Métiers à tisser la mémoire

Esther Shalev-Gerz, Jeu de Paume, 9 février – 6 juin 2010

Les portes sont encore fermées. Il y a un drôle de boucan d’usine, ou de machines déréglées. Ce n’est ni musique d’attente ni une installation sonore, aucune indication. Si l’on me photographiait face à ce bruit, j’exprimerais l’incompréhension, le désir de comprendre, je donnerais l’image d’un corps même pas traversé par ces sons étant incapable de les rattacher à quoi que ce soit, regard et oreilles vides… !? – Corps usinés. L’explication viendra plus loin, en essayant de comprendre les rouages de l’installation « Sound Machine ». La vidéo silencieuse montre des couples de femmes, chaque fois la mère et la fille posant côte à côte et écoutant – on le sait en lisant la notice – le vacarme de l’industrie textile. C’est tout le passé ouvrier de la mère qui remonte, c’était le travail des mères dans ce quartier dévolu aux activités textiles, et les filles ont été exposées à cet environnement in utero, à travers le ventre maternel, « elles sont nées avec ». Elles sont plantées devant la reconstitution virtuelle en 3D – hyper-réaliste et en même temps très « cinéma d’animation » – de ces ateliers bruyants, machines qui ont quelque chose de fantastique, ainsi aseptisées. Il faut faire un effort, convoquer ce que l’on entendait au seuil du musée pour entendre ce qu’elles entendent, là, sur l’image. Et pas de doute, leur corps est toujours dans la machine, elles en vivent intensément les fracas, les cliquetis, les rythmes irréguliers, les cycles mécaniques. Elles se remémorent, mais ce n’est même pas ça, elles lisent un texte intérieur profond qui parle de leur être, de leur identité gagnée et volée, une partition entre souffrance et manque. On voit à quel point le corps n’est qu’un seul appareil réceptif, une seule matière complexe qui absorbe, écoute. Le dispositif rend visible le travail de mémoire à travers tous les tissus apparents, un travail de tous les pores de la peau, une transformation corporelle qui rend caduque une fois de plus le cloisonnement entre extérieur et intérieur, la mémoire ainsi sollicitée est une matrice invisible qui enveloppe l’être, une chrysalide, se souvenir est toujours un accouchement de soi. Les œuvres d’Esther Shalev-Gerz dissocient les éléments de différents « témoignages », elle décompose les rouages du réel, procède selon des schémas d’enquête. Le travail pour remettre virtuellement ensemble, au niveau des perceptions de spectateur, les parties séparées afin de comprendre un peu le tout, contraint à une gymnastique dynamique pour se représenter ce qui se passe entre les fragments, à visualiser l’invisible, quelque chose de l’ordre du mobile, de la motivation. Les œuvres – du moins quand elles fonctionnent – se focalisent sur l’irreprésentable (en fait comme en toute oeuvre d’art, ce qui agit en tant que pathos) et par cette dissociation des motifs, histoires et matières qui le bordent révèlent la plasticité agissante de cet invisible ferment, une plasticité qui habite tout autant le visiteur d’exposition (il en a besoin pour s’orienter, faire une expérience, c’est la part d’empathie même face à ce type de création intellectuelle) et dont il emportera les formes et les traces comme un acquis. Immigration. Le procédé est le même dans « First Generation » sans que l’on puisse parler d’utilisation machinale de « trucs » d’artistes car la démarche est toujours adaptée selon le commanditaire, le lieu et son usage public qui accueillera l’œuvre, elle est remise en cause. L’enquête cette fois concerne des immigrés de première génération, de toutes couches sociales, à qui l’on pose ce genre de questions : « En venant vous installer ici : qu’avez-vous perdu ? Qu’avez-vous gagné ? Qu’avez-vous reçu, Qu’avez-vous donné ? » Les réponses sont classées par personne, alignées comme des listes de choses à ne pas oublier, sur le mur. Sur grand écran, des gros plans mobiles des visages des immigrés, silencieux, écoutant l’enregistrement des réponses qu’ils ont donné. Les réfléchissant. Il est donné à voir cette étrange relation avec les paroles qu’on lâche dans la nature. Filmés d’aussi près, les