Archives mensuelles : février 2010

Le labyrinthe en tête et la télé vide

Dans la ville froide (11 février 10), la polysémie des images collées, dessinées sur les murs, ne cesse de répercuter, malgré le gel, l’hétérogénéité de l’art fait dans la rue, la rue où se mêlent les cultures, où se mélangent les images, se déforment les codes, les signes, les symboles…  Une nouvelle version du masque à gaz, soignée, un peu là comme appareil intellectuel, filtrant les idées virales malsaines, idées reçues contagieuses éparpillées dans l’air saturé. – Étonnant, même si ça devient banal, ces concentrations en certains endroits, certains murs, certains ensembles de pignons surmontant des surfaces commerciales fermées, de graphes, dessins, collages, graffitis. À mitrailler pour éplucher ensuite en zoomant, sur écran. La diversité des techniques, des styles, des « écoles », est impressionnante, bribes d’histoires éclatées, proliférantes. – Le personnage nu prisonnier de sa bouée, condamné à flotter entre deux eaux, à regarder l’affichette qu’on lui colle sous les yeux : « que fait la police ? » (Probablement une série, mais pas déniché les autres). – Remarquable, cette grande installation constituée de deux images collées aux deux angles d’un carrefour, comme en recto verso, les deux facettes d’une même errance ou absence ou pensée qui tourne dans le vide, sans plus pouvoir se reprendre : d’un côté, un homme nu assis dans une architecture de livres empilés, la télécommande à la main, face à une télévision vide ; de l’autre, un crâne ouvert, un visage interdit et à l’intérieur un labyrinthe où déambule un homme qui lit, avec lequel l’homme au crâne ouvert a perdu le contact direct (un autre intervenant l’a orné d’un cœur rouge). Inscription : « c’est assez bien d’être fou », signé Zoo Project (lien vers photo, infos et vidéos) – En pochoir, ce petit lanceur de cocktail Molotov, gestuelle classique, déterminée, désespérée – silhouette dont l’approximation bien travaillée réunit un profil révolutionnaire, une allure hooligan, une élégance de sport snob -, la bombe toutefois ressemblant à un bouquet, floraison. – Plus décoratif peut-être, les papiers de Glita Grrl, portrait de jeunes filles d’aujourd’hui, félines urbaines, pouvant associer dans une même icône, les signes d’un multiculturalisme contemporain, les codes de nouveaux tribalismes, des allures de beauté antique… (PH)

