Mystique de la page blanche, écrivain mystique

Claude Louis-Combet, « Blanc », Fata Morgana, 93 pages, 2004 (Première édition en 1980)

C’est un récit monochrome, de la première lettre à la dernière, il parle du blanc au centre de l’écriture, il est le blanc – déplié, déroulé – du texte . Ce n’est pas l’angoisse de la page blanche, plutôt son contraire, c’est au-delà, l’expérience du vide sous le texte, dans le texte. Le narrateur est un scribe moderne, reclus, plongé dans la lecture et l’écriture comme discipline de vivre, manière de remplir le temps, sans autre projet d’achever un livre, d’atteindre le succès, de comprendre le sens des ouvrages savants qu’il scrute. Il est dans l’habitude et la répétition viscérales du lire et écrire… « Et ce qui me plaisait, dans la lecture et dans l’écriture, c’était de retrouver les mêmes mots, les mêmes rythmes de phrases, une seule pensée sans cesse reprise, une même histoire sans cesse répétée et cependant épuisée. De cette constance du verbe à sen tenir à la pure identité résultait, pour moi, une sorte d’immobilité de l’esprit… » » Son logis est modeste, une chambre d’où il enregistre les bruits et les lumières de la ville, il y développe la capacité méditative à se sentir immergé dans le grand tout sans bouger de sa table de travail : « … j’étais étrangement ému à la pensée que ce qui m’arrivait là, c’était le ciel tout entier de ma ville. Je n’avais pas besoin de sortir et de me mêler à la foule pour me sentir participer à une réalité tout à fait essentielle qui entrait, pour ainsi dire, dans la définition de cette métropole où j’étais né et où ma vie suivait son cours aussi lent que possible. » Le narrateur se décrit à l’abri de tout désir, faisant de l’ennui une plénitude, frappé de nullité. Par ce biais, il met en évidence – de manière exagérée, hypertrophiée – l’importance de l’habitude voire des rites compulsifs dans les travaux créatifs de l’esprit. (Il faut consulter à ce sujet le texte de C. Malabou « La grâce et l’addiction » pour apprendre à se défaire des perceptions négatives de l’habitude.) De cette prédisposition à confondre dans le même exercice de macération textuelle, espaces intérieur et extérieur, le narrateur va vivre un événement inattendu et que ses règles de vie avaient pour fonction de rendre impossible. Le livre est la description minutieuse, entre relevé topographique d’une transe improbable et récit miraculeux, de cet accident avant tout matériel devenant progressivement un bouleversement d’ordre religieux (religion du texte). Tache blanche. Rien de spectaculaire, l’irruption d’une tache : « Que l’on se représente en effet, à une heure indifférente d’une journée parfaitement étale, sur le mur qui me faisait face, à peu près à la hauteur de mon front, une tache blanche, à peine moins grande que ma main. Il se peut que cette tache sur la tapisserie fût là depuis quelque temps. Mais c’est la première fois que je la remarque. Je me dis d’abord qu’un ensoleillement excessif a pu décolorer le papier. » Quand se profile de la sorte l’événement de « Blanc », je pense à une installation de Céleste Boursier-Mougenot, de celle dont les visiteurs d’exposition peuvent très bien ne pas voir : « Sur un mur blanc, baigné de lumière du jour, transparaît un développement organique fébrile de formes symétriques blanches, projection d’une abstraction circulaire en mouvement réalisées à partir d’un larsen vidéo. Le titre renseigne le fureteur : virus, 2006. A peine perceptible, la surface semble en effet être prise de convulsions, d’une sorte d’hystérie fractale chronique, comme si la paroi avait contracté une maladie cinétique, comme si le mur avait attrapé la « vasarelite » ». (François Quintin). Il est bien question de contagion blanche aussi, dans le texte de Louis-Combet, mais sans convulsion, sans hystérie. Tout, absolument tout, les objets, le décor, les ustensiles, les cloisons, les organes est absorbé dans le blanc, devient le blanc. Il s’accomplit dans le vide, dans l’absence et l’inconcevable. Ce n’est même pas une expérience qu’il tente d’analyser, il cherche à raconter la manière dont il coïncidait profondément, avec cette situation. « Comme je l’avais pressenti devant la feuille blanche, j’avais à accepter sans réserve la vacuité fondamentale des êtres et, par-dessus tout, celle de mon être propre. J’avais à m’incorporer, jusqu’à la plus parfaite identification, cette blancheur nulle à l’orée de laquelle je me tenais toujours debout, silencieux – absent, profondément, aux quelques objets qui subsistaient encore. » Jubilation et jouissance accompagnent l’adéquation avec l’absence, l’improférable, non pas à la manière d’une réduction et d’une destruction – la faculté expressive rétrécissant comme peau de chagrin -, mais comme retour au silence premier, celui qui vibre encore dans le verbe originel, à l’infini. Un aveuglement au sein duquel s’effectue une révolution circulaire, l’écrivain retrouvant et comprenant les premiers signes de sa vocation, jusqu’à cette sensation d’oubli suprême où « ça écrit » à travers lui, à travers son cœur, son esprit, son âme, sa chair, « C’était peut-être moi. Mais ce n’était pas moi. Tel avait cru agir mais ne se leurrait plus : il ne faisait que rendre à la nuit ce que la nuit lui avait donné. » Nuit blanche, à l’image de ce texte qui tente de consigner en une extatique contorsion, blanc sur blanc, ce qui échappe à la conscience de l’écriture et en est la condition première. Une sorte de casse-tête qui fout l’insomnie. Texte classique qui synthétise de manière remarquable le processus conduisant des exercices mystiques, abrutissant dans leur répétition, bornés dans leur habituelle transe, transformant tout en horizon de nullité – rien n’est attendu, rien n’est lu ou écrit pour autre chose que l’activité de lire et écrire, sans sens particulier, sans but précis – à l’événement de la révélation, une illumination que le hors-texte autorise d’envisager comme un moment fort, fugitif, avant retour à la normale, soit l’ornière des habitudes, de la répétition…  (PH) – Traducteur d’Anaïs Nin

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