visages sont déréalisés, il est difficile de les associer à une capacité de parler, ce sont des paysages abstraits et de la matière accidentée,   marquée, exilée de la possibilité d’appartenir encore à une vision d’ensemble du visage, qui s’écoutent silencieusement remuer quelques raisons profondes de sa situation. Est-ce adéquat ? Ont-ils bien dit ça, est-ce eux, se reconnaissent-ils ? – Déportation, extermination, quelles images? – Un autre monument vidéo – ces œuvres sont conçues pour partager publiquement des questions de mémoire – parvient à articuler de façon incroyable la parole et le silence dans un projet de discours. La parole, le désir irrépressible de dire ce que l’on ne peut plus garder, ça (se) travaille dans une plasticité orageuse de la chair et de ce qu’elle contient d’immatériel, l’esprit, la pensée, une réserve de sens où l’on a toujours l’espoir, l’impression d’y trouver des explications en même temps que des raisons d’exister. C’est la réalisation « Entre l’écoute et la parole : derniers témoins, Auschwitz 1945-2005 ». Elle a filmé les témoignages de soixante survivants des camps d’extermination, vivant aujourd’hui à Paris. Le film est projeté sur trois écrans alignés, chacun selon un léger décalage. Et du film initial ne subsiste qu’un montage des silences organiques séparant les questions des réponses. Un montage haletant de ce qui laisse les locuteurs sans voix. L’impact de la question, quelque part à l’intérieur,  chaque fois il semble que ces êtres soient touchés et sursautent, le travail de l’organisme entier, tout le corps puisant dans ses réserves  pour aller chercher des éléments de réponse,  le courage de parler, de redire, expliquer à nouveau, (se) déposer. La question est lancée, tout l’appareil conscient-inconscient semble absorber, s’avaler et se déglutir. Sous les peaux plissées, parcheminées, la mappemonde neuronale bouge, tourne, cherche les mots, les images et les sons, les bons signes, le bon timbre, pour dire quelque chose, enchaîner, préciser, clarifier. La planète fantôme des mots et des images doit effectuer plusieurs révolutions rapides dans son incommensurable espace, avant que les bons termes puissent « sortir ». À chaque fois quelque chose bascule dans le silence, il y a une absence, un effacement pour puiser dans la mémoire silencieuse, obscure, où l’on ne sait pas à l’avance ce que l’on va attraper avec sa langue, l’être cherche et quand il tient ses éléments de réponse, il se reforme, réapparaît, sort de l’absence. Impressionnante plasticité du travail de mémoire, de transmission, malléabilité organique du silence dans le discours. (Chaque fois on croit que le témoin va rencontrer son devenir mutique, ne plus revenir.) – Ce que les objets savent. – Autre dispositif pour sonder la mémoire, autre monument documentaire « installation-vidéos sonores-photographies » : MenschenDinge, mémoriaux de Buchenwald et de Mittelbau-Dora, Weimar, Allemagne, 200’-2006. L’enquête s’attache ici aux professionnels qui, à l’emplacement des camps délimités en lieux sacrés – dont on continue à  extraire le plus rationnellement des prédictions sur le destin humain -, fouillent, collectent des objets ou débris d’objets dont il faut reconstituer l’histoire, comprendre l’enjeu humain de leur fabrication. Ce sont des historiens, des archéologues, des restauratrices… En expliquant ces procédés de fabrications, de bricolage, ce n’est pas telle ou telle victime personnalisée qui est remémorée mais une activité vivante, la plasticité de la résistance, plasticité qui porte l’empreinte de l’atrocité endurée, une plasticité qui, par le biais de notion commune telle que l’espèce humaine, nous appartient et se révèlent proter les cicatrices de ces atrocités antérieures. Ces objets souvent brisés, en métal blanc, sont photographiés dans les mains des chercheurs et chercheuses qui les manipulent et exhibent une familiarité particulière qu’elles ont développées à force de s’y intéresser, de les scruter, de les analyser sous toutes leurs facettes, à force de reconstruire minutieusement les contextes. Une familiarité saine provenant d’un travail manuel autant qu’intellectuel pour