Nos enfants sont nos parents (comme disait l’autre)

Henner Winckler, « Lucy », (VVO136)

On découvre Maggy, adolescente, avec un bébé sur les bras. Le père ne lui semble pas à la hauteur de la situation, elle vivote chez sa mère, sans formation et en rupture scolaire. Rien n’est fixé hormis le fait qu’elle est mère, apprend/joue à être mère, avec des phases où elle ressent ça comme une corvée, une amputation, et d’autres où elle est dans cette peau maternante de manière innée, proche d’un épanouissement qu’elle n’a pas vu venir, qui vient trop tôt, qu’elle ne comprend pas encore. Un apprentissage qui s’accomplit à l’instinct, dans un mélange d’irresponsabilité et de maturité toute fraîche, sans dramatisation. Si le tableau objectivé est plutôt sombre – aucun avenir ne se dessine franchement -, Henner Winckler ne noircit pas le tableau, désamorce tout regard moralisateur, écarte la tentation facile de mettre en scène des tensions, des impasses, des dérapages, de récupérer le sensationnalisme de faits-divers impliquant des adolescents parents. Il procède à une mise à plat pour que la fiction soit un moment de réflexion, contribue à un regard neuf. Il documente une situation par une fiction qui désamorce toute lourdeur, toute surdétermination. Entre la vie chez sa mère, les sorties en boîte avec les copines – le bébé étant alors confié lestement à des copains, mais sans que ça ne pose problème, sans que ça dégénère en négligence, maltraitance, traumatisme -, Maggy tombe amoureuse. Le garçon est plus âgé, travaille en discothèque et développe quelques combines lucratives, pas très avouables, sur le Net. Assez pour être économiquement indépendant. Rapidement, « ils se mettent en ménage ». Il y a désir l’un pour l’autre, plaisir à être ensemble, mais la manière de « se mettre ensemble », de « faire couple stable, officiel », a quelque chose de superficiel, comme s’ils entraient dans une image, comme s’ils imitaient les indications d’un mode d’emploi, un kit du vivre ensemble. D’où viennent les représentations qui les guident ? Des photos de magazines people, des personnages de séries télévisées ? Il y a comme un passage hésitant, déstabilisant entre le flirt et le temps partagé. Quelque chose de fluide, léger, sans conséquences doit se solidifier, acquérir une consistance dont ils ignorent, qui est comme une matière étrangère, un corps étranger qui s’immisce entre eux. Cette consistance se doit d’être rassurante parce qu’elle se construit autour d’un tiers, le bébé Lucy qui garde, effectivement, à des degrés divers selon elle ou lui, les caractères d’une invitée étrangère. Qui vient bouleverser. On peut dire que dès qu’ils se posent, passent un moment ensemble au salon – en-dehors du shopping, des repas, des sorties, de l’une ou l’autre obligation, de la baise, bref dès qu’ils ont du loisir et ça représente encore beaucoup de temps -, c’est face à la télévision, la télécommande en main. Non pas pour regarder quelque chose de précis, un film, une émission repérée dans le programme que l’on décide de regarder selon un plan d’intérêts. Non, c’est pour se vautrer et ouvrir la vanne aux images, se connecter au flux continu, boire et grignoter. Le regard agrandi, vague, rêveur. Il n’y a dans le scénario aucune charge caractérisée contre la télévision. (J’ai bien dit que les éléments sont posés, jamais accentués. Le trait n’est jamais forcé, à l’inverse d’un certain cinéma dit social qui « dépouille » son esthétique pour accentuer la charge mélodramatique.) Mais ce regard téléphage est bien celui que ces deux jeunes promènent sur leur réalité, c’est avec ce regard qu’ils composent leur quotidien, les scènes et leurs rôles, leur mise en place. Le contact visuel avec la réalité, l’appréhension des contextes avec leurs tenants et aboutissants par le regard qui jauge comment s’y impliquer est lâche, il glisse, il déconnecte, il se faufile. Ce qui confère, paradoxalement, une étrange légèreté, rien ne se fige, les bases d’une plasticité non engagée dont il est possible de retirer un enseignement profitable. La situation entre Maggy et son copain ne tient pas longtemps. Il n’y a rien pour fonder une relation entre eux à travers un enfant – ça ne correspond à aucun projet, malgré de bonnes intentions, un enfant ne correspond pas à quelque chose qu’ils puissent partager, avoir ensemble, au-delà d’en être tous les deux les parents biologiques, à