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Les crimes de Thatcher

Steve McQueen, « Hunger », 2008, VH0430

De quoi s’agit-il ? L’horrible méfait d’une dame de fer. – « Prison de Long Kesh, Irlande du Nord, 1981. » Les prisonniers de l’IRA mènent le combat pour obtenir le statut de prisonnier politique en lieu et place du rang de criminel. Ce serait une reconnaissance de leur lutte et l’accès à des conditions d’incarcération plus respectables. Bien entendu, la Dame de Fer n’entend rien concéder à ces terroristes dangereux, valoriser en quoi que ce soit ces vulgaires assassins… – Horreur et esthétique, une mise en scène plastique. Dans cette histoire, ma conviction est faite et ma sympathie va d’emblée vers les victimes, elle n’a pas besoin d’être orientée, éreintée ou manipulée. Par contre, revenant sur les faits – on oublie vite les horreurs qui nous ont indignés, leur succession et surenchère finissant parfois par décourager de s’intéresser, de s’impliquer et d’abandonner l’indignation – elle peut avoir besoin de se donner une représentation plausible de ce qui s’est passé à l’intérieur de cette prison. Il me semble que le réalisateur se donne un point de départ similaire. (Je ne m’attache dans cette chronique qu’à l’examen de certains reproches « d’exagération » qui ont été formulés à l’encontre de ce film lors de sa sortie en salle). Steve McQueen ne fonce pas tête baissée dans l’exaspération scénographique de l’opposition entre matons et taulards, jouant du répulsif et de l’empathie, installant un face à face manichéen favorable aux marchands de mouchoirs et exploiteurs de violences latentes. Ce n’est pas son registre, il pose un autre type d’examen. Il imagine le climat régnant là-dedans, il reconstitue les situations avec leurs codes divers, leur inhumanité exceptionnelle mêlée à une technologie banalisant l’enfermement et la torture, il essaie de se représenter aussi l’état d’esprit des prisonniers, leur discipline de résistance faite de petits gestes, petits trafics, leur rôle de combattant auquel s’accroche l’espoir d’en sortir, de faire avancer une cause, mais aussi de restituer la présence des lumières, des formes, des sons, des silences, des ombres, des contre-jours, toute cette esthétique de la prison qui a peut-être conduit certains à penser que McQueen esthétisait pour émouvoir davantage. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une esthétisation superficielle et manipulatrice, plutôt d’une révélation de ces « marqueurs » singuliers par lesquels on se souvient à jamais d’instants qui ont marqué une ou plusieurs vies (ici, beaucoup). Un traumatisme ne peut se réduire au seul impact central, il vient percuter en conférant à toutes les particules de ce moment, matérielles et immatérielles, tous les détails périphériques de cet instant choquant, une valeur exceptionnelle : c’est leur lecture plurielle qui permet de raconter ce qui s’est passé, d’en établir l’archéologie, de saisir toute la portée de l’événement, la profondeur avec laquelle il aura marqué les corps et les esprits. La mémoire ne fonctionne pas autrement qui remplace souvent l’essentiel du refoulé par un fragment comme désolidarisé et dont, parfois, il faut des années pour éclaircir la portée. C’est bien un refoulé que Steve McQueen veut faire ressortir, qu’il met en scène et filme, en tressant son récit visuel de fragments qui font symptômes, cristallisent dans une apparence partielle – un objet, un mur graphé de merde, un grillage abîmé, une taffe, la lumière particulière du parloir, le bruit des cartes d’identités que l’on retire de leur cadre, signe qu’il va se passer quelque chose où l’institution pénitentiaire préconise d’oublier jusqu’au nom de ces « terroristes », – toute la tension dramatique de cet enfermement. Le cinéaste se concentre sur un fil plutôt sobre, cette étrange frontière où se joignent matons et prisonniers, démarcation instituée par une loi, par une règle. Il filme les gestes qui les mettent en contact, par lesquels chacun « fait son métier », réalise son job : le gardien tente de faire respecter la loi, le prisonnier de faire avancer la cause pour laquelle il se retrouve enfermé, la cause d’un peuple dont il est le « paramilitaire ». Cela donne une série de gestes, spontanés, parfois très techniques, stratégiques, qui s’accrochent les uns les autres, mais selon des énergies très différentes : d’un côté l’énergie est celle du désespoir, de l’autre elle a le poids statique d’une redoutable logistique… La part de recontextualisation est limitée (pas d’archives, de documents d’époque, de reconstruction de ce qui se passe autour de la prison, pas d’acteurs interprétant les « grands » qui faisaient l’histoire…). En privilégiant le huis clos, McQueen coupe court à l’ampleur empathique que dégagerait d’emblée l’alignement des données historiques. Le seul soutien populaire qu’il montre, c’est dans le générique, une manifestation de femmes – des mères, des épouses, des amies – qui martèlent le pavé.  – Ça commence comme ça.– Avec les premières images on suit un civil, silencieux, trempant ses mains blessées dans l’eau claire – impossible de deviner à ce stade le sens exact de ces plaies, il les contemple, il semble les ressentir comme une marque dont il est victime  – se scrutant dans un miroir, puis déjeunant, sortant de chez lui, vérifiant si sa voiture n’est pas piégée avant de démarrer – et l’on comprend que ces gestes sont répétés tous les jours, font partie de la routine – sa femme derrière les tentures, figure d’angoisse, se demandant si c’est pour aujourd’hui, quand cela va-t-il surgir…  N’a-t-il pas tous les aspects d’un enfermé, d’un être en cellule d’isolement, en sursis, le genre de condamné en liberté provisoire? En fait, il bosse à la prison et il n’incarne pas le gardien qui éprouve de la pitié pour ses victimes, de la honte pour son rôle. C’est plus complexe. Sans se rapprocher de la cause ennemie, que du contraire, ce qui se passe dans cette prison lui pèse, lui empoisonne la vie, il est saturé de dégoût, pour lui, les autres, le pouvoir. Il a la gueule de quelqu’un qui ne supporte plus son job. Ce que l’on a vu en ouverture est une déclinaison de thèmes classiques (renvoyant à diverses mythologies ou grandes pièces du répertorie classique) : comment se laver les mains d’un crime indélébile, commis au nom d’une autorité qui vous dépasse ? Comment parvenir encore à se regarder dans le miroir quand on en vient presque à se faire horreur au nom du devoir accompli ? Rien n’est dit, ça se voit, Steve McQueen montre. Il est avant tout un plasticien de l’image. Quelques scènes courtes, quelques gestes, quelques mouvements, quelques regards solitaires en vase clos, sans la moindre emphase, la force de suggestion est puissante. Un style qu’il a forgé dans ses installations vidéos. Cette force est libérée par l’esthétique, le soin apporté à l’image, au rendu des matières, aux gestes, aux codes et à la chair des gestes. On dit que dans les états de perturbation intense, de chocs, l’œil enregistre les détails, les altérations de la matière qui prennent comme l’empreinte de ce qui est en train de se passer. Ce sont les oiseaux qui entendent venir la tornade avant tout le monde. Le canari qui prévient du coup de grisou. C’est l’eau de l’évier qui se trouble, se couve d’un voile terne, comme l’eau d’un regard qui s’éteint, la chemise mouillée du maton qui trempe dans le crime de l’Etat. On est au cœur d’une monstruosité qui travaille, malaxe, fait transpirer jusqu’aux témoins inanimés.  