Vêtements en chambre froide

Boltanski, « Personnes », Grand Palais, Monumenta 2010

Avant/Pendant. Faut-il encore aller voir une grande exposition événement dont on a déjà pu, par médias interposés – télévisions, journaux, Internet – tout voir et tout lire ? Je veux dire : reste-t-il quelque chose à voir qui n’a pas été montré et qui laisserait la possibilité, face à l’œuvre, d’éprouver ce quelque chose relevant de l’émotion personnelle, de l’expérience subjective face à la création de l’artiste, rencontre avec cette part d’indicible que la divulgation ne peut galvauder? Vue panoramique, vues de détails, photos magnifiques du fonctionnement de l’exposition et de ses mécanismes, présentation de l’argument par l’artiste et commentaires par des tiers autorisés – son intention, l’inspiration, les interprétations possibles -, la totalité de l’objet semble quadrillée, tous les points de force constitutifs élucidés, détaillés. Le travail de Boltanski est très photogénique et les reportages professionnels montrent, probablement, en mieux, ce que l’œil, dans sa fonction ordinaire, peut en capter en allant au-delà de ce que le visiteur (avec ou sans appareil photographique) pourra en saisir avec son matériel amateur. En même temps, tout ce qui est montré et dit excite l’enthousiasme – c’est bien pensé, bien réalisé, intelligent, sensible, donne l’impression d’un contenu sans fin– et l’envie d’y aller, par une adhésion forte, presque de principe, à cette sorte d’art qui commente le réel et l’imaginaire avec humanité et perspective critique. Il y a une richesse évidente, généreuse, ça dit des choses, ça parle. Le sujet et la manière de le traiter – mêlant des angles inattendus, des surprises dans la manière d’associer des matières, des symptômes et symboles, tout en utilisant des images très familières, le mécanisme aléatoire de foire, la structure des camps d’hébergement ou de déportation se superposant à celle des marchés et des puces, l’immensité du recyclage du vivant, la montagne d’enveloppes vides que chacun laisse derrière soi pouvant être léguées aléatoirement à d’autre vivants – ne laissent pas d’engendrer une possibilité de commentaires quasi infinie. Ca donne envie de parler, de réfléchir, de chercher des idées, remuer et clarifier des émotions, allant du plus personnel au plus essentiel historiquement. En ce sens, inévitablement, l’œuvre est féconde, joue son rôle et sa réussite conceptuelle est indéniable. Elle interpelle, elle laisse découvrir quelque chose qui donne l’impression au témoin d’apprendre, de recevoir de la valeur symbolique, tout en y déposant ses propres pensées, elle embrase par cette belle conjonction entre une pensée artistique de long terme et ce coup de génie qui en donne une mise en scène éphémère (tout sera recyclé, retournera à sa destination fonctionnelle originelle, y compris les fringues qui finiront, au moins une partie d’entre elles, à retrouver propriétaires, corps vivants à habiller). Ce n’est pas cette qualité que je remets en question. Mais plutôt : tout ce que je viens d’évoquer rapidement, je peux en faire l’expérience, en avoir le gain, à distance, sans me déplacer. J’ai vu et entendu brièvement à la télévision, j’ai parcouru le site Monumenta, toute cette information a pour conséquence que j’ai « Personnes » en tête, ça vit, ça fonctionne. En allant sur place, que vais-je en tirer ? Y a-t-il un surplus émotionnel – un « reste », une essence – que les photos, les vidéos, les reportages, les entretiens n’ont pu épuiser ? Ces interrogations ne me quittent pas et ne se dispersent, comme dans d’autres circonstances, une fois à pied d’œuvre, sur le site de l’installation artistique…  – Pendant/Après. – Il y a eu un flottement, toutefois, le début d’une vague capable de submerger, dans la confrontation directe, toute la préparation et la prévention, de dérouter les attentes, déplaçant le terrain, se situant soudain ailleurs. Mais la vague a régressé en vaguelette, en est restée au stade de pli. L’image constituée en amont, à partir des informations diffusées, se superposant à la manifestation concrète de l’œuvre, laissant juste la place à une légère désynchronisation, un faible écart de puissance effective. Un pli dynamique, certes, dialectique. (On ne peut, face à ce genre de pétard mouillé, se contenter de reporter la « faute » sur l’artiste. Le visiteur, son état ponctuel, ses compétences sont tout autant déterminants.) Pourquoi la tête reste-t-elle froide  alors que tout est remarquable? L’occupation de l’espace est bien imaginée, on vérifie très vite, d’un coup d’œil, que le propos a été conçu avec talent (génie) et générosit, correspond bien aux documents regardés, ça a de la gueule. Le fond sonore, un ensemble de battements cardiaques, empreintes vivantes de pompes vitales, flux et reflux du sang, jette quelque chose de cru, de vif, sur l’ensemble, une brève évocation de quelque chose d’insoutenable, jaillissements d’une mise à nu (on entend battre le cœur, aussi fort, souvent dans des moments instables, bonheurs trop grand, efforts