La foi d’une tueuse en série.

Flannery O’Connor, « Œuvres complètes », Quarto/Gallimard, 2009, 1220 pages

En parcourant la biographie de Flannery O’Connor (1925-1964) ce qui frappe en premier : rapidement l’emprise sur sa vie de la maladie et la manière dont elle en fait une part d’elle-même ; son attachement à Dieu et l’Eglise protestante et la conscience inquiète qu’elle a que cela la différencie des grands écrivains qu’elle admire ; sa fièvre travailleuse jamais tranquille, toujours en quête d’un nouveau atelier d’écriture pour perfectionner sa main et son style, écrivain continuellement dans une posture apprenante. En avançant dans la lecture de ses nouvelles (« Les braves gens ne courent pas les rues »), on s’enfonce lentement dans un océan de turpitudes ordinaires, immense et délicieux, pervers. L’écriture est à la fois serrée et fluide, abstraite et spirituelle tout en déroulant le récit sur la page à la manière d’un projecteur de cinéma sur l’écran. Elle donne à voir de manière incroyable. Essentiellement la vie dans le Sud profond des Etats-Unis, le travail sur les plantations, la cohabitation raciale, la répartition des rôles entre blancs et noirs, l’attrait pour la ville, le dénuement, la concupiscence, l’interprétation personnelle des lois, le terrain vague de la civilisation, la misère et la foi. Les personnages ne sont jamais campés à partir de leur psychologie, non, elle construit leur épaisseur naturelle en les décrivant dans leurs actions, leurs gestes, leurs dégaines, leur manière de tenir un outil, de conduire une machine agricole, de tenir le volant d’une bagnole, de traire une vache. Ou en les situant dans un paysage, l’intérieur d’une cuisine, assis dans la cour d’une ferme. Ou en train de parler, restituant les patois, les déformations, les langages imagés du quotidien… Il y a un formidable travail documentaire sur ce qu’était la vie rurale à l’époque. Et puis, en fin de chaque nouvelle, la plume ayant posé ses marques et ses pièges sur un territoire humain et surhumain bien délimité (incluant donc les affaires des hommes en lien avec celles de « dieu »), elle se raidit, serre les rets de sa broderie implacable, émet en quelques propositions courtes et rapides une sorte de déclic évoquant un revolver que l’on arme, et elle tire à bout portant. Rares sont les textes se terminant sans victime dont le sort fatal inattendu laisse sans voix. Inattendu parce qu’on ne s’attend pas – en tout cas, pas moi – à une telle capacité à imaginer et mettre en scène le mal d’une telle manière, je veux dire dans un style et un genre littéraires qui ne lui semble pas dédié, qui cherchent aussi bien à montrer, décrire autre chose, le mal n’étant qu’un moyen,! La manière impavide quelques fois de décrire le carnage le plus impitoyable qui soit, sans essayer de comprendre, simplement en décrivant froidement ces logiques à l’œuvre, ces logiques inexplicables et inconciliables, celle d’un tueur désaxé et celle d’une famille égarée sur un chemin de campagne, préfigure certains traits du cinéma de Tarentino. La foi en Dieu est impliquée dans tous les textes pour le meilleur et pour le pire. Souvent le pire. Comme s’il y avait là quelque chose de puissant que l’homme s’inocule sans vraiment le comprendre et qu’entre ses mains, Dieu et la foi ne pouvaient que mal tourner. Curieusement alors, pour cette croyante, la foi est tordue en ses textes comme pôle de perdition. Ainsi, l’histoire de cet enfant élevé dans une famille intellectuelle non croyante, confié une journée à une domestique de couleur, il découvre un monde insoupçonné, sa gardienne d’un jour le conduisant au bord d’un fleuve où officie un prêcheur pratiquant des conversions et des baptêmes, en clamant que la vérité se trouve au fond de l’eau, que l’immersion transforme, donne une nouvelle vie. Il rentrera chez lui avec une fièvre de vérité inextinguible qui le conduira de lui-même à plonger dans la matrice