Après être entré dans le quartier de sécurité en suivant le flic, on y revient en suivant le protocole d’une nouvelle incarcération. Le nouveau condamné  sait très bien qu’il est un soldat rejoignant un commando enfermé, il ne vient pas strictement purger sa peine mais continuer la lutte sur un autre terrain. La guérilla se déplace. Il sait ce qu’il doit dire, ce sont des consignes quasiment apprises par cœur, en liberté, quand l’éventualité d’être pris et incarcéré fait l’objet de préparation, voire d’entraînement : il faut revendiquer le statut de prisonnier politique, refuser de porter la tenue de prisonnier criminel pour être fiché comme récalcitrant, et, à partir de là, rejoindre les autres, nu, emportant une simple couverture. Tous les prisonniers de l’IRA mènent une grève des couvertures et de l’hygiène. Il en découvre la réalité, ce que ça donne vraiment au niveau du cachot : merde étalée sur les murs, tinette bouchée, vermines… C’est dans ce décor que doit s’organiser, très vite, la résistance des organismes : préserver des rêves, capter des informations extérieures, rivaliser d’ingéniosités pour « passer », lors des audiences au parloir, de quoi écrire, de quoi faire sortir des témoignages, recevoir des consignes politiques, des conseils. – La ligne de front– L’action des prisonniers fait sans cesse bouger les lignes. On ne peut les empêcher de faire la grève de l’hygiène, mais en même temps l’institution carcérale ne peut tolérer des prisonniers couverts de crasses. Il faut organiser des nettoyages de force. Les scènes sont certes violentes, mais quiconque aura déjà donné le bain à un enfant qui n’en veut pas et fait sa crise, mesurera la difficulté de l’entreprise. Les gars de l’IRA sont costauds et n’entendent pas se faire récurer. Forcément, contraints par les ordres supérieurs, les matons y vont sans douceur, en profitant pour se défouler contre ces prisonniers qui les empêchent de se la couler douce, qui les oblige à se sentir des salopards, leur font perdre leur sang-froid. L’établissement ne peut tolérer que les cellules restent bouchées, couvertes de détritus, peintes d’excréments : l’administration a dû ainsi trouver des solutions, organiser des services de désinfection, de nettoyage énergique au carsher… Le pouvoir ne peut accepter des moments de rébellion, il faut y mettre bon ordre, faire venir des troupes, organiser une ratonnade, éprouvante, dégueulasse, mais faisant craquer des nerfs dans le camp de l’ordre aussi. La seule à garder son calme : Thatcher dont, dans le silence de la réclusion, on entend quelques messages radiophoniques, fermes et suaves, presque exquis. C’est là que se concentre toute la vraie violence insoutenable du film. – La Passion – La lutte patine, une première grève de la faim collective a échoué.  La presse commence à se désintéresser de l’affaire. Cet emprisonnement cesse de pouvoir être utile à la cause de l’IRA. Bobby Sands et ses acolytes entendent alors donner une nouvelle tournure, plus radicale, à leur action : tous les quinze jours, l’un deux entamera une grève de la faim au finish. C’est une décision pivot. Elle donne lieu au seul vrai dialogue, long, de tout le film. Dans le parloir. Face à face entre Bobby Sands et un prêtre, conseilleur et contact avec l’organisation de l’IRA… La décision des prisonniers est inébranlable. Il ne s’agit pas d’une invention de scénariste. Cette décision, en connaissance de cause, a réellement été prise et appliquée méthodiquement par ces prisonniers. On bascule alors dans une fascination comportant certainement des dimensions morbides : cette détermination à donner sa vie, à mourir pour une cause, un idéal, un rêve, cette dimension sacrificielle est stupéfiante. Cette grève de la faim est filmée de manière très médicale, dépassionnée, en suivant « objectivement » les effets de la privation totale de nourriture, la dégradation progressive des corps et des facultés mentales, la diminution de la vie, la décomposition qui s’installe. À quoi fait face la gestion rigoureuse, flegmatique par l’appareil carcéral : le corps est soigné pour ses blessures, le prisonnier doit continuer à être lavé dût-il être porté jusque la baignoire, les draps changés, on installe un matelas spécial pour soulager les escarres, une cage métallique pour empêcher que les draps ne blessent la peau (sur les os)… Il y a toute une esthétique du corps mourant de sa passion, christique, offrant son calvaire, qui fait penser, par exemple, au travail de la plasticienne Berlinde De Bruyckere. Toute notre culture visuelle et plasticienne est traversée par les représentations d’un corps supplicié, mourant pour les autres. En voici un « avatar » moderne qui rappelle que ce n’est pas le dernier exemple et que le Christ n’a probablement pas été non plus le premier. Offrir sa vie pour en sauver d’autres, action qui rythme l’histoire de l’homme, comme si cet acte extrême était seul capable de débloquer certaines situations, d’ouvrir des portes, des issues, des avancées… Inévitablement, lorsque les derniers moments approchent, le cerveau bat la campagne, son activité se tourne vers le sentimental, gagné par des hallucinations, images des êtres proches, pensées qui volent vers ce qu’il y a de plus cher, irrémédiablement perdu, images d’échappées. Mais c’est sans violons. Dans la fièvre des dernières forces, visions fugitives, des présences fantomatiques qui soutiennent, des ombres qui réconfortent. L’adieu des parents est tout aussi sobre. Des parents qui, depuis le début, ont accepté l’engagement « militaire » de leur fils. Ainsi, à tour de rôle, selon le plan annoncé, sans fléchir, 9 prisonniers vont se laisser mourir, seront assassinés par le gouvernement de Margaret Thatcher. Comment reprocher à ce film, plutôt dépouillé, d’en faire trop !? Alors qu’il met en suspens toutes les dimensions « partisanes » et se concentre sur ce que l’on inflige à la vie, sur le peu de valeur accordée au vivant par régime occidental moderne, pas en des siècles reculés, en 1981, par des responsables encore en vie même si la principale perd la mémoire, tiens! Comment représenter ce qui s’est passé en évacuant la dimension insupportable de ce fait historique ?  (PH) – Chronique d’une installation vidéo de McQueenBioDernière expo Marian Goodman New York

