Les martiens jouent de l’orgue Hammond

Supersilent 9

Pour son premier enregistrement depuis le départ du batteur en 2008, Supersilent surgit en avatar imprévisible, en trio d’orgues Hammond. Ce n’est pas un groupe amputé cherchant une formule pour continuer ce qui avait été commencé mais une immersion aux sources de ce que devrait être toute nouvelle musique : une nouvelle manière de raconter les relations entre l’homme et ses instruments dans son désir d’étendre ses connaissances des mondes invisibles. Le meilleur de cette histoire n’est jamais que la répétition heureuse de processus connus : il faut qu’il y ait rupture, discontinuité, pour entendre à nouveau les sons originels. Désapprendre musique et instruments, penser en organologie expérimentale. Ces débuts transis d’une nouvelle langue, nouvelle matière musicale habitent les 4 plages de cet album. On procède toujours par déterritorialisation, reterritorialisation, perte de connaissances, fabrications de savoirs de remplacement, la continuité se reconstitue en bricolant. Ces trois musiciens s’adressent à l’orgue Hammond en fins connaisseurs de l’imaginaire de cet instrument particulier et de ses singularités organiques, technologiques. Ils en connaissent les œuvres et l’âme et voilà qu’ils décident d’en jouer concrètement. Du coup, ils oublient tout ce qu’ils savaient sur l’instrument, ils le découvrent en même temps qu’ils s’y agencent et ils l’explorent comme terre inconnue. En tâtonnant, en cherchant des repères. Évidemment, ces processus ne sont pas à sens unique : ils transforment l’instrument en en jouant sans savoir en jouer, et l’instrument se métamorphose en colonisant les facultés mentales que les musiciens sollicitent pour élaborer, dans le vide, des techniques de jeux. Il y a greffe. Par cette manière de rompre le fil des pratiques conventionnelles de jouer de l’orgue Hammond, dévolu à un certain type de répertoire, de sonorité, de groove, les musiciens de Supersilent incorporent les nouvelles destinées de l’orgue, et vie versa. Ils ouvrent de nouveaux espace d’aventures, créent de nouveaux possibles pour l’orgue Hammond, tout en démontant, déconstruisant tout ce que l’on connaît de lui. Il balance quelque chose de barge où surnagent tous les débris, en apesanteur, revenant et ne cherchant pas à réintégrer une entité perdue mais d’en former d’autres, essayant d’autres combinaisons flottantes. En évoluant selon des filaments fragiles, s’agrégeant, se coupant l’un l’autre, ectoplasmes bifurquant, se recomposant ailleurs autrement. Pas à pas, une réputation de sensualité et de mysticisme, au cœur de l’histoire de l’orgue Hammond, est dépiautée, désossée, mais pas reniée, elle est montrée en toutes ses parties, en ses différentes strates, strass et stases qui travaillent ensemble, l’une contre l’autre, comme des plaques tectoniques. Tuilage d’extases anarcho-mystiques. L’orgue chante ailleurs, à côté, en ratures, en traits barrés. C’est une manière efficace de laisser sourdre des matières sonores inédites, capables de surprendre, en quoi peut-être réside aujourd’hui l’essentiel du «faire la musique », réinjecter des matériaux qui soulagent les oreilles en leur donnant une part d’oubli. Forcément, ces matières sont des carrefours de fantômes. Quand on déplace autant de référents et qu’on les fait jouer autrement, les portes de l’au-delà musical s’ouvrent toutes grandes. À la fin de la deuxième plage, dans les brumes, des restes de leitmotiv wagnérien. Du côté de Tristan et Yseult. Comme souvent quand émerge, par bricolage inspiré, une telle hypertrophie instrumentale où perle la savantisation – l’instrument quitte son identité étroite et embrasse une essence musicale plus complexe de par sa force primitive au sens de première-  les aurores magnétiques, radieuses ou malsaines, racontent tous les plis et déplis des sous cultures : futurisme, science-fiction, fantastique, occultisme, spiritisme en bégaiements hypnotiques. De plage en plage, les musiciens semblent de moins en moins imposer leur manière d’expérimenter et être absorbés par les mondes intérieurs de l’Hammond – c’est lui et son instrument qui a pris le contrôle des musiciens ! -, allant vers des filets de plus en plus ténus et fragiles, discrets, instables comme des reflets au fond de l’eau, rares et friables, monde de cristaux et de fines bulles, épures mélodiques à la grâce d’hippocampe, signes mathématiques furtifs, frêles chœurs de sirènes cosmiques sur fond de groove givré pour soucoupes amollies, abysse nuptial. (PH) – Supersilent en Médiathèque

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