fluviale. « Il plongea encore et cette fois le courant qui l’attendait le prit dans sa longue main souple, et le tira vivement vers le large et les profondeurs. Sur le moment il fut paralysé par la surprise, mais comme il savait qu’il allait vers son but et qu’il y allait vite toute peur et tout ressentiment l’abandonnèrent. » Evidemment, ce sont les méandres du récit, la quantité de « couleurs locales », de détails et d’épaisseurs elliptiques qui égarent le lecteur, le rend impuissant à deviner la chute, tout occupé à assimiler les informations très riches sur les vies décrites et à goûter l’aisance élégante des phrases et des images. Le raffinement de l’écriture contraste à merveille avec la bassesse des instincts des personnages. C’est le colporteur minable, poussiéreux, marchand de bibles, le pauvre qui excite la compassion, incapable de gagner sa vie autrement, un peu étroit du ciboulot. C’est l’occasion de dresser le portrait « ethnologique » de ces ambulants et, à partir de là, des maisons où ils entrent, de l’accueil qu’on leur réserve, de la manière dont on les regarde et écoute. Et ce, dans un premier temps, selon une visée « scientifique », une portée de témoignage historique. On est dans le documentaire, le collectage. Jusqu’au cas particulier que tisse la nouvelle et où l’errant marchand de bible se révèle un monstre implacable, calculateur, mû par la recherche de plaisirs pervers qui n’ont rien à voir avec les écritures saintes. Le schéma est plus ou moins le même avec l’histoire de ce vagabond qui s’installe dans une femme tenue par une vieille femme et sa fille attardée. Magnifiques pages sur la condition du vagabond se vendant au passage dans des fermes, se faisant payer son travail par l’hébergement et la nourriture. Mais le vagabond a aussi une idée derrière la tête, du genre se tailler avec la voiture dont la vieille ne se sert plus, dût-il pour se faire, gagner la confiance de la fermière en épousant son handicapée de fille, facile à larguer ensuite dans n’importe quelle station service, sur la route… – Le paon et le tatoué. –  O’Connor avait un attachement singulier pour les oiseaux et un amour particulier pour les paons. Ceux-ci interviennent dans le décor de la nouvelle « La personne déplacée » où il est question d’une famille juive rescapée des camps de la mort qu’un curé vient placer dans une exploitation agricole. L’homme religieux, soucieux d’aider ses protégés à se refaire une vie, devient avant tout fascinés par ces oiseaux devant lesquels il tombe en arrêt  chaque visite (on pourrait croire que c’est la seule chose qui, dorénavant, l’intéresse). « Le paon s’arrêta à un pas derrière elle – sa queue, un scintillement d’ors et de verts et de bleus, était levée juste assez pour ne pas toucher terre. Elle se déployait de chaque côté comme une traîne et sa tête, posée sur un long cou bleu flexible comme un roseau, était rejetée en arrière, comme s’il concentrait son attention sur quelque objet lointain, indiscernable à d’autres yeux que les siens. » «  – Si vraiment magnifique ! dit le prêtre. Une queue semée de soleils ! » et il s’avança sur la pointe des pieds et observa le dos de l’oiseau, là où commençait le resplendissant dessin vert et or. Le paon se tenait immobile comme s’il venait de descendre de quelque hauteur inondée de soleil, pour leur apparaître ainsi qu’une vision radieuse. Le visage sans grâce du prête s’inclina au-dessus de l’oiseau et s’empourpra de plaisir. » L’extase de l’homme de dieu le fait passer pour un maboul, les gens de la campagne étant présentés comme insensibles à cette beauté, un paon c’est un paon, une bestiole, une bouche à nourrir… Dans la nouvelle « Le dos de Parker », du recueil « Mon mal vient de plus loin », on retrouve quelque chose de semblable : un mécréant noceur, attiré inexplicablement par son contraire, s’amourache et épouse une mégère bigote. Parker est animé d’une fascination semblable à celle