L’arpenteur qui démesure

Marco Decorpeliada (1947-2006), « Schizomètres », La Maison Rouge, 19.02.10 – 16.05.10

Né au Maroc d’un père émigré italien, Marco Decorpeliada arrive en France en 1975. Pendant dix ans, il voyage dans le monde. En 1995, de retour en France, il reprend ses errances et est régulièrement hospitalisé en institutions psychiatriques. Son corps et son esprit subissent les œuvres d’une science plus ou moins occulte qui entreprend de le mesurer, de l’assigner à résidence dans les termes d’une nomenclature médicale. Il n’obtiendra jamais la clarté sur les diagnostics dont il est l’objet. Alors, il va déconstruire les systèmes qui mesurent la santé mentale en produisant une interprétation loufoque et paranoïaque, en instruisant une enquête mystico-anarchiste, une révélation du sens caché des codes qui traduisent les états mentaux en maladie. Cette interprétation se construit par l’écriture – essentiellement du courrier -, des bricolages, des objets récupérés – essentiellement des instruments de mesures détournés – , de la peinture, des signes… Une sorte d’art brut conceptuel. Le point de départ de sa construction « délirante » est l’emprise du DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), « un manuel édité par la Société Américaine de Psychiatrie qui encode numériquement les maladies mentales. Ce manuel propose à des fins pratiques, statistiques et épidémiologiques, une classification universelle d type décimal. Cette classification est devenue également obligatoire en France pour gérer les patients hospitalisés en milieu psychiatrique. » C’est de plus en plus la classification qui fait autorité et dicte les traitements, les posologies… Le moindre trouble de société peut s’y retrouver et tomber ainsi dans une catégorie psychiatrique, soit un profil de déviance. (Ainsi de certains troubles récents comme l’hyperactivité chez les enfants dont on se refuse alors à étudier les origines technologiques, politiques et sociales…) En essayant de comprendre les codes qu’on lui collait à la peau, un parallèle évident lui est apparu : le DSM IV utilise les mêmes codes que les surgelés Picard ! Exemple : 20.1, dans le DSM correspond à « Schizophrénie, type catatonique continue » et dans le catalogue Picard à « crevettes roses entières cuites ». Cherchez les correspondances, il y a certainement un lien ! Le 65.1 signifie autant « transvertisme fétichiste » que « poireaux émincés à la crème ». Marco Decopeliada va exploiter ce filon par contamination à tous les instruments de mesure : toise, mètre ruban, mètre de charpentiers… Il traque les coïncidences dans tous les systèmes métriques : DSM équivaut bien à SMD (système métrique décimal). C’est rafraîchissant, ça fait rire et sourire, voilà un cabinet d’exposition qui détend. On se sent bien, ça soulage de savoir qu’il y a ainsi des lieux où l’obsession totalitaire de tout enfermer dans des catégories est tournée en dérision, démontée, défaite, renversée en un autre type de savoir. Parce que classer – et déclasser les classifications c’est classer à rebours, c’est produire de nouveaux terrains vierges pour classer autrement – et comparer des formes, des indices, des ressemblances et des dissemblances, c’est le début de la formation d’un savoir. Il y a ainsi un point aveugle de la classification psychiatrique que Marco Decopeliada a entrepris de libérer. Il a pointé et élargi un point de fuite où aller respirer de l’air frais. Comme ces portes de frigo  sur lesquelles il a peint des damiers blancs et noirs où apparaissent, face aux produits Picards existants, les vides du DSM ! Il y a encore de nombreuses maladies non identifiées, non attribuées et que le DSM traque dans l’ombre. En effet, c’est un système à mille cases et il ne désigne que 307 affections. Marco Decopeliada contribuera aussi à remplir les cases manquantes en inventant de nouvelles pathologies. Séduisant système de défense. (PH)

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2 réponses à “L’arpenteur qui démesure

  1. J’ai adoré cette expo ! Quelle ironie ! Merci pour cet article ! J’utilise une de tes photos sur Facebook, en citant ton article (lien), j’espère que ça ne pose pas de problèmes !

    • ah oui! on en redemande! merci beaucoup. Bon, je devrais prendre un peu de temps pour réécrire l’article (le principe du blog était le "premier jet")…

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