Le bon conseil de Valentin(e)

« faites l’amour, pas les magasins », pochoirs, Bruxelles 2010

Vêtements en chambre froide

Boltanski, « Personnes », Grand Palais, Monumenta 2010

Avant/Pendant. Faut-il encore aller voir une grande exposition événement dont on a déjà pu, par médias interposés – télévisions, journaux, Internet – tout voir et tout lire ? Je veux dire : reste-t-il quelque chose à voir qui n’a pas été montré et qui laisserait la possibilité, face à l’œuvre, d’éprouver ce quelque chose relevant de l’émotion personnelle, de l’expérience subjective face à la création de l’artiste, rencontre avec cette part d’indicible que la divulgation ne peut galvauder? Vue panoramique, vues de détails, photos magnifiques du fonctionnement de l’exposition et de ses mécanismes, présentation de l’argument par l’artiste et commentaires par des tiers autorisés – son intention, l’inspiration, les interprétations possibles -, la totalité de l’objet semble quadrillée, tous les points de force constitutifs élucidés, détaillés. Le travail de Boltanski est très photogénique et les reportages professionnels montrent, probablement, en mieux, ce que l’œil, dans sa fonction ordinaire, peut en capter en allant au-delà de ce que le visiteur (avec ou sans appareil photographique) pourra en saisir avec son matériel amateur. En même temps, tout ce qui est montré et dit excite l’enthousiasme – c’est bien pensé, bien réalisé, intelligent, sensible, donne l’impression d’un contenu sans fin– et l’envie d’y aller, par une adhésion forte, presque de principe, à cette sorte d’art qui commente le réel et l’imaginaire avec humanité et perspective critique. Il y a une richesse évidente, généreuse, ça dit des choses, ça parle. Le sujet et la manière de le traiter – mêlant des angles inattendus, des surprises dans la manière d’associer des matières, des symptômes et symboles, tout en utilisant des images très familières, le mécanisme aléatoire de foire, la structure des camps d’hébergement ou de déportation se superposant à celle des marchés et des puces, l’immensité du recyclage du vivant, la montagne d’enveloppes vides que chacun laisse derrière soi pouvant être léguées aléatoirement à d’autre vivants – ne laissent pas d’engendrer une possibilité de commentaires quasi infinie. Ca donne envie de parler, de réfléchir, de chercher des idées, remuer et clarifier des émotions, allant du plus personnel au plus essentiel historiquement. En ce sens, inévitablement, l’œuvre est féconde, joue son rôle et sa réussite conceptuelle est indéniable. Elle interpelle, elle laisse découvrir quelque chose qui donne l’impression au témoin d’apprendre, de recevoir de la valeur symbolique, tout en y déposant ses propres pensées, elle embrase par cette belle conjonction entre une pensée artistique de long terme et ce coup de génie qui en donne une mise en scène éphémère (tout sera recyclé, retournera à sa destination fonctionnelle originelle, y compris les fringues qui finiront, au moins une partie d’entre elles, à retrouver propriétaires, corps vivants à habiller). Ce n’est pas cette qualité que je remets en question. Mais plutôt : tout ce que je viens d’évoquer rapidement, je peux en faire l’expérience, en avoir le gain, à distance, sans me déplacer. J’ai vu et entendu brièvement à la télévision, j’ai parcouru le site Monumenta, toute cette information a pour conséquence que j’ai « Personnes » en tête, ça vit, ça fonctionne. En allant sur place, que vais-je en tirer ? Y a-t-il un surplus émotionnel – un « reste », une essence – que les photos, les vidéos, les reportages, les entretiens n’ont pu épuiser ? Ces interrogations ne me quittent pas et ne se dispersent, comme dans d’autres circonstances, une fois à pied d’œuvre, sur le site de l’installation artistique…  – Pendant/Après. – Il y a eu un flottement, toutefois, le début d’une vague capable de submerger, dans la confrontation directe, toute la préparation et la prévention, de dérouter les attentes, déplaçant le terrain, se situant soudain ailleurs. Mais la vague a régressé en vaguelette, en est restée au stade de pli. L’image constituée en amont, à partir des informations diffusées, se superposant à la manifestation concrète de l’œuvre, laissant juste la place à une légère désynchronisation, un faible écart de puissance effective. Un pli dynamique, certes, dialectique. (On ne peut, face à ce genre de pétard mouillé, se contenter de reporter la « faute » sur l’artiste. Le visiteur, son état ponctuel, ses compétences sont tout autant déterminants.) Pourquoi la tête reste-t-elle froide  alors que tout est remarquable? L’occupation de l’espace est bien imaginée, on vérifie très vite, d’un coup d’œil, que le propos a été conçu avec talent (génie) et générosit, correspond bien aux documents regardés, ça a de la gueule. Le fond sonore, un ensemble de battements cardiaques, empreintes vivantes de pompes vitales, flux et reflux du sang, jette quelque chose de cru, de vif, sur l’ensemble, une brève évocation de quelque chose d’insoutenable, jaillissements d’une mise à nu (on entend battre le cœur, aussi