qu’éprouvait le prêtre pour la parure de l’oiseau, mais pour les tatouages, révélation qui le frappa adolescent, dans une foire : « L’homme, petit et trapu, marchait de long en large sur l’estrade, en faisant rouler ses muscles, si bien que les animaux, les fleurs et les hommes qui s’entrelaçaient sur sa peau semblaient s’animer d’un mouvement spontané et subtil. Parker fut submergé par une émotion inconnue ; soulevé comme le sont certains au passage au drapeau. » Confronté à son insensible épouse, Parker imagine de jouer au paon pour la séduire et l’émouvoir vraiment, par la beauté de sa peau : « Une inspiration confuse, obscure, se fraya lentement un chemin jusqu’à sa conscience. Il imagina un tatouage dorsal auquel Sarah ne pourrait résister – un tatouage religieux. Il songea tout d’abord à un livre ouvert, avec, dessous, ces simples mots : SAINTRE BIBLE ; un verset authentique serait inscrit sur la page. » Transi, le paillard repenti disparaît plusieurs jours pour s’imprimer une ultime image. Il choisira l’image impossible, le visage sacré par excellence, manière de sentir dans ses chairs le frisson de ce qui personnifie la foi de sa Sarah. L’œuvre du tatoueur, après deux journées de travail, était redoutable : « L’artiste l’empoigna par le bras et le poussa entre les deux miroirs. « Maintenant, regardez », dit-il, furieux qu’on fît si peu de cas de son travail. Parker regarda, blêmit et s’éloigna. Les yeux du visage aperçu dans le miroir continuaient de le fixer – immobiles, impérieux et cernés de silence. » Au bar, son tatouage stupéfie, jette le trouble. Mais Sarah ne verra rien d’autre qu’idolâtrie méritant le bâton… La beauté des paons et des peaux tatouées se réserve à quelques initiés. – – L’imagination inépuisable et raffinée de la violence. – Quand Flannery O’Connor décrit une bande de jeunes noirs de la ville qui vient glander à la campagne, dans la propriété où l’un d’eux est né et a connu ses plus belles années d’enfance, elle organise une formidable confrontation raciale et de classes sociales. La description de la bande, ses comportements, sa mentalité, son absence d’avenir et le sentiment de n’être chez eux nulle part, ce qu’ils racontent de leur désoeuvrement en ville, tout nous est familier et peut nous sembler actuel. Jusqu’à la manière dont le feu se déclare. Le recueil « Mon mal vient de plus loin » contient de sidérantes histoires de charité et de compassion qui tournent mal. Des délinquants, boiteux ou nymphomanes, tournent en dérision les bons sentiments dont les mécanismes se grippent  et se retournent contre les « justes ». La violence des rapports raciaux est traitée dans la complexité du quotidien, et en fonction des évolutions : comme dans cette histoire où le fils a honte de la manière maternelle, infantilisante dont sa mère traite les noirs qu’il y a peu elle considérait comme des sous-êtres. Dans le bus, il la provoque en cherchant la familiarité avec les noirs. Là aussi, ce que l’on peut prendre comme les bons sentiments du fils vont embrouiller la situation et conduire à un désastre imprévisible. Ce faisant, ces récits restituent d’une manière incroyable le racisme ordinaire des Etats-Unis dans les années 50-60, bien au-delà des clichés. Et l’auteur, fondamentalement, au niveau de son engagement en écriture – dans la vraie vie, il en était peut-être autrement – semble croire que la violence ne peut que renaître de ses cendres (mais est-ce un ressort pour écrire, pour son imagination, pour construire des mécanismes narratifs, s’imaginant devenir meilleur écrivain en inversant sa foi en dieu en une affinité avec le diable ?). C’est ce qui ressort de façon implacable, avec une conclusion qui abasourdit et des accélérations fulgurantes, de son roman « Et ce sont les violents qui l’emportent ». Un grand-père un peu simple, fêlé, se considère comme prêcheur, élu par dieu pour porter sa parole. Il kidnappe un de ses petits-fils, Tarwater, pour