Trop d’art à Chelsea !

Il était question d’un immeuble regroupant plusieurs galeries. Je ne m’attendais pas à un immense entrepôt en briques, 11 étages. J’imaginais trouver là-dedans un souk de petites galeries alternatives ? Rien de tout ça, elles sont plutôt cossues, chic, branchées. Il en va ainsi des plus ou moins 200 galeries rassemblées, en quelques rues, dans ce quartier de Chelsea. Autant dire qu’en y débarquant en fin de journée, impossible d’attraper autre chose que des symptômes, des constats de surface ! Et le sentiment inévitable de rater plein de choses ! Mais en découvrant une aussi vaste ville, comment faire autrement, dans un premier temps ? S’immerger dans la première couche, happer des signes, se laisser porter, « perdre du temps » dans l’épiderme où affleure le système nerveux ? Au hasard donc, en suivant, partiellement et rétrospectivement, le fil conducteur de la « matière accumulée sur la toile ». Dans la galerie Paul Rodgers, les grands formats de Peter Sacks jettent à la figure, d’abord, un air de déjà-vu. Superpositions de matériaux différents, aux histoires hétérogènes, à même le tableau. Vu de plus près, cette accumulation affirme une personnalité. Il s’agit de napperons, broderies, vestes ou pantalons de pyjama (pièces de linge intimes, linge de corps, ce que nous portons lorsque nous sommes au plus près de l’inconscient, le sommeil, les fantômes). Pris dans des couches d’enduit blanchâtre, étoffes de nuits blanches (la série comporte des exemples en bleu, noir, rouge). S’y trouvent englués, tapés à l’ancienne –comme si le mécanisme dépassé attestait d’un retour de choses anciennes – des pages et des pages de mots, de poèmes, listes, énumérations, versets machinaux. Des formes s’y dessinent, celle d’un corps ou d’un buste, effacés, enfoncés dans leur oubli, prêts à revenir. Assez organique. – Dans la Kim Foster Gallery, Augustus Goertz présente des éléments de son travail « Modern Archaeology » et « Architectures ». Cette dernière, photographique, joue avec des représentations d’ouvrages d’art connus (Pont de Brooklyn), mais en les fantomatisant (décidément, la relation au fantômal est capitale !), comme passés au rayon X dans un bain de gris, de brouillard. On dirait de vieilles photos altérées par le temps, pourries, retrouvées dans quelque grenier de Williamsburg, ou sorties de la mémoire de quelques vieux témoins, enterrés depuis longtemps. La série « Modern Archaeology » se situe dans le fil rouge « beaucoup de matières sur la toile ». En l’occurrence, de la terre, grise, jaune, ocre, brune. Des coulées, des mouvements de terre, remous et perturbations de la glèbe, du sol sur lequel nous construisons la normalité, la paix. Terre immémoriale, terre universelle, remuée aussi comme pour des fouilles, exhumer l’histoire. En l’occurrence ce qui émerge dans la boue séchée sont des reliefs de la guerre, petits soldats balayés, déplacés, pris dans l’histoire, à jamais brandissant leurs armes, positions ultimes, définitives, la seule possible pour leur appareil mental. La seule qui atteste des vrais mouvements de terrain de l’histoire ? Avec une toute autre technique, celle maintenant bien connue qui consiste à photographier des sujets en plastique mis en scène, David Levinthal (Stellan Holm Gallery) parle aussi de la guerre dans l’imaginaire collectif : « I.E.D. : War in Afghanistan and Iraq ». Rien avoir avec un reportage sensationnaliste de guerre. Le terrain des engagements belliqueux, tout aussi terrible, s’est déplacé à l’intérieur. Il a réalisé, en studio, des clichés des figurines guerrières vendues pendant – je dirais au profit –l’engagement américain en Irak. Des jouets pour, en quelque sorte, habituer les gosses et les parents achetant ces jouets, à l’existence de cette guerre, y participer à distance. L’effet est saisissant et, techniquement, c’est beau et fort à la fois. Ce n’est pas le premier travail dans cette veine de l’artiste. Il a ainsi réalisé « Bad Barbies » et « Hitler Moven East ». – Dans l’espace Josée Bienvenu, on est accueilli par une installation plastique et sonore d’Elaine Tin Nyo. La table d’une réception, chaque assiette avec son menu réalisé par un artiste invité à collaborer. L’étrange de ce que l’on voit rencontre l’environnement sonore, babillage, mondanité, cliquetis de cristal (pris en photos par de beaux clichés noir et blanc de Tin Nyo). Dans la même galerie, deux œuvres magiques de Marti Cormand. L’une avec un fond sombre et l’autre fond blanc. Dans le bas du tableau un alignement d’objets, natures mortes sur un fil à linge. Objets géométriques, abstraits, évoquant les objets familiers, usuels, du quotidien. Très épurés, précis, presque de l’ordre de l’apparition. Travail par ordinateur, impression laser ? Non, huile sur toile. Fascinantes lignes d’horizon hantées par Morandi… Dans les rues, on court, certaines galeries sont intimidantes de design. La plupart tentent de développer une spécialité (un créneau, forcément, la rivalité est terrible). Comme celle consacrée aux artistes chinois, juste en face du car wash. (PH)


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