Cinq cordes à l’infini

Gérard De Smaele, « Histoire de banjos »/ Les rendez-vous de la Médiathèque de Bruxelles (centre).

Gérard De Smaele est un tout grand spécialiste du banjo (sollicité internationalement). Il ne fait pas que l’étudier, il en joue, il baigne dedans, il en a fait le sens de sa vie, non pas d’une manière réductrice, en ramenant la vie à une pratique instrumentale, mais en transformant cet instrument comme mode d’accès à une compréhension de tous les mystères de la vie, moyen de rencontre des autres, moyen de voyager de singularité en singularité, d’individu en individu, de région humaine en région humaine, de style en style, d’échapper à tout formatage industriel et commercial ! Il est tombé dedans, d’une certaine manière il s’est noyé dedans, ce que l’on appelle céder à une passion dévorante. Dans cette dévoration, il est comme un poisson dans l’eau, il s’en nourrit, il s’y régénère continuellement, ne voit jamais le fond. Pour cette présentation d’une passion, en rendez-vous face à un public en médiathèque, il jubile en moquant les historiens classiques aux mentalités muséales, restituant un mot de Pete Seeger qu’il doit souvent citer : « ils déterrent les os d’un cimetière pour les replanter dans un autre cimetière ». (Il y a de ça, mais c’est un peu simple.) Pour sa part, il choisit – mais est-ce lui qui a choisi ou une force qui le dépasse – d’aborder de front l’indicible du banjo, de révéler l’intimité de cet instrument fondamentale dans l’histoire des musiques populaires des Etats-Unis. Face à cette tâche énorme, il est tremblant, hésite, bafoue, frappé de balbutiements alors qu’il connaît tout ça « par cœur » (le « cœur », dans cette expression réunissant en un seul siège de connaissance, plusieurs organes qui fabriquent du savoir : cerveau, mains, tripes, peau, regards…). Il repasse plusieurs fois par la mauvaise image du banjo, répandue par les musiques commerciales et les usages vulgaires, privilégiant les effets de rapidité, de tape-à-l’œil. Le banjo, ce n’est pas ça. Il tourne, en circonvolutions mi-stériles mi-dévotes, autour de ce qui fait que le banjo est différent, sensible, difficile à saisir. Comment s’en sortir ? En effet, il y a autant de banjos que d’interprètes valables, l’histoire de l’instrument se divise et se multiplie en autant d’histoires d’hommes-musiciens. Dans cette errance, surnage de temps en temps une information formelle, un élément concret qui permet de composer une image plus juste de l’instrument. En tout cas, comme par défaut, c’est une bonne leçon sur la manière d’aborder un instrument de musiques (une musique, un courant musical) : effacer les certitudes, renoncer à tout ce que l’on sait, patauger dans l’inconnu ! Il évoque la magie, que le banjo s’entend au mieux en-dehors de tout enregistrement, de tout concert, quand le banjoïste joue pour lui-même, sans imaginer être entendu, sans espoir d’auditeur, pour rien. (Il y a dans l’exécution solitaire des instants de vérité qui doivent jouer pour n’importe quelle pratique musicale, autre que musicale aussi d’ailleurs !) Ainsi de Derrol Adams qui, quand il rentrait chez lui après un concert, reprenait son instrument et jouait dans la nuit, « jouait enfin vraiment », pour lui seul. Les rares témoins cachés ayant alors la chair de poule. Sans doute est-ce là une ancestralité du banjo, instrument pauvre manipulé par des musiciens non professionnels, hors circuit, se produisant très rarement en concert, devant quelque public que ce soit, jouant pour accompagner leur vie, comme exercice spirituel quotidien. C’est en quête de ces moments-là qu’un passionné comme De Smaele voyage beaucoup, cherche à rencontrer ces frères en banjo, dans la vraie vie, le quotidien de leurs cinq cordes. Pour apprendre, s’imprégner de chaque histoire individuelle qui engendre chaque fois un style particulier. C’est aussi pour saisir quelque chose de cette intimité du banjo qu’il privilégie, dans les exemples sonores qui ponctuent son non-exposé, des perles issues de collectage, des stylistes incroyables, inimitables et la plupart inconnus, amateurs, vivant de métiers durs (les champs, la mine). Bill Cornett, Morgan Sexton, Roscoe Holscomb… Et c’est vrai que l’on entend alors du banjo subtil, inventif, poétique, sans que l’orateur ne vienne « mettre le doigt » dessus, en expliquant le jeu des différences… C’est l’occasion aussi de rappeler, dans quelques méandres, l’importance de ces collecteurs de terrain, de cette économie artisanale du disque qui a donné tout de même des répertoires énormes, Folkways repris par Smithsonian par exemple. Cette transmission de terrain présentée comme la manière de capter une relation authentique à la musique, où s’entendrait ce qui est en train de disparaître des manières actuelles de faire la musique…Et puis, Gérard De Smaele ouvre l’étui, sort l’instrument, un banjo « ouvert » (dont la caisse ronde n’est pas fermée) qu’il élève à la lumière, au-dessus de la table, comme on présente maladroitement un nouveau-né. Il en détaille les composantes, explique la caractéristique de la résonance (« la caisse circulaire assure une acoustique vigoureuse »), la manière dont la peau qui habille cette circularité est couverte par une pièce métallique… rien que dans ces quelques agencements, les variantes sont infinies, formes de peau, formes de la pièce métallique, nature de la peau (écureuil, chèvre, vache…), taille des différents organes, matière des cordes, longueur du manche, type de bois… Tous déterminants qui sont « histoires de luthiers » comme on dirait – ou que l’on disait à une certaine époque – des « histoires de sages-femmes ». De toutes ces manières différentes de concevoir un banjo découlent donc une infinité de spécimens, ce qui en fait un instrument difficile, complexe, instable. Fidèle à ses origines pauvres d’instrument fabriqué avec les moyens du bord ? Chaque musicien choisit en fonction de l’accord de résonance entre l’objet et l’âme. Viennent ensuite les techniques personnelles qui permettent de faire varier considérablement, de l’un à l’autre, la manière dont un banjo va sonner. La codification n’est pas aussi stricte que pour des formes classiques, les manières de « mettre les doigts » sont très personnelles, idiosyncrasiques (dans l’apprentissage du piano classique, la position des mains et des doigts ne se discute pas). L’usage qu’on lui destine est important aussi : un banjo pour jouer dans un groupe ne sonnera pas de la même manière si on en joue en soliste. « J’ai vendu un jour un banjo que je supportais plus. » On touche là une complexité touchante, fébrile, le cœur du mystère. On comprend bien dès lors pourquoi il est impossible d’assister à une présentation structurée, le banjo s’y refuse, il échappe à toute norme de communication verbale dès lors qu’on le vit de l’intérieur. À l’indicible nul n’est tenu. Personnellement, malgré tout, après coup, par déductions et assimilations détournées, je trouve cette forme de témoignage instructive, elle fait passer deux trois choses qui valent la peine, ne serait-ce que la manifestation de cet émoi, de ce dérangement passionnel, cette performance de ce qui ne parvient pas à se dire sur ce que la musique fait aux hommes! (PH) – Gérard De Smaele en prêt public. – Une introduction au banjo américain, publiée par la Médiathèque, travail de Gérard De Smaele et Etienne Bours. – DVD concernant de près ou de loin le banjo

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