qui conduisent à la rupture, peur ou angoisse), théâtre abstrait d’une immense opération à cœur ouvert. Entre la vie et la mort. La visite pourrait basculer à partir de cette pulsation, ligne de déséquilibres, musiques de fractures, d’accidents cardio-vasculaires. Mais ça devient vite indistinct, brouillard, brouillon, j’oublie même rapidement que ce sont des cœurs qui battent, des vrais, enregistrés. Field recording du cœur. Je dois me le rappeler. Peut-être parce que je suis préoccupé par les vêtements ? Car quelque chose d’attendu ne vient pas. C’est de là que j’attendais (espérais) la montée de l’émotion, de cet incroyable amas de fringues libérant le contenu fantomale, le souvenir des vies qui épousaient leur formes, leurs fibres, leurs couleurs et motifs. Mais il y a longtemps que cette âme, singulière et propre à chaque vêtement, s’est évaporée. On le sait : le souvenir que l’on respire dans l’étoffe portée par un disparu s’évente assez rapidement (sauf dans le cas fétichiste). L’habit redevient ordinaire. On n’imaginait pas le porter tant que le proche, bien qu’invisible, disparu à jamais, était encore bien dedans. A présent on s’y glisse sans problème ou on le donne sans regret à quelqu’un à qui ils peuvent être utiles, faire plaisir. Mais il y a, ici, une quantité industrielle de fringues récupérées ayant déjà été traitées pour le marché de seconde main et devant subir, après l’exposition, une nouvelle mise aux normes pour reprendre leur cours normal vers une seconde vie. Ils sont désinfectés, déshumanisés, désincarnés et attendent au purgatoire. Ils ne dégagent plus rien (pour moi). Je m’étais dit : cette accumulation de nippes va exhaler une telle impression de manques, d’absences, de personnes vidées, de vies réduites à une trace chiffonnée attendant réincarnation ! Une représentation du devenir-vêtement m’aurait peut-être affecté de la sorte, mais quand la représentation est aussi l’objet réel, transposé tel quel et mis en scène, ce rapport est différent. Et la métaphore de s’abîmer dans une signification très prosaïque de la gestion des fringues usagées : nos vêtements sont peu de choses, les apparences sont interchangeables, tout ça est presque le fruit du hasard. (Ah ! si j’avais « reconnu » des vêtements dans le tas, peut-être en aurait-il été autrement ? Si j’avais « entendu » des témoins racontés l’histoire de telle veste, tel pantalon, tel chandail… de manière à leur rendre une épaisseur, un souffle de vie !? C’est peut-être la fonction des battements de cœur…) Et je ne nie pas que la richesse des interprétations que l’imagination construit en déambulant dans « Personnes » se substitue agréablement au bouleversement émotionnel. La chute des anges – plutôt juste leurs voiles, leurs ailes – répétée à intervalles réguliers, vêtements éperdus dans le vide, est saisissante à regarder, inspire des réflexions. Il y a certes le dessein complet d’un cycle, l’étalement d’une condition infernale imposée à la gestion des réincarnations, à la succession des générations et un fil poétique qui inscrit, dans l’immobilité et la gestuelle figée des fringues étalées ou entassées, autant de silhouettes chiffonnées d’êtres ayant épuisé leur quête, un fil poétique qui inscrit dans cette plastique chiffonnière, dans ce ballet statique de tissus épuisés, l’évocation de Virgile, de Dante dans un matériau pauvre, contemporain, ça pourrait être nos fringues. (références à Virgile et Dante énoncées dans un entretien du livre de l’expo, hors série d’Artpress.) On le sent, c’est effectif. – Le contraste – Je ne veux pas aboutir à une exaltation conservatrice des formes anciennes de l’art. mais je finirai en relatant un parallèle, plutôt un contraste, qui m’est venu spontanément à l’esprit, puisant dans un expérience récente. Pourquoi la connaissance préalable des images et de l’argument conceptuel (impeccables et, encore une fois, inspirante, enrichissante) d’une œuvre comme « Personnes » empiète sur l’émotion face à l’installation, ou la rend dispensable, alors que, dans le cas de tel tableau de Vermeer, pourtant archi reproduit et commenté à tort et à travers, donc connu par cœur, la confrontation avec l’original, épate toujours, émeut !? Un tableau du reste où l’on voit comment les tissus s’imprègnent de l’âme de ceux et celles qui les habitent, au plus près des gestes quotidiens, leurs habitudes, leurs rituels et face auquel on sent bien, aussi, que cette âme transmise aux voiles du corps, se retirera lentement dès qu’une série de conditions ne seront plus là pour l’entretenir : l’activité, la chaleur, la bulle privée, la concentration, le temps de la couture, la lumière … Deux registres artistiques, deux registres émotionnels, cela ne signifie pas que l’un est supérieur à l’autre, la comparaison incite plutôt à distinguer les formes d’attentes à nourrir à l’égard de tel ou tel registre, ça ne se vit pas de manière semblable, les prises de connaissance s’effectuent selon des procès différents. (PH) – Vidéos sur Monumenta 2010

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