la limite ils ne savent pas pleinement ce qu’est un enfant, c’est de l’inconnu -, ils sont là comme des pièces rapportées, leurs rythmes de vies se dissociant, se désolidarisant. Les contraintes du bébé, l’absence de liberté, la privation de sorties et son lot d’insouciances nocturnes, le retour des ex respectifs, tout ça les mine sérieusement. C’est pas cool. Maggy se barre avec la poussette, l’essentiel, ça reste Lucy. Elle tourne en rond, désemparée mais sans perdre vraiment la tête, elle a quelque chose de buté, on se dit qu’elle va craquer, on ne voit pas ce qui peut la faire tenir – quand va-t-elle mesurer l’abîme de l’avenir ? -, pourtant elle semble s’accrocher à quelque chose. Elle revient à l’appartement de sa mère qui, malgré quelques tensions et vacheries mère-fille, maintient un support affectif indéfectible, une aptitude à comprendre et à consoler qui dépasse le soutien raisonné. Angoissée, Maggy veut lui confier Lucy et, dans la transaction, est soudain même prête à s’en défaire complètement – l’effacer de sa vie – pour recommencer une vie libre, récupérer et garder son mec. Un moment de bluff, de panique. Elle s’accroche un peu au copain, pas longtemps, retourne en virée avec une copine, drague et couche, va montrer son bébé à l’école, visite le père de l’enfant et ses beaux-parents, elle tourne en rond, Maggy flotte, le regard clair et écarquillé comme cherchant à embrasser tous les écrans de la téléréalité où elle se voit patauger, cherchant à passer e l’autre côté. Elle se démène, elle semble déterminée, têtue dans le flottement. Elle est en train de réaliser les conséquences de ses actes, les répercussions de la maternité qui l’ont complètement changée à un point tel qu’elle ne l’a pas encore complètement réalisé, intégré. Si bien que la confrontation avec ces contraintes – il y a quelque chose qu’elle ne peut pas gommer, évacuer, avorter, pour revenir en arrière -, avec son poids de douleur et de mal-être n’est pas présentée comme un processus d’expiation. Mais de transformation. Il n’y a pas de punition, mais des ajustements, la vie travaille, cherche des solutions. Heureusement, même si personne dans son entourage ne semble vraiment en mesure de la prendre en charge, personne ne l’accable. Elle n’est pas rejetée, on ne lui impose aucun stigmate, tout le monde l’intègre avec cette donnée nouvelle, un enfant. Avec simplicité. Un peu chahutée, transportée d’une maison à une autre, devant intégrer de nouveaux visages – tantôt la grand-mère est omniprésente, tantôt elle est rare et c’est un mec en casquette qui la dorlote ou un type inconnu qui la berce quand elle se réveille la nuit, avec chaque fois des mondes de différences au niveau des voix, des odeurs, des formes, des touchers – la petite Lucy ne souffre pas de la situation : elle dort normalement, a des crises de larmes normales, elle « prend » bien, s’adapte à la crèche comme n’importe quel bébé, elle sourit, semble vive et curieuse, porteuse d’avenir. Rien ne semble perturber le développement de ce bébé. Il a une force indéniable, il n’est pas abîmé par la situation. Maggy ne s’y trompe pas qui, fatiguée de courir, d’essayer de trouver par elle-même une solution, abandonne, revient simplement à la crèche, son véritable point d’ancrage et de reconstruction. Ça ne clarifie rien, ce n’est pas un happy end qui dresse un joli tableau de « comment tout s’arrange », simplement la jeune mère sent qu’en s’accrochant à son enfant, en répondant à ses attentes, en cherchant son bien-être, elle intègre un processus qui donne du sens. C’est, d’une certaine manière, son capital vie, avec ses cotations à la hausse, à la baisse, ses récessions, dépressions, inflations, ses pertes, ses galères, tout cela pouvant se transformer en bout du compte en gain global. On « fabrique » nos enfants, ils deviennent ce que nous sommes – en nous mêmes et organologiquement avec tout ce qui nous entoure -, et ils nous forment, nous devenons ce qu’ils deviennent, c’est un échange et la crise d’adolescence – ici « résolue » dans une maternité précoce – est cet instant agité de passages incalculables!  Là non plus, Henner Winckler ne force pas le trait de l’optimisme, il termine avec une question ouverte, un écran vierge.  (PH) – Henner Winckler en prêt public – A télécharger sur UniversCiné Extrait Youtube, lancement

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