Brésilienne (7), identité nationale

– Pâtisserie –. La brésilienne n’est plus systématiquement fidèle au rendez-vous chez Mokafé. Il faut en profiter quand elle est de passage, comme aujourd’hui.Elle a un certain sérieux, pas sosotte, elle n’a pas cette hyper fraîcheur émoustillée où rien ne semble encore fixé de son identité pâtissière, toutes molécules encore en agitation, jeune tarte agaçante de trop s’émulsionner elle-même où, quand on y mord, la bouche absorbe une couche de vide. La tarte d’aujourd’hui a encore de beaux jours devant elle, elle a juste la maturité des signes avant-coureurs du déclin, le croustillant en partie ramolli. Pour le reste, chaque couche est bien à sa place et elle dose bien le plaisir qu’elle donne, avec fermeté et juste ce qu’il faut de folie, de déconstruction. La petite table, la tasse de noir, la sucrerie, position idéale pour ressasser la presse ou en dépouiller quelques nouvelles. – Mons 2015 plus clair. – Maintenant que c’est officiel, le projet va pouvoir s’élaborer en transparence et organiser l’adhésion de la population. On en sait déjà plus sur les lignes directrices qui se trament autour de 5 figures tutélaires : Van Gogh pour l’image, Lassus pour la musique, Verlaine pour la poésie, Saint-Georges pour la mémoire. Saint-Georges : nul doute qu’un un bon curateur puisse en tirer une extraordinaire exposition accompagnée d’un excellent colloque présidé par Didi-Huberman qui a écrit sur le sujet. Pour le reste : Van Gogh ayant souffert au Borinage, Verlaine n’ayant connu de Mons que la prison et Lassus ne s’étant pas non plus éternisé dans la région, le message pourrait caricaturalement sévère : chers artistes, Mons terre de galère, c’est le bagne ou la fuite. On pourrait organiser pour des sélections très larges d’artistes européens des téléréalités ou des résidences originales, du style « revivez les quinze mois de Vincent dans le Borinage » ou, en guise de stage d’écriture carcérale : « retrouvez l’inspiration de Verlaine, en retraite de deux ans à la prison de Mons ». Allez, c’était pour rire. L’autre axe de travail étant la liaison entre culture et nouvelle technologie. Cela incluant, je suppose, tout ce qui concerne les technologies numériques d’accès à la culture où il y a, effectivement, beaucoup à inventer et organiser pour éviter qu’Internet ne devienne l’agent principal d’une la néo-libéralisation et privatisation totales des biens culturels. Les réflexions que nous menons à la Médiathèque pour développer un 2.0 adapté au rôle d’institutions de lecture publique devrait intéresser cette ambition de 2015. – Identité culturelle et nationale. – Avec petit fracas, le Soir annonce la carte blanche que Guy Verhofstadt publie dans Le Monde, mettant en exergue la phrase choc : « Il y a quelque chose de pourri en République française ». On ne lui donne pas tort, mais son texte est sans intérêt, de l’indignation politique basique qui est loin de prendre la mesure de ce qui se passe. L’initiative française serait peut-être à prendre comme un symptôme de ce qui se passe un peu partout. Quand des budgets du ministère de la culture sont de plus en plus, voire exclusivement, destinés à des créations « nationales », en quo cela serait-il moins pourrissant que la république française actuelle ? Alors que tous les ministères de la culture du monde devraient travailler à ouvrir les esprits, à élargir les identités hors des frontières, pour lutter contre les replis, les nationalismes, les reconductions à la frontière. (Celles-ci existent toujours bien : à propos d’un squat violemment évacué et détruit sur le champ pour éviter que les méchants SDF dealers et prostitués ne reviennent y pousser leurs chancres, un élu parisien déclare à propos de personnes à la porte dans le froid : « ils sont sans droit ni titre ». Entendez, citoyens humains en situation administrative irrégulière, vous pouvez crever de froid, il n’y a pas lieu de vous secourir. Ça fait froid dans le dos ce genre d’élu. (« Opération bulldozer sur un squat de Bagnolet », Libération). Et ce n’est pas ce magnifique cas de censure, au nom de l’identité nationale incarnée par le président (!?), qui réchauffera l’atmosphère : une installation de l’artiste chinoise Siu-Ian Ko, en façade de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans le cadre d’une exposition « Week-end de sept jours », a été retirée d’autorité le jour même de son installation, par peur des réactions de l’autorité suprême, pouvant influer sur les subventions allouées à l’école. Cette installation est constituée de quatre bannières portant chacune un mot : « moins », « travailler », « gagner », « plus », slogan de campagne sarkoziste. La commissaire, Clare Carolin, a démissionné, refusant d’être complice de cette saloperie. Le directeur couillon (Henry-Claude Rousseau), capable de proférer des indignités pour justifier son geste, par exemple de laisser entendre que le travail de l’artiste est celui d’une débutante, « étudiante ». Laissons le mot de la fin à l’artiste : « Cela montre