s’approprier ces fragments d’outils, de mots outillés, de textes-objets amputés, comme outil intellectuel pour penser l’innommable, les intégrer dans un système de réflexion normal, les mesurer objectivement, les intégrer à un patrimoine utile, constructif. En les pensant non seulement avec le sentiment a priori d’horreur mais avec les mains, les gestes. Ces mains construisent des images de la chose la moins représentable, sans aucun voyeurisme. Elles tissent des relations. Au centre de la pièce accueillant les photos, est installé un large banc mémorial rouge où s’encastrent des vidéos où les acteurs du mémorial expliquent le parcours de chaque objet, la vie et le travail incessant de mémoire sur ces lieux de désastre. (Pour arriver à restituer cette explication, le travail de recherche est souvent fastidieux.) Le « savoir » que devaient posséder ces mains qui ont construit ces choses de résilience, de dignité prend à la gorge. Que d’ingéniosité et d’obstination pour construire un fer à repasser avec une vieille gamelle et une brique. Mais pourquoi un fer à repasser dans un camp ? C’était un bon moyen de tuer les poux. Et pour se procurer de quoi mettre au point de petits « thermoplongeurs », dangereux certes, mais utiles pour chauffer des boissons (on mesure, au prix exorbitant accordé à ce confort dérisoire, l’état monstrueux de dénuement) ? Il y a aussi ces gamelles-téléphones, vaisselle qui circulait dans les camps et sur laquelle les prisonniers gravaient quelques signes, un nom, une date, pour faire connaître leur présence, essayer de savoir si des proches se trouvaient dans le même camp, étaient encore vivantes… Le plus émouvant est peut-être la fabrication de petits miroirs rudimentaires obtenus en polissant des morceaux de métal. Se voir, voir ce que l’on est devenu, apercevoir son image, est un besoin plus important qu’on ne le croit (on l’oublie dans l’abondance d’images de toutes sortes et de reflets omniprésents.) Tout le monde ne pouvait pas se fabriquer un tel bijou (la matière première n’était pas si abondante), et des séances collectives de miroir étaient improvisées. Certains supportaient mal de se revoir tels que les camps les faisaient et refusaient ensuite toute confrontation de ce genre… – Conclusion ? – Ce compte-rendu donne une idée approximative de la consistance de cette exposition. Chaque installation est conçue comme une petite place publique avec son monument commémoratif, son dispositif de mémoire. Ce sont des agencements dont l’unité initiale est morcelée, fragmentée, pour en faire travailler autrement les composantes. Pour que l’on sente la fragilité d’un témoignage, d’une information, et comment elle est traversée de différences, de séparations et de gouffres. Ainsi démembrée, la mécanique des témoignages ainsi prospectée nous met en contact avec une formidable plasticité du souvenir, de ce que l‘on y cherche, ce qui en remonte, ce que l’on peut construire comme compréhension. C’est une exposition où le visiteur travaille énormément ! Et enfin, je considère que certaines installations, même si elles semblent bien pensées, ratent leur coup, déçoivent, ne parviennent pas à saisir ce qu’elles se proposent de restituer. (Ainsi du vidéomontage impliquant Jacques Rancière, selon moi.) Mais ce n’est pas grave : les ouvrières écoutant leur vacarme identitaire, le montage des silences des derniers témoins, le mémorial des objets trouvés à Buchenwald, rien que ces trois œuvres valent le détour, donnent du grain à moudre… La vidéo conduisant une réflexion autour d’un lieu de mémoire pour Walter Benjamin et sa théorie des anges (beaucoup d’anges passent dans les installations de Shalev-Gerz), la représentation du « mouvement perpétuel » et d’autres archives sur des monuments de mémoire réalisés dans des lieux publics, contribuent à placer la démarche de l’artiste dans une large ambition de questionner le monde, la société, de ne pas laisser dormir les blessures, elles ont besoin de soins et d’attentions critiques pour guérir, léguer de nouveaux savoirs utiles sur la conduite du vivre ensemble… (PH) – Le site de Shalev-Gerz –

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