Collection de promenades urbaines, avec galerie d’art

Promenade urbaine, Liège.

Démarrage et à table/ Il y a des immeubles immenses, que l’on a toujours connu échoués dans le paysage urbain, hermétiques, repliés sur leur époque, les années 70, incarnant les mondes urbains administratifs. Il est toujours étrange, un jour, de s’aventurer dedans – car il y a un dedans – de découvrir le dédale des couloirs, la succession de portes avec codes d’accès, les chicanes de bureaux, les gens qui travaillent, des salles de réunion, des projets qui s’élaborent. Le contraste est grand quand, sorti de là, on s’attable dans un petit restaurant de terroir, le genre de bistrot typé comme on en rencontre plutôt à Paris et dont la carte fait une large part aux abats, tripes et autres paquets et où l’on peut manger au comptoir. La préférence s’expose sur les murs, ici on admire les belles bêtes de concours qui ont des formes. Le patron a une belle personnalité et détaille sa carte en raffiné de la viande, un vrai cours de boucherie, pièce par pièce, il caractérise la nature du muscle, ses propriétés, ses textures (fibres allongées ou non) et la meilleure manière de les goûter en évitant les sauces qui gâtent la saveur. Après une assiette de charcuterie, on opte pour une tête de veau sauce Gribiche, légumes al dente au bouillon et de fines tranches de porc juste grillées, accompagnées de sucrines assaisonnées vinaigrées à point et de pommes de terres à la sarladaise bien relevées. Vins régionaux goûteux, relevés aussi, comme ce Faugères facilement descendu. Ça s’appelle « Autour du monde », allusion au collage de cartes géographiques qui tapissent les WC ? À creuser, un bon prétexte pour y retourner. Les Brasseurs – L’annexe – l’esprit de collection. En arrivant rue Féronstrée, présentation de la SPAC : Sculpture Publique d’Aide Culturelle, une création d’Alain De Clerck, en deux parties : l’une ressemble à un parcmètre, rose, avec écran, panneau explicatif, possibilité d’introduire des pièces de 1 euro ; l’autre est une sculpture plus explicite, une grande mèche courbe. Quand vous introduisez la pièce, une flamme jaillit de la sculpture et votre contribution s’ajoute à un fond d’aide pour des artistes liégeois. Depuis 2002, la machine a récolté 15.903 euros (à regarder aussi sa « porte de la paix »). Juste en face se trouve un lieu culturel étonnant, « Les Brasseurs » qui présente actuellement une exposition intitulée « L’œuvre collection ».  Le principe évoque « les collections de Martin Parr » et concerne un rapport à la collectionnite diversement ancré dans le processus créatif. Ce ne sont pas des artistes qui exposent le résultat de leur penchant à collectionner des objets en le présentant comme une œuvre, plutôt des collections de signes comme discipline pour explorer des sens, fouiller le terrain et le terreau d’où viennent les œuvres et déterrer des formes à travailler, instaurer des gestes de répétition qui aident à réfléchir sur son propre processus créateur, la collection comme outil de connaissance, rassemblement de matériaux à déchiffrer, pouvant inspirer et déboucher sur des œuvres. À l’entrée, le regard est titillé par un mur où s’éparpillent des objets hétérogènes, jouets, vestiges, objets trouvés, souvenirs, armes, masque africain, entourant de lignes de forces quelques toiles de l’artiste (Paul Mahoux). Objets transitionnels, manipulés, regardés, alignés, rangés, dérangés, qui « éduquent » un regard, la sensibilité des mains qui les manipulent, qui développent des rythmes de connaissance… Laurent Dupont-Garitte récupère sur les marchés des toiles anonymes, le plus souvent d’animaux domestiques. Il les a accrochées sur les murs d’une maison et réalise une vidéo où, de la fumée animée, habitée par des esprits – des ectoplasmes – circule, tourne autour des « œuvres », les masque, les aspire, libère leur âme. Ces circonvolutions fumigènes ressemblent à l’esprit anonyme et impersonnel de ces artistes inconnus et personnalisent une atmosphère inattendue qui s’en dégage. De toute œuvre émane une présence qui questionne notre aptitude à recevoir, interpréter. Fantômes et saintes. On reste dans le domaine des fantômes avec Joan Fontcuberta, artiste de Barcelone. Elle s’empare d’une chimère bien ancrée dans nos imaginaires, qui s’y trouve fossilisée à jamais : la sirène. Et elle met en scène, dans la nature géologique, cette fossilisation mentale d’un animal fantastique. Elle crée de vrais faux fossiles dans la pierre, réalise un reportage photo, expose les photos avec de petites fiches de style musée archéologique, invente un personnage fictif qui aurait découvert la preuve de l’existence de ces sirènes. Canular élaboré avec soins, dispositif amusant qui met en question la relation au réel, surprend