nouveaux terrains vierges pour classer autrement – et comparer des formes, des indices, des ressemblances et des dissemblances, c’est le début de la formation d’un savoir. Il y a ainsi un point aveugle de la classification psychiatrique que Marco Decopeliada a entrepris de libérer. Il a pointé et élargi un point de fuite où aller respirer de l’air frais. Comme ces portes de frigo  sur lesquelles il a peint des damiers blancs et noirs où apparaissent, face aux produits Picards existants, les vides du DSM ! Il y a encore de nombreuses maladies non identifiées, non attribuées et que le DSM traque dans l’ombre. En effet, c’est un système à mille cases et il ne désigne que 307 affections. Marco Decopeliada contribuera aussi à remplir les cases manquantes en inventant de nouvelles pathologies. Séduisant système de défense. (PH)

Les vinyls, supports et connaissances

Vinyl, disques et pochettes d’artistes (la collection Guy Schraenen) – La Maison Rouge, 19.02.10 – 16.05.10

En pleine domination de la (pseudo)dématérialisation, c’est une belle opportunité pour relancer le débat sur la question des supports donnant accès à l’écoute des musiques que cette exposition de vinyls de collectionneur ! Le choix judicieux et l’accrochage bien senti concourent à rendre évident que c’est l’objet tout entier qui donne accès à un savoir et pas uniquement la technologie pour écoute de la musique enregistrée. L’objet qui installe une relation, un espace intermédiaire autour de l’écoute et conditionne ainsi un certain type d’attention corporelle favorable à une relation de qualité avec l’œuvre enregistrée. L’objet qui capte l’œil, le toucher, engage une activité d’interprétation du graphisme, de l’illustration et des inscriptions figurant dans son cadre, ritualise des gestes de préhension, d’ouvrir l’enveloppe, d’extraire la plaque… La force de cet objet comme «tout » homogène est soulignée par une sélection de vinyls d’artistes. Le lien entre le contenant et le contenu est évident et confère à ces réalisations un prix exceptionnel : il est évident que ces disques sont, de A à Z, des productions artistiques originales et nullement des fabrications commerciales. Dès la frise qui ouvre l’exposition et qui trace une ligne du temps allant de Fernand Léger à Sonic Youth/Gerard Richter, des exemples sautent aux yeux : entre autre l’enregistrement d’une conférence d’Yves Klein avec la pochette du très chic bleu épinglée là belle comme un tableau Mais aussi, juste en face, l’enregistrement d’une performance de Bernard Hiedsieck et Françoise Janicot et sa couverture-reportage, poème visuel écho à la performance « Encoconage* » (1972), le travail photographique mis en page selon le format « enveloppe pour microsillon » constitue un objet tangible qui interpelle, prédispose à l’ouverture, à la curiosité, ça se déplie et prend de la place entre les mains et les bras, les yeux ont beaucoup à enregistrer, décrypter, il faut chercher à comprendre de quoi il retourne, ce qui est représenté, ce qui se passe,  toutes ces activités banales, protocole rituel de l’amateur d’oeuvres sonores enregistrées, construit un terrain d’expérience bien particulier. Un peu plus loin c’est la formidable série des Dubuffet et, dans la première salle, les pièces de Joseph Beuys, Nam June Paik… Tout ça sent bon l’aventure, les terres défrichées, la curiosité dilatée. Les enregistrements des sculptures sonores de Harry Bertoia, baptisées « sonambient » (années 70), sont édités avec des photos, Roman Opalka a enregistré l’énumération des chiffres qu’il est en train de peindre à l’infini sur des toiles de plus en plus claires où s’efface le motif… Le peintre allemand A.R. Penck a dessiné les pochettes pour son groupe de free jazz. Des pièces importantes du futurisme italien, des créations liées au constructivisme russe, des enregistrements de poésie sonore, les éditions de Burroughs… Que d’allers-retours entre plusieurs disciplines !? Que de sillons vierges, fraichement découverts! Le matériau d’enregistrement est densifié, montré comme élément graphique, Joan La Barbara habillée d’une extravagante robe de bandes magnétiques, Karrel Appel (« Musique Barbare ») en pleine action sous une chevelure trépignante de serpents magnétiques… – Pour un médiathécaire d’un certain âge, il y a de belles et émouvantes retrouvailles et des histoires, des anecdotes qui construisent une relation aux musiques via ses objets: exemple le célèbre Christian Marclay de 1989, « Footstep. Hommage à Fred Astaire », complet et intact avec son poster, photo de l’exposition où les visiteurs marchent sur les microsillons qui seront ensuite mis sous enveloppe, considérés comme pièces uniques. Je me souviens de la réunion d’écoute professionnelle où cette chose incroyable nous a été présentée par Alberto Nogueira ! Le disque est « rentré en collection »… Qu’est-il devenu ? Pouvait-on prêter une œuvre d’art plastique !? Cette année, le PS1 à New York fêtait les 20 ans de ce moment mythique où