fort, souvent dans des moments instables, bonheurs trop grand, efforts qui conduisent à la rupture, peur ou angoisse), théâtre abstrait d’une immense opération à cœur ouvert. Entre la vie et la mort. La visite pourrait basculer à partir de cette pulsation, ligne de déséquilibres, musiques de fractures, d’accidents cardio-vasculaires. Mais ça devient vite indistinct, brouillard, brouillon, j’oublie même rapidement que ce sont des cœurs qui battent, des vrais, enregistrés. Field recording du cœur. Je dois me le rappeler. Peut-être parce que je suis préoccupé par les vêtements ? Car quelque chose d’attendu ne vient pas. C’est de là que j’attendais (espérais) la montée de l’émotion, de cet incroyable amas de fringues libérant le contenu fantomale, le souvenir des vies qui épousaient leur formes, leurs fibres, leurs couleurs et motifs. Mais il y a longtemps que cette âme, singulière et propre à chaque vêtement, s’est évaporée. On le sait : le souvenir que l’on respire dans l’étoffe portée par un disparu s’évente assez rapidement (sauf dans le cas fétichiste). L’habit redevient ordinaire. On n’imaginait pas le porter tant que le proche, bien qu’invisible, disparu à jamais, était encore bien dedans. A présent on s’y glisse sans problème ou on le donne sans regret à quelqu’un à qui ils peuvent être utiles, faire plaisir. Mais il y a, ici, une quantité industrielle de fringues récupérées ayant déjà été traitées pour le marché de seconde main et devant subir, après l’exposition, une nouvelle mise aux normes pour reprendre leur cours normal vers une seconde vie. Ils sont désinfectés, déshumanisés, désincarnés et attendent au purgatoire. Ils ne dégagent plus rien (pour moi). Je m’étais dit : cette accumulation de nippes va exhaler une telle impression de manques, d’absences, de personnes vidées, de vies réduites à une trace chiffonnée attendant réincarnation ! Une représentation du devenir-vêtement m’aurait peut-être affecté de la sorte, mais quand la représentation est aussi l’objet réel, transposé tel quel et mis en scène, ce rapport est différent. Et la métaphore de s’abîmer dans une signification très prosaïque de la gestion des fringues usagées : nos vêtements sont peu de choses, les apparences sont interchangeables, tout ça est presque le fruit du hasard. (Ah ! si j’avais « reconnu » des vêtements dans le tas, peut-être en aurait-il été autrement ? Si j’avais « entendu » des témoins racontés l’histoire de telle veste, tel pantalon, tel chandail… de manière à leur rendre une épaisseur, un souffle de vie !? C’est peut-être la fonction des battements de cœur…) Et je ne nie pas que la richesse des interprétations que l’imagination construit en déambulant dans « Personnes » se substitue agréablement au bouleversement émotionnel. La chute des anges – plutôt juste leurs voiles, leurs ailes – répétée à intervalles réguliers, vêtements éperdus dans le vide, est saisissante à regarder, inspire des réflexions. Il y a certes le dessein complet d’un cycle, l’étalement d’une condition infernale imposée à la gestion des réincarnations, à la succession des générations et un fil poétique qui inscrit, dans l’immobilité et la gestuelle figée des fringues étalées ou entassées, autant de silhouettes chiffonnées d’êtres ayant épuisé leur quête, un fil poétique qui inscrit dans cette plastique chiffonnière, dans ce ballet statique de tissus épuisés, l’évocation de Virgile, de Dante dans un matériau pauvre, contemporain, ça pourrait être nos fringues. (références à Virgile et Dante énoncées dans un entretien du livre de l’expo, hors série d’Artpress.) On le sent, c’est effectif. – Le contraste – Je ne veux pas aboutir à une exaltation conservatrice des formes anciennes de l’art. mais je finirai en relatant un parallèle, plutôt un contraste, qui m’est venu spontanément à l’esprit, puisant dans un expérience récente. Pourquoi la connaissance préalable des images et de l’argument conceptuel (impeccables et, encore une fois, inspirante, enrichissante) d’une œuvre comme « Personnes » empiète sur l’émotion face à l’installation, ou la rend dispensable, alors que, dans le cas de tel tableau de Vermeer, pourtant archi reproduit et commenté à tort et à travers, donc connu par cœur, la confrontation avec l’original, épate toujours, émeut !? Un tableau du reste où l’on voit comment les tissus s’imprègnent de l’âme de ceux et celles qui les habitent, au plus près des gestes quotidiens, leurs habitudes, leurs rituels et face auquel on sent bien, aussi, que cette âme transmise aux voiles du corps, se retirera lentement dès qu’une série de conditions ne seront plus là pour l’entretenir : l’activité, la chaleur, la bulle privée, la concentration, le temps de la couture, la lumière … Deux registres artistiques, deux registres émotionnels, cela ne signifie pas que l’un est supérieur à l’autre, la comparaison incite plutôt à distinguer les formes d’attentes à nourrir à l’égard de tel ou tel registre, ça ne se vit pas de manière semblable, les prises de connaissance s’effectuent selon des procès différents. (PH) – Vidéos sur Monumenta 2010

