Emporté par les sphères

Céleste Boursier-Mougenot, « transcom1 », La Maison Rouge, jusqu’au 16 mai 2010

C’est une installation sonore qui transporte. On entre dans un espace clos, plongé dans la pénombre. Les cloisons alternent les pans noirs et de grands miroirs. La profondeur surprend, ça dégage dans tous les sens, mélange de sombre radical et de brillance infinie, les bords sont immatériels, le volume est suspendu dans le vide. Ce que l’on prend d’abord pour des pans de cloisons noires sont en fait des écrans : écran et miroir, deux manières de projeter… Des boules légères, translucides, montent et descendent, dévient, se cognent, retombent, reposent, remontent vaguement erratiques, trajectoires amorties. À la manière d’oiseaux qui volètent sur place, paradent, sans que l’on en comprenne réellement le sens. Au pied de ces montgolfières oniriques, des ventilateurs. L’instinct nous dit que la danse des globes fantomatiques a à voir avec nos propres corps, notre chaleur, notre luminescence, émanation de notre énergie. C’est une part de nous qui ainsi monte et descend dans l’air (le jeu des miroirs projetant cette agitation globulaire dans un abîme visuel). La luminosité n’est pas stable. Parfois intense, aveuglante, puis s’éparpillant, fléchissant, devenant grise, crépuscule diffracté et larges bouffées de nuit d’encre. La lumière et le ballet des ballons de soie ont partie liée – on en a le pressentiment – avec les sons, les larsens, les crépitements. Donc, forcément aussi avec nos ondes cérébrales et organiques qui accompagnent depuis le début l’activité de ludion des sphères lunatiques. Des images sont projetées sur ces ballons, sur les miroirs, tournent sur les murs. Tiens, c’est nous, moi, l’autre visiteur, le gardien qui fait sa ronde. D’autres images que je ne parviens pas à identifier. Ces images furtives ont des points d’intersections avec la fébrilité des lumières, l’instabilité des émissions sonores, l’aléatoire planant des sphères et donc forcément aussi s’entrelardent avec nos ondes corporelles, magnétiques. L’ensemble est une grande cage où mouvements, sons et images –les éléments qui nous constituent, par lesquels on se représente mentalement –  se dissocient, se convertissent en particules et éclairs distincts, en filaments séparés mais interconnectés à distance et crépitants chaque fois qu’ils se touchent, reproduits chimériquement dans la nuit abyssale des miroirs. C’est un peu comme si, confusément, on passait de l’autre côté des technologies de l’image, du son et du geste qui, dans la vie de tous les jours, médiatisée, surexposée aux caméras absolues, nous composent, produisent nos indispensables ombres. (Parce que, selon la volonté de l’artiste, on est là émetteur et récepteur du processus.) Et si on se trouvait dans cette cage avec beaucoup de visiteurs, on se verrait mélangé à toutes sortes d’autres fragments et filaments corporels, dématérialisés, en suspension dans l’atmosphère de la cage. Ça rend très léger, béat, on s’y oublie et, quand on sort, on se dit qu’on y oublie quelque chose (on y laisse une part de soi, captée par le dispositif en guise de carburant, revoici un dispositif primitif et sophistiqué de nature à emprisonner les fibres de l’image-identité de ceux qui en deviennent captifs). Après l’effet poétique, on peut s’intéresser à la description prosaïque de l’installation : outre les ventilateurs, le déplacement d’air des corps visiteurs impulsent des mouvements aux sphères (gonflées à l’hélium communicatif). Celles-ci transportent des caméras et des micros, les images sont projetées en live, le flux d’images est transformé en flux sonores… Le petit livret gratuit – toujours bien conçu – donne toutes les informations techniques. Céleste Boursier-Mougenot n’est pas un débutant, longtemps musicien pour la scène (déjà le sonore et l’espace, le spectaculaire) il y a longtemps qu’il a glissé vers les arts plastiques, il est nominé 2010 pour le prix Marcel-Duchamp. (PH) – L’artiste – Vidéo: oiseaux, guitare –  Vidéo, « From here to ear » galerie Xippas, oiseaux, guitare dans une autre version : cette installation est très « chou » mais sachez que je l’ai vue une fois au Musée de l’objet, à Blois, et que les oiseaux n’avaient vraiment pas envie de jouer de la guitare, ce sont les aléas des installations animalières! – Un livre sur Céleste Boursier-Mougenot

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