Le général prévoyait le désastre

Hans Magnus Enzensberger, « Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande. »  Gallimard 2010,  390 pages

Enzensberger, poète et écrivain, entretient un rapport sévère et juste avec l’histoire allemande récente. En 1960, dans le poème « Parler allemand » : « laissez-nous planter nos tentes ici/ sur ces décombres de ferrailles aryennes/ sur ce croassant parc à autos/ où des ruines naissent des ruines/ battant neuves, ruines en stock à crédit/ à la convenance, annulables. » Long texte où, plaçant des allusions à Rilke, Hölderlin et à un chant hitlérien, il fustige l’Allemagne consumériste qui se développe sans coup férir après le nazisme, presque sans transition, et enregistre la blessure de la division entre est et ouest. Dans son dernier roman, paru en langue originale en 2008, il se livre à un long travail d’enquête sur la vie du général Kurt von Hammestein dont il a entendu parlé pour la première fois vers 1955. Juste « entendu parlé ». Pourtant, ce personnage issu d’une grande lignée aristocrate, a été le grand chef de toutes les armées, au début des années 30 (jusqu’en 33). Un peu avant qu’Hitler accède au pouvoir, il a cru – lui et quelques autres gradés – que quelque chose aurait pu être tenté pour changer le cours du nazisme. Mais à part quelques conversations avec Hindenburg pour le mettre en garde, aucune résistance ouverte, structurée, héroïque. Et « après », retiré des affaires pour éviter toute compromission avec un régime qu’il méprisait, il a toujours considéré qu’il était inutile de se sacrifier : les Allemands n’auraient pas compris et le résultat aurait été catastrophique. Jusqu’à sa mort en 1943, il vivra à l’écart, réussissant à préserver et protéger sa famille, et entretenant, si pas dans les actes, un esprit de résistance, une manière de penser contre l’Allemagne hitlérienne, produisant des analyses politiques éclairantes, donnant des raisons d’espérer aux proches de sa caste. Sa famille ne lui a pas facilité les choses : ses enfants, particulièrement, fréquentaient des juifs, s’impliquaient dans des mouvements communistes, surtout les filles dont certaines ont collaboré avec les services secrets russes. Après la mort du général, un de ses fils a participé à la tentative d’attentat contre Hitler… Dans le post-scriptum de son roman, Enzensberger explique qu’il n’a pas été facile de rassembler les éléments nécessaires à raconter cette histoire. Ce qui donne l’impression que les traces écrites sont relativement rares ou très formelles et que les témoins se font rares. Et il justifie son entreprise en ces termes : « … c’est qu’à travers l’histoire de la famille Hammerstein on retrouve et l’on peut montrer, ramassés sur un très petit espace, toutes les contradictions et tous les thèmes décisifs de la catastrophe allemande : depuis la mainmise de Hitler sur le pouvoir total jusqu’à l’hésitation titubante de l’Allemagne entre l’Est et l’Ouest, du déclin de la république de Weimar à l’échec de la résistance, et de l’attrait de l’utopie communiste jusqu’à la fin de la guerre froide. »  La forme du récit est originale et intéressante : il ne s’agit pas d’une biographie « normale » qui tend à gonfler le personnage principal, de le placer au centre. Ce n’est pas le cas : Hammerstein, ce que l’on sait de lui, est habilement placé en réseau, avec ses relations, les situations, les contextes… Des aspects pas souvent développés (en tout cas il me semble) sont traités assez en détail : ainsi, comment l’Allemagne, interdite d’investissements militaires suite au traité de Versailles, a contourné l’obstacle grâce à des échanges avec la Russie (programmes dans lesquels Hammerstein joua un grand rôle). Des informations sont recoupées, montrées sous des angles différents selon les traces dans différents rapports. Une grande place est laissée au destin de ses filles et fils, pas seulement pour le tableau du rayonnement libre d’une famille noble, mais pour montrer la mentalité d’une certaine jeunesse. À côté de parties très historiennes, épluchages de traces écrites administratives, évocations de rares souvenirs, l’auteur réalise des dialogues imaginaires avec les protagonistes principaux de cette histoire. L’importance de ce livre est d’apporter un potentiel de nuances tant par les personnalités qui font l’objet du récit que par la manière de raconter, d’assembler les faits et gestes : c’est ouvert, mesuré, traité presque sans passion pour capter au mieux « comment ça devait être ». Rien à voir avec la facilité manichéenne et démagogique souvent exploitée, notamment récemment avec « La rafle », film français basé sur des caricatures, enflures de bons sentiments s’imposant sans scrupules comme document pédagogique dans les écoles, premier exemple où la promotion commerciale se substitue à l’éducatif. Rien de tel ici. C’est un livre sérieux enrichi de nombreuses illustrations. Un vrai album photos, photos de documents historiques, lettres, portraits des personnages à différents âges, on se rend compte que scruter des heures durant ces archives, passer du temps face à ces traces fantômes, inspire le style, apporte un complément perceptif qui aide à forger le ton utile, juste. Le texte laisse la part belle aux simultanéités, aux réalités superposées, même au sein du régime nazi : « Que dans les conditions d’un tel régime il y ait eu des zones d’apparente normalité, ce n’est toutefois pas réconfortant ; au contraire, c’est plutôt lugubre et inquiétant. Pour ceux qui sont nés après, il est inévitablement difficile à comprendre que des morceaux de la vie aient été épargnés par la politique et aient pu hiberner ainsi face à la terreur. Mais ce scandale de la simultanéité ne saurait être abordé à coups de jugements moraux rapidement portés ; car il n’est pas le propre du passé. Même dans les conditions historiques actuelles, beaucoup plus confortables, sa virulence n’est pas éteinte. » Portrait d’une belle intransigeance tempérée, altière, à l’écart. (PH)


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