Brésilienne (7), identité nationale

– Pâtisserie –. La brésilienne n’est plus systématiquement fidèle au rendez-vous chez Mokafé. Il faut en profiter quand elle est de passage, comme aujourd’hui.Elle a un certain sérieux, pas sosotte, elle n’a pas cette hyper fraîcheur émoustillée où rien ne semble encore fixé de son identité pâtissière, toutes molécules encore en agitation, jeune tarte agaçante de trop s’émulsionner elle-même où, quand on y mord, la bouche absorbe une couche de vide. La tarte d’aujourd’hui a encore de beaux jours devant elle, elle a juste la maturité des signes avant-coureurs du déclin, le croustillant en partie ramolli. Pour le reste, chaque couche est bien à sa place et elle dose bien le plaisir qu’elle donne, avec fermeté et juste ce qu’il faut de folie, de déconstruction. La petite table, la tasse de noir, la sucrerie, position idéale pour ressasser la presse ou en dépouiller quelques nouvelles. – Mons 2015 plus clair. – Maintenant que c’est officiel, le projet va pouvoir s’élaborer en transparence et organiser l’adhésion de la population. On en sait déjà plus sur les lignes directrices qui se trament autour de 5 figures tutélaires : Van Gogh pour l’image, Lassus pour la musique, Verlaine pour la poésie, Saint-Georges pour la mémoire. Saint-Georges : nul doute qu’un un bon curateur puisse en tirer une extraordinaire exposition accompagnée d’un excellent colloque présidé par Didi-Huberman qui a écrit sur le sujet. Pour le reste : Van Gogh ayant souffert au Borinage, Verlaine n’ayant connu de Mons que la prison et Lassus ne s’étant pas non plus éternisé dans la région, le message pourrait caricaturalement sévère : chers artistes, Mons terre de galère, c’est le bagne ou la fuite. On pourrait organiser pour des sélections très larges d’artistes européens des téléréalités ou des résidences originales, du style « revivez les quinze mois de Vincent dans le Borinage » ou, en guise de stage d’écriture carcérale : « retrouvez l’inspiration de Verlaine, en retraite de deux ans à la prison de Mons ». Allez, c’était pour rire. L’autre axe de travail étant la liaison entre culture et nouvelle technologie. Cela incluant, je suppose, tout ce qui concerne les technologies numériques d’accès à la culture où il y a, effectivement, beaucoup à inventer et organiser pour éviter qu’Internet ne devienne l’agent principal d’une la néo-libéralisation et privatisation totales des biens culturels. Les réflexions que nous menons à la Médiathèque pour développer un 2.0 adapté au rôle d’institutions de lecture publique devrait intéresser cette ambition de 2015. – Identité culturelle et nationale. – Avec petit fracas, le Soir annonce la carte blanche que Guy Verhofstadt publie dans Le Monde, mettant en exergue la phrase choc : « Il y a quelque chose de pourri en République française ». On ne lui donne pas tort, mais son texte est sans intérêt, de l’indignation politique basique qui est loin de prendre la mesure de ce qui se passe. L’initiative française serait peut-être à prendre comme un symptôme de ce qui se passe un peu partout. Quand des budgets du ministère de la culture sont de plus en plus, voire exclusivement, destinés à des créations « nationales », en quo cela serait-il moins pourrissant que la république française actuelle ? Alors que tous les ministères de la culture du monde devraient travailler à ouvrir les esprits, à élargir les identités hors des frontières, pour lutter contre les replis, les nationalismes, les reconductions à la frontière. (Celles-ci existent toujours bien : à propos d’un squat violemment évacué et détruit sur le champ pour éviter que les méchants SDF dealers et prostitués ne reviennent y pousser leurs chancres, un élu parisien déclare à propos de personnes à la porte dans le froid : « ils sont sans droit ni titre ». Entendez, citoyens humains en situation administrative irrégulière, vous pouvez crever de froid, il n’y a pas lieu de vous secourir. Ça fait froid dans le dos ce genre d’élu. (« Opération bulldozer sur un squat de Bagnolet », Libération). Et ce n’est pas ce magnifique cas de censure, au nom de l’identité nationale incarnée par le président (!?), qui réchauffera l’atmosphère : une installation de l’artiste chinoise Siu-Ian Ko, en façade de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans le cadre d’une exposition « Week-end de sept jours », a été retirée d’autorité le jour même de son installation, par peur des réactions de l’autorité suprême, pouvant influer sur les subventions allouées à l’école. Cette installation est constituée de quatre bannières portant chacune un mot : « moins », « travailler », « gagner », « plus », slogan de campagne sarkoziste. La commissaire, Clare Carolin, a démissionné, refusant d’être complice de cette saloperie. Le directeur couillon (Henry-Claude Rousseau), capable de proférer des indignités pour justifier son geste, par exemple de laisser entendre que le travail de l’artiste est celui d’une débutante, « étudiante ». Laissons le mot de la fin à l’artiste : « Cela montre le degré de conservatisme du climat politique et le degré de peur qu’inspire Sarkozy ». – Relever le débat avec philosophie. Il ne faut pas compter sur les politiques pour rehausser le débat sur l’identité nationale, ils s’opposent des formules toutes faites, dans un sens comme dans l’autre, ils marquent leur camp, ils retrouvent de cette bonne antinomie droite-gauche qui fait ronronner le débat. Il faut aller chercher du côté des philosophes. (Pas BHL qui s’est payé une belle tranche de pub sous prétexte d’avoir été pigeonné par un auteur bidon. Qui sait !? L’ignorait-il vraiment ? En tout cas, sur ce coup-là, il est beau joueur et doit être ravi de l’empressement bovin de la presse à le cornaquer.) Nancy sort chez Galilée « Identité, fragments, franchises » que l’on s’empressera de lire. Extrait d’article chez Libé : « L’identité n’est jamais un « précipité », un « corps » insoluble qui serait le dépôt de caractéristiques historiques, religieuses, géopolitiques, éthiques, sociales ou mythiques d’une nation. Elle est un « simple index tendu (…) dans la direction de cela qui vient, qui ne cesse de venir, qui revient et se transforme, qui fraye des voies nouvelles, qui laisse des traces, mais jamais une chose ni une unité de sens » ». Grouillement du vivant que peuvent parfaitement tuer l’apprentissage et la répétition de mémoire, trop régulière, de la Marseillaise. – En passant par les ponts de singe. – Aussi chez Galilée, une autre plaquette d’intelligence vive qui affronte le sujet tant de face que par un substantiel détour : « Le pont des signes. De la diversité à venir. Fécondité culturelle contre identité nationale ». C’est signé par un grand sinologue, François Jullien. C’est le texte d’une intervention qu’il a été invité à prononcer au Ministère de la Culture du Vietnam. L’introduction retrace le contexte de cette intervention : l’affirmation du Ministère de la culturelle vietnamien d’être là pour défendre l’identité vietnamienne, « et vous, Monsieur Jullien, ne défendez-vous pas l’identité française » ? Non, pas précisément. Ce qu’il défend, concernant la culture française, sont ses ressources : « En revanche, je défends des ressources de la culture française, diverse comme elle est et se métamorphosant comme elle le fait. Ressources et non pas « valeurs » : les valeurs sont les vecteurs d’une affirmation de soi, elles s’inscrivent, quoi qu’on prétende, dans un rapport de forces ; tandis que les ressources sont indéfiniment exportables (exploitables) et sont disponibles à tous. Des valeurs, reconnaissons-le également, sont tôt exclusives – valeurs contre valeurs ; les ressources culturelles, en revanche, sont cumulatives, elles se greffent, se fécondent et se capitalisent. » On ne défend pas des ressources comme on le fait des valeurs, les actions et l’esprit diffèrent fortement. Défendre des ressources, « c’est travailler à ce que la possibilité que ces ressources ont ouverte ne soit pas laissée en friche, ou paresseusement abandonnée, et conduite à se refermer :  à ce que le « filon » exploré, exploité (comme on le dit d’une mine), ne soit pas perdu pour l’humain. » L’auteur, qui développe le concept de fécondité culturelle sur ces questions dynamiques de ressources, établit en outre un lien justifié, non artificiel, entre biodiversité naturelle et culturelle. Le texte proprement dit de sa conférence entre dans le vif du sujet – culture, humain et nature – de façon remarquable, en prenant comme point de départ de sa réflexion les légers ponts de bambous, traditionnels, adaptés au paysage, qui permettent de traverser le Mékong. « Ponts graciles, au diamètre étroit, celui d’une tige de bambou, sur lesquels on voit les riverains continûment monter et descendre, à l’aise, parfois avec leur bicyclette sur le dos. » La contemplation et la méditation font ressortir la complexité des ressources culturelles que représentent ces structures : « Qui s’y arrête se prend alors à songer à tout le savoir technicien accumulé, concerté certes mais non pas calculé ni modélisé, pour associer ainsi la souplesse et la résistance et permettre à ces frêles assemblages de supporter l’ébranlement continu des pas de même que les intempéries ; à toute l’agilité également acquise dans le corps (mais est-ce seulement de « corps » qu’il s’agit ?), à cette capacité déployée de la plante des pieds jusqu’à la faculté de vigilance, d’autocontrôle et de réflexe, et qui s’est transmise durant tant de générations… » Ce qu’examine François Jullien, selon un esprit et une plume réjouissants, est ce que vient changer l’arrivée de nouveaux ponts, plus larges, en béton. Il le fait sans cultiver la nostalgie, sans cet eurocentrisme touristique qui aimerait préserver « ailleurs », l’ancestralité, l’état de nature… Une manière passionnante de s’introduire dans les questions de mondialisation, de globalisation… Passionnante, mais il y a longtemps que la brésilienne a touché le fond. Il est temps que je rentre dans mon bocal.(PH)

