Le feu au lac

Angela Schanelec, « Nachmittag », 2007, VN0258

Je continue la découverte du jeune cinéma allemand... L’ouverture se fait dans un théâtre, grand angle des coulisses vers la salle, sur la scène un chien couché, ce que l’on identifie comme une actrice qui évolue sous le regard du metteur en scène, de ses assistants. C’est une répétition. L’actrice ne joue pas encore la scène, elle prend ses repères, se familiarise avec les éléments à manipuler, les déplacements à effectuer et son partenaire canin. Elle est dans un entre-deux, entre le texte étudié et la scène jouée. Pour le spectateur, il n’y a ni commencement ni aboutissement. Quelque chose qui peut tout aussi bien être en train de se faire ou se défaire. Le film commence dans une maison de famille à l’intersection de la ville et d’un lac. L’été est radieux, constant, la maison est souvent filmée en contre-champ, des coulisses vers les ouvertures lumineuses, ouvertes. Béances. Un oncle fatigué, désabusé, occupe la bâtisse avec son neveu, écrivain, qui s’occupe beaucoup de lui, semble l’admirer énormément. À vrai dire, au début, on dirait qu’ils forment un couple. Les vacances sont l’occasion d’un regroupement. La mère du jeune écrivain (l’actrice du début) rapplique, sa petite amie Agnès et une nièce, Mimi. Il n’y a pas de projet. Ils se retrouvent là par défaut, par attachement au lieu, au charme de la maison et ses souvenirs. Il y a de nombreux plans avec des corps tronqués, sans tête. Ce sont les membres, les mains qui sont au centre, et leur manière de passer le temps, de faire durer les tâches ménagères, les gestes banals, avant de retomber dans l’inactivité. Ballantes. Inutiles. Ranger la table de la cuisine, Repasser. Chercher ses lunettes ou les clefs de la voiture prend une importance énorme, presque une bousculade, un coup de théâtre, mais qui ne conduit à rien ! Tout est huilé par une certaine élégance aristocratique pour faire en sorte que Mimi ne sente pas les mouvements de décomposition, que la vie lui semble normale, des vacances ordinaires. Le vieil oncle joue aux cartes avec elle. Elle a juste quelques accès d’ennui, ça fait partie de l’éducation. La proximité du lac est idyllique, l’eau est bonne, se baigner est délicieux et une des activités courantes. Mais on verra peu de baignades. Par contre, en détails, la gestion de la baignade, le temps passé à sécher la gamine, la rhabiller après sa leçon de natation. Tous ces gestes répétitifs qui fatiguent, qui ne laissent jamais tranquilles et qui, quand ça va mal, donnent l’impression de pomper toute l’énergie. Les déplacements vers la ville ne semblent pas réellement inspirés par un désir, par un but (« j’avais une envie folle d’une glace, j’en anticipais le désir avec une telle joie, je me suis assis, et je n’avais plus envie de rien »). Gros plans sur les vitres de la voiture qui se déplace, quasiment rien n’est montré de ce qui se passe au bout du trajet. De son utilité, sa motivation. L’appel téléphonique qui dérange est laissé dans le vide. Le jeune écrivain s’enfonce dans la mélancolie de l’oncle par mimétisme. Celui-ci, à sa soeur : « Je ne m’intéresse plus aux gens, seulement ceux que je connais déjà… Tu m’indiffères déjà un peu. » Son neveu : « ma mère ne m’intéresse plus ». Régulièrement, les amorces de dialogue se délitent, presque comiquement : « Elle doit être bonne l’eau ? – Silence – Qu’est-ce que tu dis ? » « Je peux faire quelque chose pour toi ? – Silence – Tu dis quoi ? » L’écrivain écrit avec détermination, il tape le clavier avec énergie, concentré. Mais il est incapable de mettre un terme à son travail, de mettre le point final, c’est un texte sans fin ni commencement. Un entre-deux textuel, les mots, le sens ne cristallisent pas. C’est une écriture qui désagrège la relation au monde, à elle, une écriture de soustraction, d’effacement. Il s’en extrait pour clarifier, avec son ex, les termes de leur séparation, de leur perte d’amour. Etreinte étouffée, errance nocturne urbaine, toujours entre-deux, juste les trottoirs, un abribus, le bord d’un square, la devanture d’un marchand de glace, ce qui est périphérique aux activités auxquelles s’adonner en ville. Plusieurs autres dialogues tournent courts, Agnès avec un visiteur, petit ami de la mère : « Que désirez-vous ? – Je ne peux pas le dire… être heureuse. » Forcément, à tourner ainsi, des maladresses se produisent, une lame, une coupure, du sang impromptu. Etreinte étouffée mère fils, pansement. Les liens se sont dissolus, mais tiennent encore lieu de liens du sang, comme des membres absents manifestent leur présence après l’amputation. Fantômes. Ce n’est pas la même chose que l’absence de lien. C’est pire, probablement. Bien entendu, ils se nourrissent, mais on les voit rarement manger, ou à la va vite. Ils évoquent la faim, le besoin d’un repas quand, vraiment, l’estomac crie famine et couvre la mélancolie. Et sans jamais être certain qu’il y ait au frigo de quoi faire un repas. Comme si s’alimenter n’était pas dans leur plan. Alors que, traditionnellement, la bouffe partagée est un ressort des fils de vacances en famille ou entre! Ici, l’appétit (est) leur manque. Agnès au début : « Il faut me réhabituer à ce qu’il n’y ait rien, ici ». Le premier vrai sourire, naturel, illuminé, surgit à 86 minutes. La mère se souvient de ses longues promenades dans Paris, jeune mère avec son fils de six mois dans les bras, un moment de « renaissance ». « Autrefois, dit-elle à son amant, tu m’aurais vraiment aimée. Moi ». Vous voyez, il n’y a même plus de moi réel. En même temps, son frère évoque le sien de moi, en ses temps de magnificences, avec l’origine de sa fortune, une « très grande maison d’édition d’état civil », la maison était pleine de dossiers, de papiers. Il n’y a plus rien, l’état civil s’efface. En avançant, les visages sont plus présents, plus marqués, cadrés dans des suspens. En arrêt. Magnifiques photos, intenses, qui joue merveilleusement, tragiquement, avec cette lumière légère et chaude qui irradie de l’extérieur vers l’intérieur, vive près des fenêtres, blafarde au fond des pièces, illumine les traits saillants, fait ressortir le poids des ombres, des rides, des sillons, les plis de fatigue, d’abandon. Le refroidissement des êtres. Avec une netteté stupéfiante, qui n’éclipse rien. Décomposition d’âmes sur fond de lac paisible. Pour qui connaît la proximité de l’eau douce, le film a un parfum saumâtre, un arrière-goût de vase, de pontons pourris.Les gestes et les esprits sont lents, lourds, quelques fois encombrés d’eux-mêmes (le visiteur bras croisés), empesés dans le silence. La jeune fille a trop besoin de vie et de mouvements, elle quitte le navire. La mère, sur la berge (coulisses du lac), regarde son fils nager vers le centre du lac, se hisser sur une petite plate-forme flottante, s’allonger au soleil. Se prélasser d’ennui mortel, encore ne rien faire, à la perfection sur cette petite scène aquatique. Mais, de loin, on dirait qu’il éprouve une volupté à se coucher ainsi mouillé au soleil, il est tout entier dans ce geste, il y a trouvé une paix et la conduit à son terme. Quelque chose s’achève, hors de portée. (PH) – Angela Schanelec en prêt publicInfos sur le film

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