Médiathèque et lectures du sensible

Dans le bouleversement général de l’économie culturelle de notre société, il convient d’imaginer, simultanément au faire, de nouvelles fonctions pour les médiathèques, les bibliothèques (le corps de la lecture publique). La créativité ayant à s’appliquer sur le concept du « partage du sensible » dont il convient d’empêcher le contrôle total par les opérateurs privés, commerciaux et leurs organologies télévisuelles, managériales ! Redéfinir continuellement, selon le déplacement des enjeux et des pratiques, le concept de lecture pour empêcher qu’il ne se fige dans l’utilitarisme (lire juste ce qu’il est nécessaire pour acheter, consommer, faire fonctionner les appareils), dans le modelage linéaire des cerveaux (ce qui représente une fameuse violence faite à ceux-ci). Bien entendu, les centres de lectures que sont les médiathèques, les bibliothèques, les musées ont un rôle à jouer à l’égard d’une alphabétisation standard, au niveau du désir et du goût de la lecture. À quoi peuvent correspondre des actions pédagogiques toutes simples. Mais à quoi conduit la lecture, qu’est-ce qu’elle donne à chacun et qui devient objet de partage, donc un bien qui fructifie et enrichit le bien commun, pour cela – déclencheur de désir – il faut rendre l’accès à d’autres pratiques de lecture, plus savantes certes, mais qui peuvent certainement aussi êtres assouplis, facilités, rendues plus accessibles. – Comment approcher cet autre sens de la lecture ? Une première approche en évoquant la figure d’Aby Warburg (1866-1929) qui a secoué l’histoire de l’art par ses approches interdisciplinaires. Ce n’était pas courant à l’époque, où l’on vivait encore à l’ombre des grands systèmes philosophiques qui tendent à rassembler tout ce qu’il y a à expliquer dans une chronologie ordonnée, un seul temps, une seule ligne, un seul sens. Expliquer une image (production artistique) ne peut se résumer à la raconter, à dire ce qu’elle est, là, devant les yeux. Elle est faite de temporalités différentes, traversée de fantômes, convergences d’histoires multiples. L’anthropologie de tout ce qui fabrique les images – les systèmes intellectuels, les systèmes d’objets, les systèmes techniques – est indispensable. Un des outils qu’il mettra en place pour désorienter l’histoire de l’art et la penser autrement, sera une bibliothèque, pas n’importe laquelle. Alors que la bibliothèque est souvent définie comme un lieu de savoirs où trouver des réponses, des solutions, la bibliothèque de Warburg se développe comme un « espace de questions ». « Cette dissémination anthropologique requiert, évidemment, de multiplier les points de vue, les approches, les compétences. À Hambourg, c’est l’impressionnante Kulturwissenschaftliche Bibliothek Warbug qui devait assumer la charge – infiniment patiente, toujours élargie et remise en chantier – d’un tel déplacement épistémologique. Imaginée par Warburg dès 1889, mise sur pieds entre 1900 et 1906, cette bibliothèque constitua une sorte d’opus magnum dans lequel son auteur, quoique secondé par Fritz Saxl, se perdit probablement autant qu’il y construisait son « espace de pensée ». dans cet espace rhizomatique – qui, en 1929, comprenait 65 000 volumes -, l’histoire de l’art comme discipline académique subissait l’épreuve d’une désorientation réglée : partout où existaient des frontières entre disciplines, la bibliothèque cherchait à établir des liens. » (Didi-Huberman, « L’image survivante »). « Bibliothèque de travail », « bibliothèque en travail », « espace de questions, un lieu pour documenter des problèmes », c’est un outil orienté pour « expérimenter sur soi-même un déplacement du point de vue : déplacer sa position de sujet afin de pouvoir se donner les moyens de déplacer la définition de son objet. » C’est bien dans cet esprit que les médiathèques doivent penser leur évolution, leur plasticité – capables de plastiquer l’inertie des lectures normatives en proposant d’autres formes lectrices -,  c’est ce savoir-faire de lectures qu’il faut rendre public, partageable, bien collectif. Ça exige bien évidemment des moyens qui sont loin d’être envisagés. On peut craindre que les efforts actuels pour dispenser les compétences de lecture ne soient orientés vers des objectifs de culturels qui retournent l’art de la lecture contre elle-même. Un texte plus récent (2009) revient, par un biais différent, sur ce sens de la lecture et la notion de bibliothèque envisagé par Warburg : un chapitre de Catherine Malabou intitulé « La lecture : pierre d’angle défectueuse ou blessure qui se referme ? » Elle y confronte Hegel et Derrida : « Hegel et Derrida ont ceci de commun qu’ils considèrent tous deux la lecture comme un acte, une production, c’est-à-dire déjà comme un geste d’écriture. » Elle rappelle comment Derrida pense la lecture : « Dans De la grammatologie, Derrida déclare : « La lecture doit toujours viser un certain rapport, inaperçu de l’écrivain, entre ce qu’il commande et ce qu’il ne commande pas des schémas de la langue dont il fait usage. » Plus loin : « Commençons par les « coins négligés ». Il s’agit de certains lieux du texte qui non seulement n’ont pas fait explicitement l’objet d’un commentaire mais qui surtout n’ont pas retenu l’attention de l’auteur du texte lui-même. Or la « tâche de lecture » déconstructrice révèle que ces « coins négligés » constituent un centre, un centre paradoxal, dit encore « centre décentré ». Ouvrir une lecture reviendrait ainsi à montrer comment un texte est susceptible de passer – et passe nécessairement toujours peut-être – à côté de son propre centre et dit toujours l’essentiel de manière latérale. » Le rôle des médiathèques et bibliothèques, déporté vers la médiation, est bien d’ouvrir des lectures (de textes, d’images, de sons). Ce qui ne peut se concevoir en contribuant à faire fonctionner un système d’informations sur les expressions culturelles qui n’ouvre rien, perpétue des schémas d’histoire de l’art hyper académiques, en ne manipulant que des données « objectives » : la fiche technique, la bio présentée comme petite histoire faite d’anecdotes, dates, lieux… Ça ne suffit pas à constituer les médiathèques comme des lieux, des équipes, des « plateaux de sens » où l’on mettrait en partage une approche de la lecture, de la culture, du sensible. (Cette pratique ouverte de la lecture de textes est illustrée de la manière la plus éclatante et fertile dans chaque chapitre de « La Chambre du milieu » où Catherine Malabou « élucide » des points de friction entre des textes et des concepts considérés comme incompatibles (Hegel/Deleuze, par exemple) de manière à faire bouger les lignes. Très instructif aussi, et il faut en prendre de la graine dans notre métier de médiathécaire : certains, arguant que la règle est de rester fidèle à ce qu’a voulu dire l’artiste, ce qui limiterait l’interprétation et la lecture au reportage des propos de l’auteur – pourraient considérer qu’expliquer certains passages de Hegel à la lumière de concepts scientifiques dont il ne pouvait avoir connaissance – comme la plasticité du cerveau -, représente le cas typique de trahison, y voir ce que l’on y met. En tout cas, c’est jouer en « anachronisant » des terrains de lecture, méthode qui était aussi préconisée, soit dit en passant, par Aby Warburg. Le reportage est informationnel, mais la médiation a besoin d’activer tous les autres possibles de la lecture qui sont des écritures qui laissent des traces, des sédiments, de quoi construire quelque chose de durable. Les médiathèques sont idéalement destinées à être ces espaces de questions. Il faut aussi parler des plaisirs que cela peut procurer et d’abord celui de sentir que la surface de terrains vierges à explorer est immense, ressources nouvelles infinies…(PH)

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