Cinéma belge (et réflexes patriotes?)

Une enquête sur « la perception par le public du cinéma belge francophone », dont les grandes lignes ont été publiées par les journaux (Le Soir, 12 janvier), établit le constat que le cinéma belge francophone est mal connu et doté d’une image considérée comme négative : « Films à petit budget, déprimants, lents, qui manquent d’action et d’ambition ». Une bonne partie de ces défauts pourraient être revendiqué comme des qualités ! « 46% des personnes interrogées associent le cinéma belge aux seuls frères Dardenne » et, Le Soir a beau « avoir un scoop pour vous : le cinéma belge ne se limite pas aux frères », l’étude révèle que l’opinion que le public a du cinéma est forgée par « l’opinion des prescripteurs », en grande partie les médias. Le public n’est pas idiot qui considère que le « film belge n’est pas un genre en soi », ça tombe sous le sens. (Il y a tout au plus des tons, des ambiances, des couleurs, bien de chez nous. Que ce soit dans «Coup de foudre à Moscow » (film flamand), « C’est arrivé près de chez vous », « Ultranova », « La raison du plus faible »…)Il faut aussi relativiser fortement les résultats de pareille investigation : ainsi, quand elle prétend révéler que les amateurs des blockbusters sont très rares, « seulement 1% des répondants » ! Si c’est le cas, on nous ment sur les chiffres des fréquentations des salles ! il faut plutôt y voir le même phénomène que les analyses sur les publics de la télévision : une majorité déclare que les programmes sont nuls mais ils sont regardés massivement ! C’est interpellant. La conclusion journalistique comme politique cule de source : il faut marketer le cinéma belge, le promouvoir, le soutenir, le montrer dans les écoles, éduquer au cinéma belge… C’est tout aussi interpellant. Notre rôle de responsables culturels consiste-t-il à promouvoir des productions nationales, une économie culturelle nationaliste ? (Rien, dans ces prises de position, ne vient étayer les orientations suggérées sur des critères de qualité. À moins de postuler que film belge francophone = bon film !?) Notre mission n’est-elle pas d’éduquer à des pratiques culturelles autonomes, d’ouvrir les schémas mentaux à la curiosité bien entendue, de sensibiliser au cinéma de qualité au sens large, historiquement et dans ses actualités internationales, selon des programmes respectueux de la diversité culturelle ? Ce genre de politique de fond, éducation publique des sensibilités cinéphiles, ne pourra que profiter au cinéma belge. Plus les publics sont mâtures dans leurs compétences culturelles, dans ce qui leur permet d’asseoir leurs choix et leurs goûts, mieux les créateurs ambitieux (dans le bon sens du terme) trouveront du répondant. Est-il intéressant d’être apprécié, d’avoir un public belge parce que l’on est un cinéaste belge ? Imaginez le dialogue : « J’ai aimé votre film.  – Pourquoi ? – Parce qu’il est belge ! » C’est valorisant ! Dans l’éducation culturelle, il faut de l’audace, de l’ambition et former les têtes à la réceptivité de toutes les cultures (ce qui implique de lutter aussi contre le snobisme : « ça ne m‘intéresse pas, c’est belge »). Le protectionnisme n’est pas une bonne solution, même si, bien entendu, il faut un minimum pour ménager l’accès à une audience. La Communauté française va examiner la possibilité de donner une deuxième vie aux films belges, notamment par des projections dans les Centres Culturels et elle « compte engager une personne qui pourra éclairer les choix du public et contribuer à faire connaître le cinéma belge francophone. » C’est bizarre que ni la Communauté française, ni la presse non plus du reste, ne pense à ce propos évoquer les ressources de la Médiathèque !? Question de sensibiliser et de faire connaître le cinéma belge, un service de lecture public aussi riche en patrimoine et aussi performant en potentiel de médiation, ça vaut mieux que l’engagement d’une personne ! La Médiathèque met à disposition du public, pour usage personnel, domestique ou éducatif, une collection assez large de films belges (francophones ou non).  C’est tout de même un outil formidable pour éduquer, promouvoir, faire découvrir, confronter, mener des actions dans les écoles ! La Médiathèque tient à disposition, sans jugement et sans censure, des films en DVD qu’il est difficile de trouver ailleurs et elle achète systématiquement, pour ses collections, toute production belge ; mais, quant à mener une action prescriptive sur le cinéma belge, elle la conduira toujours avec esprit critique, parce que le rôle de la médiation culturelle est bien de forger et partager cette sensibilité critique. Conseiller un « produit » en disant, « allez-y, c’est tout bon, c’est du belge », ça ne peut que discréditer le prescripteur, sur le long terme. La Médiathèque organise aussi des rendez-vous avec ses usagers et il est tout à fait dans ses cordes d’y impliquer des réalisateurs (ce qui a déjà été fait avec Abel et Gordon, Boris Lehman…) – Il faut se démarquer du patriotisme et de ses ridicules. Je suis tout de même impressionné par l’éloge unanime, blindé – autoritaire – qui accompagne la sortie du nouveau film de Jaco Van Dormael, vaste tsunami belge d’autopromotion multimédia. Encore une chose interpellante ! Jusqu’à écrire, en une, en grand, en bien gras que ce film est déjà entré dans « l’Histoire », (H majuscule, s’il vous plaît). Je ne me prononce pas sur le fond, je ne l’ai pas vu. Juste le lancement, sans savoir qu’il s’agissait du film de Van Dormael, et j’ai pensé « encore un machin que j’irai jamais voir ». Bon. Je le verrai un jour ou l’autre (la Communauté française lui offrant une seconde vie dans des lieux alternatifs !). Alors, ne vous méprenez pas : il n’est pas question d’accorder plus de crédit à un jugement extérieur au territoire belge, « parce qu’ailleurs ce serait plus sérieux », mais face à la belge déferlante d’éloges, laissez-moi citer un petit bout du petit article de Libération : « On a un peu l’impression que le cinéaste est tombé dans sa blague et que personne dans son entourage n’a eu le courage d’aller le repêcher. Esthétiquement le film fait montre d’un brio technique évident sans que l’on soit séduit pour autant. Le brassage des influences et des genres finit par tourner à la recette expérimentale ratée – emboutissant Kubrick et Chatiliez. On ne peut reprocher au cinéaste son manque de singularité ou de vision mais pour dire quoi, au juste ? Rien, en réalité, ou alors des sornettes sur « l’effet papillon » (un œuf bouilli au Brésil va empêcher le héros de recontacter sa fiancée perdue) et la validité de toutes les expériences, vraies, fausses, ou foireuses. Le tarabiscotage de l’intrigue, le montage de bourrichon formaliste débouche en fait sur un semis de clichés sur une nappe à carreaux. » (Didier Péron). Certes, « l’étranger » perfide ne peut avoir totalement raison contre l’enfant de la nation, mais il n’y a pas de fumée sans feu et sans doute aurait-il mieux valu, modérer l’éloge, chercher à être plus juste, exagérer sans discernement, avec des formules trop énormes, ce n’est pas rendre service, globalement, dans un pays, à l’émancipation des pratiques culturelles. (PH) – Le cinéma belge disponible à la Médiathèque, attention y en a une masse, pas que les Dardenne, un vrai scoop! – Une plate-forme de téléchargement dédiée au cinéma belge (avec partenariat de la Médiathèque), Universciné.be

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