L’écrivain et le sida en 1991

Hervé Guibert, « La pudeur ou l’impudeur », 1991

Il faut peut-être réussir à regarder (aussi) ce film en oubliant Hervé Guibert, en le délivrant du cas spécifique qui le surdétermine. Il faudrait peut-être (aussi) en parler autrement qu’en le faisant coïncider à 100% avec la biographie de l’écrivain photographe atteint du sida, même si ce n’est pas facile. Ce n’est pas qu’un journal intime, encore moins « juste » un documentaire sur la phase terminale de la maladie. Comme dans toute auto-fiction, il y a de la fiction, l’auteur sélectionne ce qu’il veut montrer, il compose une vision, il projette une image, il réalise un projet et un rêve cinéphile, il se projette, il est dans un processus de création, il n’est pas en train de documenter les étapes de la déchéance. Il réalise un poème, il chante, il danse. Une émouvante danse avec la mort. Un processus créatif qui le dope. Une tentative d’archéologie artistique du néant qui vient et envahit la vie, projet intellectuel foucaldien, presque délirant dans son auto-application, mais qui soutient la volonté de ne pas se laisser faire, den revenir, de « passer au travers »… On ignorerait qui est Hervé Guibert, on tomberait sur ce film, on serait, avant tout, stupéfié par le culot de sa beauté, la singularité de cet objet cinéphile. Voilà un jeune homme d’une trentaine d’années saisi par la mort et qui résiste. Toute sa pensée, toutes ses énergies sont organisées pour lutter contre la fin, repousser l’anéantissement. Il se construit une discipline de chaque instant. Entre l’omniprésence de la batterie médicamenteuse et les massages, la kiné pour entretenir l’enveloppe corporelle, la frontière extérieure, sa souplesse, sa sensibilité. (Et une partie des médicaments est là «à tout hasard », pour essayer des thérapies, les autres aident à supporter les douleurs, à dormir…) Le corps squelettique, toujours élégant, toujours dandy, conduit les différentes phases de la danse macabre, sans voile. Les relations soutenues avec le corps médical. La volonté de regarder ce qui se passe, de décrire le processus, d’énoncer les phénomènes physiques et psychiques, « comment ça vient », comment on se transforme lentement en mort, cette volonté intellectuelle qui permet de rester debout, de garder sa dignité (comme dans les camps dont le personnage, ici, a adopté le profil, la silhouette décharnée, exténuée). En défendant bec et ongle l’espace vital, en boxant dans le vide. En cultivant de frêles espaces de jouissance, l’écriture, la lecture, le regard de photographe sur les accessoires composant le décor quotidien, en gardant le plaisir de manger, de goûter le soleil et la lumière d’Italie, le plaisir de l’eau sur le corps, s’immerger dans la mer, en se balançant sur une chanson. Le jeune homme, ombre de lui-même, portrait magnifique de la dignité face à l’impudeur de la mort qui ne respecte rien, même pas la jeunesse. Petit à petit on percevra le contexte, la violence des circonstances de la mort : le personnage semble mis à mort par une société, reclus, condamné. Ignorant tout de la question du sida, on pourrait même imaginer un prisonnier isolé, condamné à mort lente pour une faute grave et dont la sentence s’applique par l’absorption de substances chimiques qui le détruisent à petit feu. Une lettre qu’il reçoit évoque bien des états de péchés sodomites pouvant être à l’origine de sa disgrâce. La société en question qui punit de la sorte un jeune écrivain (pas de doute, il écrit, il suffit de voir la bibliothèque, le carnet de note, les séances à la machine à écrire, le ton de la voix off) homosexuel est bien obscurantiste. Il sonde les possibilités de s’échapper par le suicide. On lui dit que ce n’est pas bien, qu’il faut tenir le plus longtemps possible, qu’ainsi il aide la science à trouver comment guérir, en faisant des expériences sur lui. Voilà, c’est le genre de criminel sur lequel on expérimente des traitements dangereux… Dur, sans ménagement – la mort impose un protocole très strict -, le film est pourtant plein de grâce, pudique, il laisse briller et couler les dernières joies de vivre. C’est un texte austère et enivré sur le face à face avec la fin de vie, interpellant, remuant, même si on ignore tout de son auteur et de comment il a tourné ce film. (PH) – Un article plus complet sur le film Informations sur Hervé GuibertExtraits vidéos


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