l’élever dans les préceptes du seigneur. C’est-à-dire sans éducation aucune, à l’écart de toute civilisation, sans école, juste les champs, la distillerie et quelques sermons. À la mort du vieil homme, Tarwater, se rendant compte de tout ce dont on l’a privé, est envahi d’une incommensurable haine, pour tout et tout le monde. Il personnifie la haine. Il se réfugie chez un oncle instituteur avide de sauver l’enfant. Mais on ne récupère pas un monstre, il poursuit sa trajectoire de destruction, avec des actes insoutenables qui se veulent des gestes de rédemption (je vous ai prévenu, on n’est pas dans la psychologie). L’oncle est un peu sourd et utilise un appareil acoustique. Voici la description partielle d’un instant fatidique : « Il se pencha le plus possible, les yeux clignés, mais il ne put rien voir. Le silence le troublait. Il ouvrit son appareil acoustique, et aussitôt sa tête s’emplit du bourdonnement continu des criquets et des grenouilles. Il chercha à distinguer la barque dans les ténèbres, mais il ne put rien voir. Il attendit. Puis, un instant avant le cataclysme, il empoigna la boîte de métal de son appareil comme s’il crispait la main sur son cœur. Le silence fut brisé par un hurlement sur lequel il ne pouvait se méprendre. » Et pour nous convaincre qu’O’Connor ne simplifie pas l’étoffe sensible des personnages : « Il attendit que commençât la douleur aiguë, la blessure intolérable à laquelle il avait droit afin qu’il pût n’y pas faire attention, mais il ne sentait toujours rien. Il restait debout à la fenêtre, la tête vide, et ce fut seulement lorsqu’il eut bien compris qu’il n’y aurait pas de douleur qu’il perdit connaissance. » Et pendant ce temps, Tarwatter devient un sombre électron vide, ressassant ses ressentiments envenimés, vénéneux. Exécrant son grand-père et en même temps cherchant les signes du ciel qu’il lui a promis. Ceux-ci viendront au bout de la nuit effroyable, au milieu de la faim, de la soif, de la terreur, de l’abandon, de la douleur, de ces états seconds où l’intangible balaie matière et raison : « Il se jeta à plat ventre sur le sol et, la face dans la poussière de la tombe, il entendit le commandement : « VA AVERTIR LES ENFANTS DE DIEU DE LA VITESSE TERRIBLE DE SA MISERICORDE. Les mots étaient aussi silencieux que des graines qui s’ouvriraient une à une dans le sang. »  Cette manière de qualifier la manifestation de la révélation fatidique par laquelle la folie du grand-père se perpétue et continuera à dérégler les esprits de tous les êtres qui seront sensibles aux prêches de Tarwater est formidable : « Les mots étaient aussi silencieux que des graines qui s’ouvriraient une à une dans le sang. » Et cette vocation est vraiment présentée comme une malédiction, la longue marche d’un monstre allant semer dans l’humanité ces graines d’obscurantisme. Ecrivain, Flannery O’Connor s’inspire de ce qu’il y a de plus profond et mystérieux en elle, la foi religieuse qui lui donne aussi la force de supporter sa vie de malade condamnée, mais c’est pour y puiser de redoutables tableaux de l’enfer qu’elle brode avec un style précis et pointu, avec la jouissance d’une tueuse en série.  Les chemins de la grâce sont piégés et basculent en damnation. – – Illustration. – Bien qu’aucune de ce genre ne figure dans les textes de Flannery O’Connor, en voyant au MoMA cette vue de New York, de jeu de balle contre un mur (Ben Shahn, « Handball », 1939), j’ai pensé à la manière de l’écrivain, à sa force d’évocation capable de rendre vivantes de semblables scènes. Cela pourrait être le cas de pas mal de peintures américaines que l’on connaît mal… (PH) – Un autre point de vue – Flannery O’Connor a inspiré John Huston pour « Le Malin » –

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Une réponse à “La foi d’une tueuse en série.

  1. Heh am I honestly the only reply to this great writing?!?

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