le degré de conservatisme du climat politique et le degré de peur qu’inspire Sarkozy ». – Relever le débat avec philosophie. Il ne faut pas compter sur les politiques pour rehausser le débat sur l’identité nationale, ils s’opposent des formules toutes faites, dans un sens comme dans l’autre, ils marquent leur camp, ils retrouvent de cette bonne antinomie droite-gauche qui fait ronronner le débat. Il faut aller chercher du côté des philosophes. (Pas BHL qui s’est payé une belle tranche de pub sous prétexte d’avoir été pigeonné par un auteur bidon. Qui sait !? L’ignorait-il vraiment ? En tout cas, sur ce coup-là, il est beau joueur et doit être ravi de l’empressement bovin de la presse à le cornaquer.) Nancy sort chez Galilée « Identité, fragments, franchises » que l’on s’empressera de lire. Extrait d’article chez Libé : « L’identité n’est jamais un « précipité », un « corps » insoluble qui serait le dépôt de caractéristiques historiques, religieuses, géopolitiques, éthiques, sociales ou mythiques d’une nation. Elle est un « simple index tendu (…) dans la direction de cela qui vient, qui ne cesse de venir, qui revient et se transforme, qui fraye des voies nouvelles, qui laisse des traces, mais jamais une chose ni une unité de sens » ». Grouillement du vivant que peuvent parfaitement tuer l’apprentissage et la répétition de mémoire, trop régulière, de la Marseillaise. – En passant par les ponts de singe. – Aussi chez Galilée, une autre plaquette d’intelligence vive qui affronte le sujet tant de face que par un substantiel détour : « Le pont des signes. De la diversité à venir. Fécondité culturelle contre identité nationale ». C’est signé par un grand sinologue, François Jullien. C’est le texte d’une intervention qu’il a été invité à prononcer au Ministère de la Culture du Vietnam. L’introduction retrace le contexte de cette intervention : l’affirmation du Ministère de la culturelle vietnamien d’être là pour défendre l’identité vietnamienne, « et vous, Monsieur Jullien, ne défendez-vous pas l’identité française » ? Non, pas précisément. Ce qu’il défend, concernant la culture française, sont ses ressources : « En revanche, je défends des ressources de la culture française, diverse comme elle est et se métamorphosant comme elle le fait. Ressources et non pas « valeurs » : les valeurs sont les vecteurs d’une affirmation de soi, elles s’inscrivent, quoi qu’on prétende, dans un rapport de forces ; tandis que les ressources sont indéfiniment exportables (exploitables) et sont disponibles à tous. Des valeurs, reconnaissons-le également, sont tôt exclusives – valeurs contre valeurs ; les ressources culturelles, en revanche, sont cumulatives, elles se greffent, se fécondent et se capitalisent. » On ne défend pas des ressources comme on le fait des valeurs, les actions et l’esprit diffèrent fortement. Défendre des ressources, « c’est travailler à ce que la possibilité que ces ressources ont ouverte ne soit pas laissée en friche, ou paresseusement abandonnée, et conduite à se refermer :  à ce que le « filon » exploré, exploité (comme on le dit d’une mine), ne soit pas perdu pour l’humain. » L’auteur, qui développe le concept de fécondité culturelle sur ces questions dynamiques de ressources, établit en outre un lien justifié, non artificiel, entre biodiversité naturelle et culturelle. Le texte proprement dit de sa conférence entre dans le vif du sujet – culture, humain et nature – de façon remarquable, en prenant comme point de départ de sa réflexion les légers ponts de bambous, traditionnels, adaptés au paysage, qui permettent de traverser le Mékong. « Ponts graciles, au diamètre étroit, celui d’une tige de bambou, sur lesquels on voit les riverains continûment monter et descendre, à l’aise, parfois avec leur bicyclette sur le dos. » La contemplation et la méditation font ressortir la complexité des ressources culturelles que représentent ces structures : « Qui s’y arrête se prend alors à songer à tout le savoir technicien accumulé, concerté certes mais non pas calculé ni modélisé, pour associer ainsi la souplesse et la résistance et permettre à ces frêles assemblages de supporter l’ébranlement continu des pas de même que les intempéries ; à toute l’agilité également acquise dans le corps (mais est-ce seulement de « corps » qu’il s’agit ?), à cette capacité déployée de la plante des pieds jusqu’à la faculté de vigilance, d’autocontrôle et de réflexe, et qui s’est transmise durant tant de générations… » Ce qu’examine François Jullien, selon un esprit et une plume réjouissants, est ce que vient changer l’arrivée de nouveaux ponts, plus larges, en béton. Il le fait sans cultiver la nostalgie, sans cet eurocentrisme touristique qui aimerait préserver « ailleurs », l’ancestralité, l’état de nature… Une manière passionnante de s’introduire dans les questions de mondialisation, de globalisation… Passionnante, mais il y a longtemps que la brésilienne a touché le fond. Il est temps que je rentre dans mon bocal.(PH)

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