La capitale, le monstre, la neige

En route vers 2015/– Topo, maintenant que c’est fait. – De passage ce matin à Mons, sous la neige inattendue en telle intensité, la ville semble déserte. Ou « interdite » après la déclaration « historique » !? Oui, le bourgmestre a raison de décréter l’historicité d’une telle opportunité. Oui, on ne peut qu’espérer que cette chance soit saisie pour propulser la région dans une autre dimension culturelle. Au stade actuel, à part les initiés dans le secret, tout le monde attend un peu d’en savoir un peu plus. Pour la visite des inspecteurs, la Ville a soigné le point faible de sa candidature – la faiblesse du soutien populaire, du monde associatif et d’une part des artistes du cru -, par une mise en scène photographique : des portraits de citoyens, tous genres, toutes catégories, déclarant leur flamme à 2015, c’est capital. Ça a de la gueule, mais bon, il faut aussi relativiser, l’enthousiasme ainsi affiché n’est pas que spontané ni désintéressé : « Pierre, chirurgien », est un proche du « cénacle », il a un petit théâtre pour lequel les subventions seront toujours bienvenues ; Yves est chef de chœur, 2015 peut donner des ailes à son ensemble vocal, quant aux commerçants, voire les agents communaux recrutés… Preuve que la candidate connaît ses faiblesses, ces grandes affiches « 2015 » placardées pour masquer les devantures de magasins vides depuis des années… – L’interférence d’un fait divers. – En tout cas, la coiffeuse parle de la neige et de l’affaire du dépeceur, pas de 2015 ! Il faut dire que la presse a mis le paquet – peut-être à dessein pour « parasiter » l’annonce tant attendue quant au futur statut de capitale culturelle européenne !? Le traitement de ce fait-divers est, une fois de plus, écoeurant. Un médecin – un notable comme on aime dire dans ces cas-là – pète les plombs, harcèle et agresse une jeune femme. C’est inadmissible, il est interpellé par la police… Et, sur le simple fait que ce docteur a fait l’objet de dénonciations anonymes affirmant qu’il serait le fameux dépeceur, tout le monde s’emballe. Y Compris Le Soir qui y consacre, lundi, la grande une et la page trois, complète ! Tout en reconnaissant que la dénonciation anonyme semble peu crédible, en avouant le lendemain qu’il n’y a pas grand- chose dedans ! Magnifique preuve, s’il en était besoin, que la presse évolue vers le bas, la DH est le modèle absolu. (Allez faire un « 2015 » correct avec une presse pareille !) mais la personnalité complexe de la victime –cultivée, raffinée et peu conventionnelle, en contradiction avec le comportement déviant dans lequel il se révèle à la surprise de tous – excite l’envie d’étaler l’affaire. Un beau profil de monstre insoupçonné, « grand amateur de musique classique », répétez-le à l’envi en l’imaginant découper ses victimes, cela vous fera frissonner encore plus fort. – Tourbillon de neige. – S’éloigner dans un train qui traverse la brève tempête de neige, la poudreuse fraîche sur les rails s’envolant – tulle de micro flocons-, les paysages qui défilent brouillés, masqués de blanc, souvent à l’arrêt eux aussi, fait du bien. Comme de traverser une atmosphère en mouvement, réduite en particules volatiles, agitées en tous sens, fouettant l’imagination à son insu, elle qui se contente, une fois le ticket poinçonné, de regarder, contempler, essayer de distinguer, de reconnaître telle prairie, clairière, champ ou passage à niveau. Les contingences se détachent au vu du spectacle inhabituel, on oublie tout le reste, on est dans un tunnel de buée et de reflets, protégé du froid par une vitre sale maculée de traînées de neige un peu fondante, et du dehors accourent des fantômes, des surgissements, des trouées, des ouvertures, des immobilités comme éternelles – à jamais là. (PH)