vinyl et art plastique se croisaient en objets singuliers, rencontre d’un objet industriel et de l’aléatoire… – En avançant chronologiquement, l’exposition montre des démarches plus récentes où des groupes rock cultivent la relation avec les arts visuels, plastiques, graphiques : Laibach mais surtout Black Flag avec les pochettes de Raymond Petitbon (bassiste du groupe et qui signe également « Go » de Sonic Youth), l’association Art Langage et Red Krayola. On retrouve la création de Rauschenberg pour Talking Heads (« Speaking in Tongue »), bien entendu une incontournable brochette de classiques (Warhol…), la magnifique série « Music in Twelve Parts », le même tableau de filaments oscillatoires décliné en plusieurs monochromes (Sol leWitt/Philip Glass), les innovations graphiques radicales des musiques improvisées européennes (label FMP…). La proximité entre champs artistiques expliquent bien des innovations, l’émergence de nouveaux styles musicaux s’explique aussi en établissant les parallèles avec la photo, la peinture, la sculpture, la performance… Autres documents. Des affiches (Henri Chopin, « La danse magnétique », 9ème Festival International Musiques Expérimentales), des documents contextuels (mais pas trop non plus), des photos (public assistant à un concert Fluxus…) apportent encore une part de chair : ce qui se passe autour de la fabrication des musiques, de leur représentation et dont peut porter témoignage la pochette, enrichit l’écoute. Le support n’est pas qu’une technique de transmission ni un vulgaire emballage. Il établit des liens, il exprime un positionnement des musiciens dans l’ensemble des arts, révèle des convergences créatives. Il faut rappeler peut-être la position en deux temps de Bob Ostertag face à la numérisation et au piratage : un, les labels et le marché n’ont rien fait pour faire connaître mes œuvres enregistrées, merci Internet de faciliter l’accès à leur écoute ; deux, mes œuvres ont besoin de certaines conditions d’écoute, un salon, du temps, une bonne assise, les pratiques induites par Internet ne peuvent que massacrer le rapport à mes œuvres ! À méditer ! En tout cas, au bout de l’exposition, une installation bien pensée permet d’écouter 300 disques, avec une bonne qualité sonore et un catalogue donnant les références principales. L’occasion d’écouter les chansonnettes de Jacques Charlier (« Je t’ai dans la peau »), K7 d’une collection privée, juste pour rire… Conclusion et regret. Ne soyons pas rétrogrades, la numérisation offre des applications intéressantes, mais le support n’est pas une question jetable ! Le support physique n’est pas du superflu ni sa disparition synonyme forcément de progrès… Il aide à installer une attitude cognitive, une attention dont beaucoup de musiques ont besoin, un esprit de consultation qui va plus loin que simplement lire le titre sur l’écran de son Ipod. Faire des sélections de ses morceaux favoris pour les transférer sur un appareil surtout conçus pour écouter de façon nomade, en rue, dans les transports en commun, en joggant, c’est très bien, mais ce n’est pas la même chose que de prendre un objet qui implique de s’asseoir, d’être attentif, de consacrer du temps à la musique et aux artistes. Quelque chose d’autre, forcément, rentre. Enfin, depuis des décennies que la Médiathèque achète des médias (dont, longtemps, des vinyls) si elle avait pris la pleine mesure de l’importance cognitive des pochettes, elle aurait pu constituer une collection aussi importante que celle montrée à La Maison Rouge, par conséquent se retrouver dans des musées, avec un discours d’un autre poids sur l’importance de lieux physiques où regarder et palper des médias physiques. (PH) – * Note à propos d’Encoconage, information prise sur le site « archiveduféminisme » : Françoise Janicot, artiste pluridisciplinaire, s’exprime elle aussi sur le silence et sur l’auto-enfermement féminin. En 1972, elle a présenté une performance, L’encoconnage, dans laquelle elle s’enroule de ficelle des pieds jusqu’à la tête. Vêtue de noir, debout devant un mur blanc, elle commence par le ficelage de son pied droit, ensuite les chevilles, les genoux, les cuisses… Un poème sonore enregistré sur bande magnétique et composé de voix superposées décrit le déroulement de la performance et crée un rythme musical qui correspond aux gestes de l’artiste. Au moment où elle arrive au ficelage de la bouche et du nez, sa respiration devient difficile et se confond avec les voix enregistrées. À la fin de l’action, l’artiste est à peine capable de respirer et le fil doit être sectionné afin de la libérer de son  » encoconnage « . Cette oeuvre à la fois belle et angoissante symbolise, au-delà de l’auto-enfermement, l’oppression des femmes en général. – « Sonambient », sculpture sonore de Bertoia, YoutubeCourts métrages Fluxus en médiathèque – Un film sur l’enregistrement de « Musique Barbare » de Karel Appel, en médiathèque. – A la Maison Rouge, voir aussi le projet « Face B » de Daniela Franco