La licence globale ne défendra pas la diversité culturelle

Philippe Aigrain est un militant de la « licence globale » et il en présente une étude poussée et argumentée. Il était le 12 mars en conférence, invité par Etopia, le centre d’études d’Ecolo dont un des sénateurs a déposé un projet de loi en faveur de la licence globale. Alain Jennotte, en connaisseur avisé de la question, lui consacre un article dans Le Soir du 13 mars : « Interdire le partage d’œuvres est obscurantiste ». Les principes de la licence globale sont intéressants, mais j’ai beau lire les descriptifs fouillés, je ne suis pas convaincu par un des arguments mis le plus en avant : elle serait une « formidable opportunité pour la diversité culturelle ». Sauf à postuler que l’organisation de cette licence globale effectuerait une distribution plus juste des montants perçus : chaque artiste, même le plus obscur, recevrait vraiment son dû, en fonction de l’usage fait de ses œuvres sur Internet, et plus comme cela se fait dans les modes actuels de redistribution des droits perçus. Mais cela suffit-il à garantir la diversité culturelle ? Il manque alors un élément important dans la conception de la licence globale : quelle vision les concepteurs ont-ils de la diversité culturelle ? Au niveau de la production musicale, c’est quoi pour eux la diversité culturelle ? Sans clarification de cette notion dans leur projet, il est difficile d’en éprouver le sérieux (sur cet aspect). Et à mon humble avis, ils ne peuvent avoir une idée juste de ce qu’est la diversité culturelle effective de la création musicale actuelle s’ils pensent la soutenir financièrement par la mise en place de la licence globale. Sans doute ont-ils en tête la frange de la production indépendante (ou dite telle) juste en dessous des majors ? Mais qu’en est-il des musiques confidentielles qui resteront à des niveaux d’audience très bas : les droits que ces créateurs recevront vont-ils vraiment leur permettre de mieux vivre, mieux créer, mieux diffuser leurs œuvres !? Euh !? La licence globale va-t-elle résoudre le fait que le pouvoir prescripteur reste celui du marché dominant, celui de la télévision et que ça détermine les consommations sur Internet et déterminera par conséquent une grande partie les artistes rémunérés par la licence globale. À moins qu’existent des études qui montrent que le partage d’œuvres musicales sur Internet concerne massivement les œuvres musicales les plus opposées au catalogue des majors, les répertoires fragiles, confidentiels, risqués !? Je ne pense pas que ce soit le cas, je n’ai jamais entendu ou lu une étude allant en ce sens. Pourtant, ce sont ces musiques et pratiquement elles seules qui contribuent à ce qu’existe de la diversité culturelle. La licence globale, seule, ne résoudra rien des questions d’accès à la diversité culturelle. Rien. Au mieux, elle contribuera à une rémunération plus juste des artistes médiatisés. La diversité culturelle sera défendue en impliquant beaucoup plus, dans les accès à la culture, les médiathèques comme lieux de médiations et de conseils, comme outil de soutien aux artistes, que ce soit dans des espaces de socialisation (socialiser dans des lieux publics, via l’accès aux musiques enregistrées, reste incontournable pour défendre concrètement la diversité, pour lui faire prendre corps dans les pratiques cognitives et de loisir) ou dans les environnements numériques. Il faut investir dans les médiathèques, leurs savoir-faire, leur donner de nouvelles missions qui seraient de développer des zones tampons entre les fournisseurs de cultures numériques et les consommateurs, des zones où seraient valorisés le temps de la lecture et de l’écoute, le plaisir de s’informer autrement, de partager vraiment, de prêter un autre type d’attention aux créateurs, de cette attention indispensable à préserver la diversité culturelle. S’imaginer qu’une taxation, licence globale ou autre, suffira à préserver la diversité culturelle, c’est simplifier les questions, masquer les vrais problèmes, utiliser à peu de frais un bel argument pour séduire le politique. À ce niveau, la licence globale est dangereuse, elle pourrait déresponsabiliser des décideurs, du genre : « nous avons pris une mesure économique pour soutenir la diversité culturelle, nous avons fait ce qu’il faut, maintenant on sait qu’elle est protégée ». Situation perverse étant donné que ces décideurs n’ont aucun moyen objectif, « scientifique » d’évaluer le niveau de diversité culturelle circulant dans la société. La licence globale pourrait servir à financer une réelle politique de soutien à la diversité culturelle dans le monde musical, mais à condition de révolutionner de manière plus considérable ce qui se fait aujourd’hui : une somme importante prélevée par la licence devrait être investie pour protéger les musiques confidentielles, expérimentales, exploratoires. Les protéger, c’est à dire leur permettre de faire leur expérience à leur rythme, dans leurs réseaux, sans obligation de rentabilité rapide.  En créant des lieux de concerts adaptés et confortables, professionnels, en multipliant les possibilités de résidences bien dotées, en imposant aux médias publics de les rendre visibles de manière significatives (télévision, radios), en les plaçant au centre des projets éducatifs sur la diversité culturelle, en les introduisant dans les académies et conservatoires… Comment faire passer un tel projet dans un milieu très individualiste où l’audience, de plus en plus, est la mesure du succès et du mérite !? Il faut faire comprendre – et cela exige un point de vue professionnel surplombant même si ce n’est pas à la mode – qu’aucune musique ne survit par elle-même. Chacune a besoin des autres, cette « solidarité » joue même pour celles qui semblent n’avoir aucune affinités entre elles. Les musiques mainstream ne se développent, ne se renouvellent pas si l’espace laboratoire n’est pas dynamique, fertile, étendu. Le marché de la musique va se scléroser pour tout le monde si la curiosité des publics, la possibilité d’être surpris, de rencontrer des territoires musicaux mouvants, mobiles ne sont pas entretenus. Dans cette optique-là, les musiques confidentielles sont indispensables, les créateurs actifs dans d’infimes niches sont essentiels : ils fabriquent de l’oxygène qui, un jour ou l’autre, permettra de régénérer des tissus musicaux plus grands publics, commerciaux. C’est le même rapport qu’entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Pour que le marché des musiques à rendement rapide puisse fonctionner, se développer, il a besoin que le marché des musiques à rendement à long terme, le marché lent, soit florissant. Ce genre d’analyse ne peut s »étayer que par un regard professionnel sur les répertoires, un regard de médiathécaire qui a une vision beaucoup plus large de ce qui se crée, de comment les « genres » se croisent et évoluent, qui a un aperçu en surplomb de l’importance des territoires occupés par les musiques confidentielles, aperçu cultivé nulle part ailleurs qu’en médiathéque et dont l’absence fausse les prises de position sur la diversité culturelle. Mais  les fausse de manière dangereuse. De même, si les fonds récoltés par l’application d’une licence globale, devaient heureusement être consacrés en partie au soutien des musiques confidentielles, la gestion de ces fonds devrait en aprtie être prise en charge par des professionnels issus des médiathéques. (PH)

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