Comment rompre avec le foot!

Substitute, 2006, film de Fred Poulet et Vikash Dhorasoo

Précédé d’une presse flatteuse – dont on retrouve quelques éclats péremptoires, en guise de publicité, sur la jaquette du DVD, « Une grand moment de cinéma » (L’Humanité), « Le meilleur film lié au football depuis dix ans » (So Foot), « Une véritable réussite » (Le Monde) – le film « Substitue » (me) décontenance. Pourtant, il ressemble en partie à ce que j’imaginais, je n’attendais pas à un truc conventionnel, sorte d’enquête formelle dans les coulisses des matchs et des chambres des joueurs. Mais ce montage entre reportage « caméra cachée », cinéma expérimental, concept arty et clip musical me convainc à moitié. Cela pourrait néanmoins ressembler au genre d’objet cinématographique appelé par Isidore Izou : le son est aussi important que l’image, cela semble travaillé à même la pellicule, c’est un drôle d’objet. Rappelons rapidement de quoi il retourne. Fred Poulet, peintre et chanteur, rédige aussi des chroniques de foot pour Vacarmes qui sortent des approches habituelles, en tout cas qui cherchent à rendre perceptibles d’autres réalités du foot. En 2006, l’équipe de France participe à la Coupe du Monde et Fred Poulet confie des caméras à Vikash Dhorassoo pour qu’il filme – je reprends l’intitulé du slogan – « l’intimité d’un joueur de l’équipe de France ». Il ne s’agit pas de caméras numériques mais de super 8, ce qui est moins discret à manipuler et ne va pas sans entraîner un sérieux commerce de pellicule entre Fred Poulet et son ami footballeur. Sachant que Dhorasoo aura joué seize minutes en tout, lors de cette coupe du monde, je m’attendais à une série de points de vue singuliers, de digressions obliques sur l’endroit même où s’envole l’espoir de jouer, à partir du banc de touche, là où doit se ressentir le plus le fait d’être mis à l’écart. Bon, il n’en est rien. Le film, plus qu’un film sur le foot, est un film sur une manière détournée de réaliser un film sur le foot. Ça commence par un apprentissage sommaire de la caméra. Quelques plans sur les origines de Dhorasoo, son quartier, un terrain d’entraînement où rivalisent de jongleries quelques jeunes plein d’espoir, quelques plans qui révèlent discrètement son cadre familial (ce n’est pas un flambeur qui frime). Dans un bonus, il raconte que, pour un Dhorasoo qui s’en tire, ce sont des dizaines de gosses qui n’ont pas d’autres rêves et qui seront inévitablement brisés, que ce soit de sa génération ou de celles qui suivent (l’intégration par le sport qu’ils disaient !). À propos de son statut dans l’équipe, on revoit une scène où, appelé en remplacement de Zidane, il est copieusement hué et sifflé par le stade. Il explique à comprendre difficilement la raison de cette animosité, tous ces gens plutôt pauvres qui s’accrochent au foot faisant plutôt partie de « ceux qu’il défend » (comme il dit). Ce que le film va être, mystère : tout dépendra de la matière première que Dhorasso aura réussi à filmer, matière dans laquelle Poulet va puiser pour monter quelque chose (créant le sens, « l’histoire », au montage). C’est pour cela que le film comporte pas mal de scènes d’ajustements, de moments où ils restent en contact pour maintenir le fil du projet, où ils parlent du film à faire, en train de se faire. On découvre, il est vrai, un footballeur atypique : plutôt solitaire dans sa chambre, préférant la compagnie d’un bon bouquin (genre Jonathan Coe) que d’une fille rémunérée. Mais pas fortiche pour imposer le projet de « filmeur » (terme d’Alain Cavalier) au sein de l’équipe de foot, et donc, ce qu’il filme est marginal, sombre. Des couloirs, des parties de chambres d’hôtels, des autoportraits clairs-obscurs. Le film semble bifurquer plusieurs fois, Fred Poulet filmant aussi ses logeurs avec lesquels il converse, la périphérie de ce qui encercle le cirque du foot : les murs, les grilles, les cordons de la sécurité, tout ce qui rend le foot inaccessible au commun des mortels. Mais dans l’ensemble, le projet glisse dans le blues du footballeur qui ne joue pas. Le discours du joueur  évolue. Dans un premier temps, c’est « quoiqu’il arrive, y être, faire partie des 23 sélectionnés, c’est déjà énorme, jouer ou pas jouer, je m’en fous ». Au fur et à mesure que passent les matchs sans être appelé sur le terrain : « Il m’a distingué, il m’a entraîné pendant des années pour gravir une montagne et quand il s’agit de gravir, il appelle le fils du voisin. C’est une trahison. » Enfin, la conclusion, parce qu’il faut bien réagir, ne pas sombrer : « Je veux avoir ma part de la médaille, si on gagne. J’ai fait tous les matchs éliminatoires, j’ai qualifié l’équipe de France, j’en suis… ». Voilà, c’est surtout le portrait de cette solitude, du foot qui se retire d’un joueur par la grâce d’un entraîneur, d’un concours de circonstances, un joueur qui finit par en avoir marre du foot mais, par la pression du groupe, les enjeux, le souci d’équilibre (« ça déçoit tout le monde, la famille…), se réintègre, y croit, participe aux obligations médiatiques, etc. Les plans sont peu stables, souvent flous artistiquement, perspectives qui se dérobent. Quelques images d’entraînement volées. Quelques brèves atmosphères de stade à l’intérieur, avec la caméra braquée sur l’écran où l’on annonce les changements de joueurs (substitue) et de l’extérieur quand Fred Poulet s’attable pour avaler hot-dogs et bière. Par défaut, filmant le vide du foot, les douves sombres, marécageuses, qui séparent ceux qui en rêvent et la machine implacable qui en produit le grand spectacle oui, ça parle comme rarement de ce milieu. Et de l’impression de monde qui s’écroule quand on en est rejeté. Mise en abîme du joueur qui ne joue pas, privé de terrain, privé de raison d’être, de son travail dans un scénario où la relation psychologique – la dépendance – à l’entraîneur prend des proportions énormes. C’est peut-être un film sur le sevrage du foot, la rupture forcée de cette dépendance !? Est-ce pour autant un film réussi sur le football !? J’en doute, sans être convaincu, pour autant, qu’un reportage de facture classique pourrait en dire plus et mieux. Je crois qu’ils ont joué une expérience intéressante et que le résultat, méritant d’être regardé, est tout de même moyen. Un bon footballeur, intelligent, sensible ne fait pas un bon filmeur, même quand il peut « se contenter » de filmer n’importe quoi, n’importe comment, même quand il faut équipe avec un affûté comme Poulet. (PH) – Fred poulet chanteur, parolier, en médiathèqueBlog de Dhorasoo

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