le désir de croire au fantastique, fait éprouver la déception face aux œuvres et aussi le sourire. Un peu plus haut, Jacques Charlier expose sa collection d’objets dédiés à Sainte-Rita, patronne des causes désespérées ainsi qu’une vidéo où il s’entretient avec une Italienne à qui la Vierge est apparue. Tout ça s’inscrit dans une œuvre complexe, protéiforme, jouant sur les simulacres, les traces du sacré dans l’art et l’art de la désacralisation, les questions d’apparition et disparition (de qui, de quoi, comment, réelles ou arnaques) sur le terrain de l’art. – Bocaux, conserves d’archives, médocs, pierres et classiques mixés. – Denmark a réalisé de 1974 à 2009, un work in progress sur la plasticité de l’archivage. Des chariots métalliques où s’empilent des caisses, des pièces, des boîtes… Il présente aux Brasseurs des collections de bocaux remplis de papiers soigneusement pliés, serrés dans un élastique, on dirait des emballages de bonbons, de futilités. Ce sont des magazines dépliés découpés, pliés, mis en silo. Histoire de les faire taire, de les rendre au silence, pour l’éternité. Jeanne Susplugas a construit une « Maison malade ». Une chambre clinique tapissée de boîtes de médicaments dont la récolte a été collective. Il faut entrer dans l’habitacle, piétiner les emballages de médicaments – ça peut exorciser des dépendances aux substances médicales -, on peut emporter un emballage, en apporter d’autres… La maison malade est une maison commune, communautaire, elle est au centre de la société, on y passe tous, on y est tous reliés, c’est l’image d’une médecine qui rend dépendant. Sur de grands tréteaux, Joëlle Tuelrinckx dispose sa collection de pierres. Ce qui l’intéresse est le résultat de gestes compulsifs – ramasser des pierres -, depuis une passion très ancienne pour la minéralogie qui atteste d’une relation affective avec un matériau réputé froid, sensible. Attirance de contraires. Ramasser des pierres, les conserver, les « arranger » avec d’autres, c’est un geste qui lie, qui trace des attaches dans le vide avec le monde, la terre, en tenir des fragments dans la main. La photographe Karen Knorr réalise des photos très composées où elle met en scène des classiques de la peinture, ou des peintures classiques. Dans des intérieurs désuets, ou sur des murs aux étoffes passées, poussiéreuses, des décors de placards. Les toiles ont l’air oubliées. Elle place dans le cadre des éléments hétérogènes, notamment des animaux empaillés, qui piègent le regard dans l’immobilité. C’est un effet étrange d’embrasser du regard en les mettant sur le même pied, une chaise, un mouton empaillé, deux portraits anciens. Un singe et Olympia, un perroquet et un singe sur le dos d’un chien tournés vers des scènes bibliques dont on ne distingue que des fragments, avec la moitié d’un fauteuil, un morceau de guéridon, du parquet de musée… Les temporalités sont mélangées, il y a quelque chose d’impur qui est mis en scène, l’anormalité de certaines collections qui juxtaposent des « natures » contraires, sans affinités et qui en viennent à se borner l’une l’autre avec fascination. Des obstacles, des dispositifs bifurcation viennent, par le biais de la photo, « encombrer » le trajet de l’œil vers l’espace de la peinture classique. Déplacements habiles et espace de questions où trébuchent les habitudes. – Le catalogue, le lieu. – L’ensemble est léger et vivifiant. C’est formidable d’être dans une ville où existe ce genre de lieu dont il suffit de pousser la porte. Il y en a trop peu en Wallonie (pas à Mons). L’espace dispose aussi d’un espace de documentation, d’une cafétéria. L’exposition a donné lieu à un catalogue bien foutu, avec un texte très instructif de Julie Bawin où elle analyse le sens des « collections d’artiste », depuis le fait de collectionner ses propres œuvres jusqu’à accumuler des familles d’objets qui nourrissent une pensée, un imaginaire, en passant par la construction de fausses collections plaçant en abîme le principe même du musée comme collection d’œuvre. Le propos est articulé autour des exemples de Henri Cueco, Daniel Burren, Mark Dion, Marcel Broodthaers, Donald Judd (qui a lui-même organisé la « muséologie » de ses œuvres, et celles d’autres artistes aussi dont il se sentait proche, dans des fondations où tout est fait pour développer la relation à l’œuvre d’art comme écologie esthétique.) Il est rare qu’une exposition mette à disposition un appareil critique aussi pertinent et stimulant. De quoi les collections d’artistes sont-elles la trace en art ? Surtout pas de réponses, des pistes, des sensations, des images collectées, dont la survivance donnera corps à la question, avec le temps. (PH) – Exposition « L’oeuvre collection » –

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