Cicatrice du monstre

C’est comme quand, en société, titillé par l’horreur, on en vient à braver les convenances, à la manière presque d’un acte manqué, pour demander à un convive de bien vouloir exhiber une plaie que l’on dit effroyable. Un besoin irrépressible de constater la blessure, le corps déchiré et ouvert, de mesurer l’ampleur du trauma, d’observer le processus de guérison en cours, l’organisme en train de travailler pour résorber la béance en une simple marque sur la peau. Un souvenir. C’est entre le repoussant et l’attirant. La reconstitution après effraction et destruction localisée est quelque chose de fascinant, les vertus réparatrices du corps venant presque effacer le monstrueux relèvent presque de la magie. C’est, d’une certaine manière, un mécanisme qui nous anime énormément, sur des terrains très divers, sentimentaux, culturels, sans cesse, ce sont pertes et réparations, conversion de dommages en intérêts (où se met à l’épreuve la plasticité de chacun). En étant immergé pour un temps limité dans New York, à un moment donné c’est devenu une envie, un besoin : voir la marque. Au départ, je n’y pensais pas. Mais il doit y avoir quelque chose dans l’air qui fait que la ville et ses habitants ne seront jamais les mêmes après avoir vécu (banalité qui a été rabâchée). Et donc la cicatrice est là, elle vit, elle est à l’œuvre dans la manière dont la ville évolue, se pense, réagit. Sans doute que chaque habitant se construit en partie avec un bout de cette cicatrice en lui (encore une fois, « cicatrice » est un ferment vivant, de déterminant, qui oriente la manière de se de sentir, se positionner, se façonner, entre le biologique, le psychique, le symbolique, quelque chose qui « avance » en étant biface, unissant les contraires, destruction/construction). De marcher dans cet organisme urbain immense, abandonnant toute une série de défense, pour absorber les images, les sensations brutes, c’est comme si on devenait plus sensible à la contagion cicatricielle, elle s’infiltre, on en attrape quelques germes. En déambulant la tête en l’air, épaté par la cathédrale de buildings, en éprouvant combien tout ce quadrillage d’avenues et de rues est dense et cohérent même à travers la diversité des quartiers, on mesure la répercussion, l’impact dans l’ensemble de l’organisme urbain – où circulent comme en une ronde régulière les camions de pompiers et leurs sirènes de veille. On revit aussi l’invraisemblance et l’énormité du choc ressenti là, dans ses dimensions locales et globales et portés avant tout par les habitants. Il se manifeste là, à la surface d’une société entière, mondialisée, la force du monstrueux spectaculaire, à une échelle hyper poussée, excessive, « américaine ». Et, quoi qu’on y élève en guise de « couverture », ce sera mémorial, c’est dire que le cratère subsistera, ça restera le lieu d’où remonte, du fait d’une guerre entre cultures, le refoulé même de toute tentative de construire une culture, quelque chose qui participe de « la fondamentale et « inquiétante dualité » de tous les faits de culture : la logique qu’ils font surgir laisse aussi déborder le chaos qu’ils combattent ; la beauté qu’ils inventent laisse aussi poindre l’horreur qu’ils refoulent ; la liberté qu’ils promeuvent laisse vivantes les contraintes pulsionnelles qu’ils tentent de briser » (Didi-Huberman). Le trou de la destruction devient aussi (biface) socle de fondation possible. Si, à l’époque des faits, un peu d’anti-américanisme m’avait conduit à relativiser, non pas l’horreur, mais la part à prendre dans le ressenti de cette horreur, sur place ça m’est revenu en pleine face. Et, encore une fois, cela tient-il à la manière dont cet incroyable paysage urbain suscite l’empathie avec toutes ses dimensions, ses temps et ses accidents différents, enchevêtrant les anachronismes, les antagonismes…   Et on y va pour un petit pèlerinage et le show de la réparation qui recouvre la béance, qui surgit des entrailles éventrées ! (PH)

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