Contraste et miroir, de la selle au rosier

Profitant de la fonte des neiges, j’ai roulé soixante kilomètres samedi, presque tout sous la pluie, d’abord intermittente, plic-ploc espacé, pas la peine de changer de programme, on roule, on roule, et la flotte installe son rideau de douche. Le ciel est de plus en plus bouché et le macadam un miroir fluide, sombre. Près des fermes, la route est couverte de terre glissante et en lisière des bois, où il y a eu des congères, il reste de longues traînées de neige brune. Défier la chute, le dérapage, la disparition, angoisse et adrénaline*. L’eau s’infiltre de plus en plus, les gerbes qui remontent des pneus imbibent le cuissard, couvrent le dos de boue. Les extrémités, pieds et mains sont de plus en plus gourds. Dans la brume de fin d’après-midi, il y a des lueurs d’argent, des nuages métalliques. À part ça, on roule sans rien voir, plié en deux, sans perspective, concentré sur le mouvement de balancier qui permettra de s’en tirer, de garder le centre corporel au chaud, de faire en sorte que les muscles produisent des calories qui repoussent la froidure. Et puis, il faut avancer pour réintégrer le confort, on trace à l’aveugle, à l’instinct, dans une cuvette grise sans horizon.  On avale la grisaille, on est passe-grisaille comme on dit passe-muraille, et elle est épaisse la muraille-grisaille.  Quelques doigts et doigts de pied sont raides, douloureux, on ne les sent plus, on pédale sans répondant, le guidon devient abstrait, changer de vitesse demande un effort significatif! Le corps mions flexible se concentre sur sa vitesse, sur un fil de vitesse, chuintant, éclaboussant. À l’arrivée, il faut plusieurs heures avant de se sentir sec et réchauffé. – Le lendemain, franc soleil au jardin, ciel bleu, il fait doux, je m’occupe d’un rosier non encore taillé. Les rosiers commencent leur renouveau dès la croissance lumineuse entamée (c’est pour cela qu’il est recommandé de les tailler avant l’hiver). Il suffit de gagner quelques minutes de luminosité par jour pour qu’ils le ressentent et se réveillent. Là, je les sens déjà gorgés de lumière, en pleine activité, bourgeons, petites feuilles abondantes, vert intense, jeune vie rayonnante. C’est contagieux. Au fur et à mesure de la taille, en extrayant des buissons les branches coupées, la plante s’accroche aux vêtements, les épines égratignent la peau, piqûres vives de clarté – fines douleurs stimulantes contrastant avec l’engourdissement sombre de la veille, la chair traversée de glace – , les rameaux tranchés libèrent d’infimes vapeurs luminescentes, fraîches, la lumière végétale des rosiers entre par tous les pores. Emanations diffuses de ces blessures qui viennent cicatriser l’empreinte de l’épreuve du froid enduré la veille, à vélo. Comme pour le macadam sombre qui attire la chute, ici, le rosier avant-signe printanier exerce une attraction magnétique, il s’empare du jardinier, celui-ci y chute, suivant son manque de soleil! On retrouve, inversée, ce désir de chute, comme attirance pour une disparitio, un « passage à travers », prélude à renaissance*. – J’accumule ces sensations, ces images, c’est toujours utile, à un moment où l’autre, pour clarifier et exprimer une émotion, une caractéristique d’une œuvre d’art, musique, littérature, cinéma, peinture. C’est avec un catalogue – ou mieux, une bibliothèque –  de pareilles sensations – surtout si elles concernent des expériences de lumière – que l’on comprend, que l’on peut lire et interpréter, avoir des expériences esthétiques qui ne soient pas que théoriques, livresques. Il faut que le sensible puisse opérer des comparaisons entre des situations, des ressentis… // * Cette attraction motrice, mécanique, dynamique pour la chute se nourrit d’images d’impacts sur le sol, d’informations venant de l’esthétique, de l’artistique et du culturel au sens large sur la transcendance de la descente, de la glissade, dégringolade et choc avec le bas; ce plaisir physique de rouler sur le fil le plus vite possible, en se sentant de moins en moins souple dans la conduite – cfr. les glissades dans certains virages – est alimenté par une toute représentation iconographique de la chute, qui travaille à l’aveugle, inconsciemment dans les muscles, l’effort, la respiration; plus ça pédale et plus on fantasme l’image « où ça chute », comme point de traversée, de re-départ, de rencontre avec ses propres survivances, ses propres temporalités intérieures plurielles, chaotiques, dont parle Didi-Huberman dans « L’image survivante. Histoire de l’art et le temps des fantômes selon Aby Warburg » : « Le modèle du Nachbelen (survivance) ne concerne donc pas seulement une quête des disparitions : il cherche plutôt l’élément fécond des disparitions, ce qui en elles fait trace er, dès lors, se rend capable d’une mémoire, d’un retour voire d’une « renaissance ». » Ce qui attire – dangereusement – vers la chute aau sein d’une course sur terrain risqué est bien cette part « féconde » de la disparition chuter étant une disparition… (PH)

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