Fontainhas, bidonville mythologique, l’éternelle misère

Pedro Costa, « Juventude em marcha/ En avant jeunesse », 2006

Orphée à l’envers. Le film commence par un puissant remous, une rupture amoureuse au couteau. Clotilde se sépare de Ventura, en s’enfonçant à reculons vers la cave et l’obscurité. À reculons, lame brandie, yeux scintillants qui change le regardé en statue, déclamant des souvenirs prophétiques de sa témérité légendaire, quand elle plongeait pour pêcher, sans crainte des requins, là où aucun garçon n’osait se mettre à l’eau, comme invoquant le lieu et le temps où elle retourne, tranchant tout lien affectif avec le présent et condamnant Ventura à l’enfer, aux limbes infernaux d’une pauvreté sans issue, sans avenir. Quelque chose se brouille, un fil se rompt entre passé présent et futur, les différentes temporalités ne s’agencent plus harmonieusement, la réalité flotte. «Elle ressemblait à Clotilde, mais je ne sais pas si c’était elle ». Un remous où le mythe d’Orphée et Eurydice se  révulse, se retourne sur lui-même, s’inflige plusieurs torsions. Pour suivre ces dynamiques rétives d’inversion et de cul-de-sac, Pedro Costa travaille toujours à la caméra numérique, léger, sur le terrain, par imprégnation et rencontre avec les personnages. Pour ce film-ci, il a rencontré tous les jours, durant deux ans, les principaux intervenants. Pour écouter leurs histoires à partir desquelles il construit un scénario, une dramaturgie.  Bien entendu qu’au départ, il ignore ce qu’il va trouver comme matériaux narratifs. C’est dans le dédale des conversations qu’apparaissent des motifs, des évocations, des répétitions, des réminiscences, des symptômes, des blessures, l’empreinte de rêves fossilisés, des nœuds de vie. Une réalité feuilletée, jamais lisse, filmée exclusivement en lumière naturelle. Le processus lent de rencontre avec les acteurs amateurs permet de les habituer à la présence de la caméra et, qu’apparaissent, dans la trame des images, les traces de l’inconscient – un ralenti auratique, une fixation tragique, une gangue bégayante – d’où le travail cinéaste arrache anecdotes et vécus. Le film « Dans la chambre de Vanda » dessinait la géologique catastrophique de la drogue sur le corps, le mental, le temps de Vanda et de son milieu, tandis que le bidonville était mis en pièce, les habitants expulsés migrant progressivement vers les nouvelles constructions. Politique d’assainissement, ligne de passage. Cinq après, il ne reste presque rien des taudis, quelques baraques pourries, quelques ruelles sombres et presque tout le monde a été transplanté dans les immeubles blancs, aveuglants. Entre les deux quartiers s’établit la ligne d’un passage. Ventura est celui qui n’a de cesse d’errer, de traverser la ligne dans les deux sens, sans pouvoir choisir. Parce que Clotilde s’est enfoncée dans les entrailles du vieux Fontainhas, il est suspendu, écartelé. Parce qu’il ne peut oublier ses origines capverdiennes, son arrivée au Portugal, ses années d’ouvrier démunies et laborieuses, la première baraque de bois où s’abriter, années scandées par la lettre que l’on rêve d’envoyée à celle qui est restée au pays et qui, plus que jamais, reste absente. Lettre refrain. Une lettre d’amour et d’espoir, une lettre à se mettre « dans le crâne » durant toute une vie marquée par l’absence, le manque. Lettre jamais envoyée, toujours à poster, toujours d’actualité, le manque et l’absence restant la règle. Avec ses rituels giratoires, tournant sot, à la recherche d’une issue, rotation où se grave la morna originelle. Un petit tourne disque, un vieux microsillon qui remonte le temps avec une chanson du Cap-Vert. Ventura navigue entre les naufragés, entre les lieux, entre les temporalités, à pas lents, filmés presque tout le temps en contre-plongée, dégaine mythologique. Tous les jeunes sont ses « enfants » auprès desquels il raconte la disparition de Clotilde, « leur mère », auprès desquels il semble venir attendre sa réapparition. Il reste des heures chez Vanda, qui a décroché, vit sous méthadone, ne peut avoir la garde de sa fille que ponctuellement, n’a perçu aucune allocation de chômage sociale depuis 15 ans, et en a vraiment marre de souffrir. La dépendance est sans fin. Les personnages ont tous quelque chose de pétrifié, se débattant avec les fantômes de tout ce qui n’a pas eu lieu, pris à la gorge par un grouillement fantomal qui les paralyse. En suspens. Oui, on les a arrachés aux taudis, relogés dans des appartements propres et plus modernes (mais sans âme), oui beaucoup se sont extirpés de la drogue. Et puis quoi ? Il semble n’y avoir rien d’autre, rien de plus à faire. Le passé immédiat est un gouffre, les origines lointaines brillent sur une rive inatteignable, le futur est aveuglant, le présent est transparent. Plutôt : de contempler la béance infernale d’où ils viennent, le présent-futur leur est refusé, leur brûle les yeux. L’effroi du vide social. Faire la sieste en gémissant dans la chaleur, regarder devant soi (le mur) en étant assis à table et mastiquant les dernières miettes, ou rester face à la télévision, cela revient au même, les tourments de la drogue ont fait place à l’effroi du vide, le rien, il ne leur reste rien, ils sont comme dans une éternelle quarantaine (correspondant à ce que Jacques Rancière appelle un état « irréconciliable » ?) dotée, par Pedro Costa, d’une esthétique exceptionnelle presque anachronique avec la réalité misérable qu’elle saisit et dépeint au terme d’un processus d’imprégnation concrète, réaliste. Ni transcendance, ni exagération esthétisante du dépouillement, de la déréliction. Autre chose de malaisé à définir. Une beauté intérieure où gît l’ultime dignité, un stade où ce qui n’a plus aucune valeur se construit une affinité avec le « sans prix » de l’art ? La misère comme fondement politique de l’esthétique, là où la vie exténuée révèle les fibres, les couleurs de base, les formes élémentaires de toute peinture ? Certains plans sont peints en retrouvant, pourtant dans la déconstruction de la faillite sociale, des manières très anciennes de peindre, figurales, jouissance ancienne des teintes, des reflets. La caméra de proximité, la lumière naturelle n’excluent pas la sophistication : notamment les agencements de miroirs pour déposer dans la pénombre de la scène, des objets, des natures mortes, des personnages, des fragments, des halots de la lumière du jour. Cela donne un caractère très particulier à l’éclairage, un peu comme si le dispositif captait des lumières déjà mortes, des lumières passées, à la manière d’un télescope saisissant les traces d’astres aujourd’hui éteints. Des lumières fossiles qui baignent le pathos très particulier saisi par Pedro Costa. Géologie de l’hypermoderne, tragédie, pathos et fossiles.  Ce qui me donne envie d’établir un lien avec Didi-Huberman racontant le sens du Leitfossil chez Aby Warburg : « Les formules de pathos, selon Warburg, ne sont rien d’autre, en effet, que des mouvements fossiles. » Mais c’est quoi, le « Leitfossil » ? « Le Leitfossil serait à la profondeur des temps géologiques ce que le Leitmotiv est à la continuité d’un développement mélodique : il revient, ici et là, erratiquement mais obstinément, si bien qu’à chaque retour on le reconnaît, fût-il transformé, comme une souveraine puissance du Nachleben (« survivance »). » En descendant dans le devenir ramifié, tentaculaire et sombre du bidonville de Fontainhas, Pedro Costa produit une certaine géologie de notre sol commun, des fondements fragiles de la modernité, de l’hyperindustrialisation. Son point aveugle et ses symptômes dont rayonnent les personnages et les objets en léthargie, empêchés de vivre faute d’être remis de plein pied dans le circuit marchand ! Leur vie se concentrant dans la fonction de symptômes. « Quand un symptôme survient, en effet, c’est un fossile – une vie endormie dans sa forme » – qui se réveille contre toute attente, qui bouge, s’agite, se démène e brise le cours normal des choses. C’est un bloc de préhistoire tout à coup rendu présent, c’est un « résidu vital » tout à coup devenu vivace. C’est un fossile qui se met à danser, voire à crier. »  Et puis ceci : « Les plus beaux fossiles – les plus émouvants – ne sont-ils pas ceux où nous reconnaissons, à des millions d’années d’écart, les formes de la vie dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus passager : le pas incertain d’un oisillon préhistorique, la trace d’un corps mollusque, les gouttes de pluie sur le sol, des feuillages inconnus comme agités par le vent, et jusqu’aux « ondulations laissées par les eaux » ? » Formellement, ce n’est pas une préhistoire que filme Pedro Costa, c’est l’hyper immédiat, mais en même temps c’est une fatalité ancestrale, antique, c’est la misère totale et irrésolue, mythologique, le flux très profond de la tragédie qui remonte nous hanter dans son esthétique de fossiles vivants, lumineux, émouvants, de « formes de vie dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus passager » et qui forcément nous touche au plus près, nous qui ne vivons qu’à nous protéger quelque peu de cette fragilité et du caractère passager de toute chose, avons les moyens d’entretenir l’illusion de nous prémunir contre l’abandon. – Un cinéma qui reste fascinant même si je trouve à ce film plus d’emphase qu’aux précédents, tout en y trouvant aussi des justifications, du sens ! (PH) – Autre article de Comment7 sur Pedro Costa, « La chambre de Vanda ». – Filmographie de Pedro Costa en prêt publicExtrait