Politique de la déprime.

Le journal Libération tient une rubrique quotidienne baptisée « Désintox », plus ou moins une page articulée en deux parties, la première « Intox » et la seconde « Désintox ». Est d’abord rapporté une affirmation extraite du discours d’un décideur (essentiellement politique) et ensuite son démontage, une tentative d’objectiver la déformation ou l’exploitation partisane de diverses données, surtout économiques. L’exercice est pas mal conduit et, au début, on se dit que l’initiative salutaire. (On réfléchit ensuite qu’il est symptomatique de voir ce travail cantonné dans une rubrique distincte, un peu exercice de foire, alors que l’ensemble du travail journalistique devrait consister à démêler le vrai du faux, à tendre vers l’objectivation en combattant les points de vue tronqué.) Il n’y a pas de cibles privilégiées, des personnalités de droite comme de gauche font l’objet de ces corrections. À tour de rôle, histoire d’équilibrer les coups. La lecture régulière de cette rubrique, paradoxalement, est très très déprimante. Il s’agit peut-être de la page la plus sinistre jamais publiée et entretenue. D’abord parce que rien n’indique qu’elle ait quoi que ce soit comme retombée positive. Ensuite et surtout parce qu’elle révèle, preuve à l’appui, à quels points les discours politiques manient sans scrupule l’approximation, les informations partielles, « arrangées », déformées. Avec aplomb et tout en gardant cette capacité à appeler à « dépasser les réflexes partisans » comme ils savent si bien le faire. Jour après jour, « Désintox » construit la démonstration de l’ancrage profond des visées partisanes dans le maniement des données censées justifier la politique de son camp. Dernièrement, Xavier Bertrand affirmait – il fallait enrayer le succès de gauche – que les socialistes avaient augmenté les impôts régionaux de 6,5 milliards par an. Libération décortique la brutalité menteuse de cette assertion (c’est 6,5 milliards sur 5 ans, et la moitié de cette augmentation n’a rien à voir avec les impôts régionaux). Xavier Bertrand accuse alors publiquement Libération de mentir, sans pour autant apporter quoi que ce soit comme preuve de sa bonne foi sinon une pirouette : « il suffit de prendre sa feuille d’impôt… ». Ce que fait le journal à la place de beaucoup de citoyens qui n’en ont pas la capacité et établissant une fois de plus, noir sur blanc, le n’importe quoi de la déclaration politique. Ainsi, tous les jours, droite comme gauche. L’à peu près érigé en règle de conduite et de gestion. Comment échapper à la déprime !? S’il s’agissait de gaffes individuelles et isolées, mais non, sur la longueur, la production de ce genre de gaffe s’avère industrielle. Toute gestion publique est-elle ainsi aussi laxiste avec les données sur lesquelles elle doit construire sa conduite, son projet ? Manie-t-on de façon aussi légère les matières relevant des sciences humaines, des sciences pures, de l’économie ? Les latitudes prises avec des mesures statistiques objectivables augure mal des libertés prises avec des connaissances jugées plus « subjectives » comme celles relevant de la culture, voire de la sociologie! Faut-il positiver et imaginer que c’est le jeu des frictions entre ces prises de position aléatoires, tronquées et orientées par l’intérêt qui permettent, finalement, de prendre les meilleures décisions !? Difficile d’y croire. Ce combat puéril pour occuper la place de la meilleure conscience et se légitimer comme le mieux doté à décider et indiquer les bonnes orientations est vraiment un combat d’arrière-garde, qui tire la politique vers l’arrière. Non pas qu’il faille croire à une prédominance des experts scientifiques plus à même de dire ce qui est. Le débat public à partir de la parole des experts est indispensable et c’est au politique de le conduire mais en s’instruisant au préalable avec tout le respect dû à ces matières et en usant d’informations contrôlées, maîtrisées. (Ce qui est de plus en plus rare si, comme on peut le constater, les liens entre chercheurs, milieux académiques et cercles de décideurs sont de moins en moins nourris, organiques, tournés vers la lumière et l’intelligence à produire collectivement.) – Question de consciences – L’arrogance des assertions approximatives, – probablement produites en « toute bonne foi », par intériorisation maladive de principes déformants – équivaut à une guéguerre virile pour montrer que l’on détient le meilleur libre arbitre, que l’on pense mieux que les autres, que l’on détient la conscience la mieux éclairée, que l’on possède la conscience comme instance « placée de façon imaginaire au-dessus de l’homme (en tant que matérialité), comme si elle flottait au-dessus de lui tout en lui donnant l’essence de son être miracle du libre arbitre qui unifie dualistes idéalistes et monistes positivistes, tous s’accordant pour donner cette place de choix à la conscience. Dans cette optique, l’homme instruit se gouverne par la raison, loin de tout tropisme et pulsion : conscient de ses mauvaises habitudes, il saura les réformer. » (Miguel Benasayag, « Organismes et artefacts », 2010, La Découverte.) L’aplomb politique est le vestige de la prétention à détenir la vérité, à baigner dans une doctrine juste, synchronisée avec cette conscience supérieure et qui justifie les libertés prises avec les informations, les savoirs, les connaissances. Le travail de la conscience est de séduire, d’unifier, se justifier pour gagner à sa cause. Or, ce concept de conscience, dernière survivance des prétentions centralistes de l’homme – le centre de la pensée est en moi, je suis le centre de tout – est dépassé. La rubrique de Libération « Désintox » montre à quel point ce concept est tombé bas, tourne à vide, pour la gloriole, sans plus aider un quelconque progrès humain à force de mentir. Il n’y a plus de centre du genre « la conscience ». Au niveau d’un organisme individuel, l’être pense dans et par tous ces organes, par ce qui les lie et les sépare et cette manière de s’étendre, de se ramifier, se prolonge de plus en plus par tout ce que l’homme crée comme artefacts, continuations de son être, projections, échanges et participations avec autrui (humains, objets, animaux, paysages…). Il y a dans ces notions contre la centralité, développées entre autres par M. Benasayag dans son livre « Organismes et artefacts », s’appuyant sur des convergences entre philosophie et neurosciences, et sur lesquelles je reviendrai plus tard, de quoi faire bifurquer les pratiques de discours politique vers un autre type de « sérieux », de responsabilité, en décontaminant l’usage partisan des ressources de l’intelligence humaine. Il faut bien lutter contre la déprime. Car en attendant, ces habitudes de tordre le réel pour le synchroniser avec des visées politiciennes, étant donné la place qu’elles prennent dans l’espace public et la gestion des affaires courantes, ne peut qu’entraîner toute la vie spirituelle collective vers le bas, souligne l’absence d’une politique de l’esprit digne de ce nom accompagnée de son éthique.  (PH)

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