Le labyrinthe d’écrans en abîme!

Kerren Cytter (Tel Aviv, 1977), exposition Frac Ile-de-France, Le Plateau

Que subsiste-t-il, après deux semaines, d’une exposition que l’on a traversée, dubitatif ? Il ne faut pas gratter pour repêcher des sensations, des images, certains surnagent en force. Les réminiscences ne sont pas négligeables. Mais sur le moment, j’ai eu l’impression de « passer à côté », de ne pas trouver les bons fils, la bonne attention. Sans doute est-ce toujours une question de temps : dans ces cas-là, il faut s’obstiner, rester, s’imprégner pour en avoir le cœur net. Une complexité très ramifiée des images et récits projetés sur écran m’a quelque peu égaré. Si, en lisant Aby Warburg, on ne peut qu’avoir l’esprit attiré par l’hétérogénéité de l’art, la part importante du fantomal, ce que cet historien a ainsi soulevé est une manifestation de l’hétérogène non voulue, passée dans les savoir-faire, les manières de penser et reflétant un travail inconscient de la composition qui puise dans différentes époques, héritages, pratiques et les fait « jouer » à la manière des mécanismes de l’inconscient. Associations, déplacements, inversions…  Dans le cas d’un art comme celui de Kerren Cytter – et cela vaut pour de nombreux artistes modernes -, l’hétérogénéité est recherchée, construite ou, plutôt, très exactement, elle est le matériau de base. Je ne me trouve plus dès lors face à une œuvre à la surface de laquelle je vois « revenir » des signes, des symboles ou des marques d’autres temps, d’autres cultures ou d’autres techniques avec leurs historicités propres, mais face à une fabrication d’hétérogène complexe, artificielle, qui cherche à égarer, en tout cas qui multiplie les faux-fuyants, les fausses pistes. Il y a par rapport à cette découverte de l’importance de l’hétérogénéité de l’art, quelque chose de similaire à ce qui s’est passé avec la psychologie : par exemple, la littérature a créé des personnages qui, étudiés par les psychologues, ont permis les avancées de cette science. Ensuite, des écrivains de seconde zone se servent de cette science pour fabriquer des personnages, leurs caractères, leurs mobiles, leurs actions, leurs déviances. Il y a une part d’inévitable : puisque la part composite des expressions artistiques est de plus en plus chargée, au fur et à mesure que le temps et les expériences ajoutent des couches géologiques ! – Kerren Cytter intervient d’emblée sur l’espace d’exposition. Par des textes imitant les pages explicatives des musées mais qui ne clarifient rien. Au contraire, ce sont des commentaires qui désorientent. Dans les différentes salles, les écrans où sont projetés les films (en général assez courts) donnent l’impression de se répondre, de contenir chacun une part d’énigme, de devoir être superposés comme un palimpseste. Sur le premier écran est projeté « Four saisons ».. Dans un appartement quelconque, une femme vient se plaindre du bruit que fait son voisin. Il est dans son bain, écoute de la musique assez fort. Elle est dans une démarche d’étrangère (voisine) et entre pourtant comme si elle était chez elle. Faites d’incongruités, de coq-à-l’âne, la conversation est celle entre un homme en chair et une revenante probablement tuée par le même gaillard. Leurs mouvements dans l’espace assez exigu, la lumière oscillante, les reliefs d’un gâteau de fête, on dirait un rituel qui les envoûte comme s’ils rejouaient les préludes à la scène du meurtre. Le tourne-disque figure un objet décisif de ce pacte avec l’autre monde qui leur ouvre la possibilité de revivre, répéter l’instant fatal de leur passion mortelle. Féerie malsaine. À certains moments, des commentaires off parlent de quelque chose ressemblant à l’importance sociale de l’architecture. Mais c’est approximatif, comme les textes explicatifs sur les murs. Fausse piste.  – En face, et en alternance, une scène symétrique, « il s’est passé quelque chose », autre passion, autre face-à-face, il y a tromperie démasquée, retournement des rôles, un pistolet dans le tiroir, coups de feu. Décompositions d’une scène banale sans doute vue telle quelle dans de nombreuses productions. Montée sous différents angles, différents rythmes… Le film suivant est un remous, une intrication de femmes et d’hommes dans un appartement bourgeois, c’est agité et classiquement survolté, on est dans l’intime car la plupart des personnages sont en déshabillés voire à moitié nus. Entre le vaudeville et le drame, le chœur antique témoignant de l’inconstance des sentiments et le règlement de compte à la Festen. Une sorte de ballet travaillant sur les gestes et attitudes sentimentales entre hommes et femmes, individualisme et esprit de groupes face à la rupture à consommer. – Dans une autre salle, trois écrans semblent montrer la même scène. Cette impression est renforcée par le fait que la bande-son correspond aux trois images. Il y a un effet qui perturbe l’attention, qui la morcelle. En restant, ça devient évident : c’est la même scène mais dans une variante selon chaque écran. L’issue diffère. L’autre impression très forte est de connaître cette scène, même plus, de l’avoir déjà connue, d’avoir été dans ce type de cuisine, d’avoir été impliqué dans ce genre de dialogue, nulle doute, ça appartient à ma mémoire ! Celle-ci, probablement, était émoussée et n’a pas directement reconnu l’origine de ce déjà-vu : « Répulsion » de Polanski. Le dernier film sur grand écran est, lui aussi, déroutant. En le regardant plusieurs fois, c’est clair : il s’agit d’une action partagée entre une représentation théâtrale sur scène, face au public, et ce qui se déroule entre comédiens dans les coulisses. C’est filmé de manière assez heurtée, tout près des personnages, dans la bousculade des gestes, des interventions. On le regarde plusieurs fois sans être certain qu’il s’agisse du même film : les conclusions ne sont pas les mêmes. Tantôt il y a un meurtre, tantôt non ! L’esthétique est assez proche de Cassavetes. La représentation se poursuit alors que c’est le mélodrame en coulisses (pouvant déboucher sur un meurtre). Chassé-croisé compliqué entre réel, fiction, sentiment vrai, sentiment feint, visage authentique, visage grimé… Un autre diptyque, « A la recherche de frères », dont chaque partie est projetée dans des salles différentes, histoire de jouer sur le trouble de la ressemblance, est un hommage au cinéma italien des années 60, particulièrement à Pasolini. Des personnages désoeuvrés errent dans des lieux écartés, périphériques, désaffectés, parlent de sexualité, de politique… Chaque film est presque similaire. Le jeu des citations et référencement est subtil, « savant », personnellement je n’en ai capté, sur l’instant, que les plus évidents. D’écrans en écrans – chacun révélant une facette de l’œuvre mais aussi en occultant d’autres ! – la quantité de codes mélangés, habilement, est impressionnante : cinéma de genres différents, grands classiques, théâtre, culture musicale (le son très important, le sillon primordial), série télévisée, série B, styles de réalisateurs précis… La construction de ces références, tuilées, fascine et décourage en même temps, ça fait un peu carapace, jeu d’initié, ça brasse plein d’images connues, assimilées, culture populaire que l’on ne relève même plus et qui se trouve organisée en quelque chose d’hermétique, recréant une étrangeté. Cette culture visuelle banale, répandue partout, ce bouillon de culture cinéma et télévisuel, soudain ne se laisse plus prendre, se referme. Son fond de familiarité devient comme toxique. J’ai eu le sentiment de me retrouver à l’extérieur des images, d’une culture actuelle de l’image. Une des raisons pour lesquelles il m’en reste quelque chose, deux semaines après ! (PH) – Autre avis, article de la revue Mouvement –  Vidéo « Untitled » –

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