Musiques et réductionnisme

Je me souviens d’une époque où les thérapies (méthode Tomatis) à base d’immersion dans les ondes mozartiennes nous amenaient, en médiathèque, de beaux spécimens d’illuminés, empruntant sans discernement « tout Mozart » et se bouchant les oreilles, ostensiblement, parce que nous diffusions des musiques « autres » dans cet espace de prêt public. Ils avaient tout d’un coup une preuve scientifique que « ça » – ces expressions sonores soit de l’avant-garde, soit du hardcore, soit des musiques ethniques -, « ce n’était pas de la musique ». Et ce n’était pas la peine de discuter, leurs arguments étaient au-dessus de tout débat. Les recherches sur les impacts physiologiques de l’exposition à des flux musicaux sont loin d’être taries. Plusieurs articles récents ont font écho (Libération, Le Soir, Le Monde…). Baigner dans la musique classique, avant la naissance, au berceau, à la crèche, rendrait les enfants plus intelligents. Il paraît que cela déclenche une vraie folie aux USA. Dans sa page « Sciences & Santé » du 9 janvier, Le Soir publie : « Mozart apaise les prématurés. La musique classique aide les bébés à se développer. » Certaines musiques déclenchent des signaux neurobiologiques d’apaisement, un cocon rassurant qui favorise le développement des prématurés : plus calmes, ils perdent moins d’énergie, ils « prennent » mieux. Les scientifiques en charge de ce programme de recherche traitent cet impact « musical » au même titre que les effets positifs de la luminosité et du réconfort tactile. Le Dr. Mandel signale que Beethoven, Bartok et même Bach n’ont pas les mêmes effets que Mozart, par contre, le flow de certain rap pourrait être bénéfique, on n’est déjà pas dans un sectarisme scientifique absolu ! Par contre quand il cherche à définir ce qu’il appelle « l’explication musicale à ce phénomène », il faut commencer à se méfier, même si cela peut sembler ergoter ! Est-ce une cause musicale ou l’impact physiologique de la combinaison de certaines fréquences sonores qui peuvent, certes, former le caractère d’une musique, mais sans qu’elle puisse s’y réduire intégralement ? – Dans la même édition du même journal, dans les pages « Culture », un article plus marrant : « Les Beatles rendent plus sociable. Selon le Dr Tobias Greitmeyer, de l’université du Sussex. » L’expérience est ici comportementale : si vous gavez quelqu’un de musiques à paroles gentilles, œcuméniques, au sortir immédiat de cette douche béate, les individus seraient plus serviables, plus attentifs aux autres ! Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas capables, à d’autres moments de leur vie, d’être de parfaites crapules, l’enquête ne les suit pas jusque là ! C’est un manque de sérieux scientifiques, du reste, car à quoi bon les effets éphémères !? Et si les manifestations charitables au sortir d’un bain de bons sentiments n’était l’expression que d’une culpabilité refaisant surface, réveillée momentanément ! L’expérience est conduite en comparant à d’autres « cobayes » soumis à des musiques sans messages (insipides). Néanmoins, le scientifique laisse entendre que les musiques à contenus plus violents, voire agressifs, sont nocives. On voit aisément quelles sont les exploitations morales qui peuvent découler de semblables théories. Et faciliter le dialogue intergénérationnel qui se situe souvent sur des partages musicaux difficiles, des processus de reconnaissance complexes via les musiques liées à des âges différents. Or, il faut bien dire que, les illuminés qui se bouchaient les oreilles dans la médiathèque, en adorant le rayon bien fourni consacré à la discographie mozartienne, s’occultaient les conduits auditifs contre l’esprit. Il y a dans ces discours matérialistes sur la musique une confusion entre cerveau biologique et appareil mental, système nerveux et esprit. Il y a bien une part matérielle dans la musique qui peut bien entendu avoir des impacts physiologiques, comme n’importe quelles ondes. Mais cela ne concerne pas encore l’esprit. Même si l’excitation de certaines zones corticales peut, d’une manière ou d’une autre, avoir un lien avec certaines stimulations intellectuelles. La musique est avant tout une nourriture pour l’esprit. Bach, Beethoven, Bartok, Schoenberg, Ligeti, Stockhausen, Berio font travailler l’esprit et le développent. Toutes les musiques de la déconstruction moderne et post-moderne aussi (pour le dire vite), leur création de nouvelles formes, de sonorités « anomales » qui ouvrent les champs de la perception, les possibles des agencements sonores, stimulent la plasticité critique, mentale. Les musiques « violentes et à contenus agressifs », bien comprises, bien accompagnées, bien situées – à condition qu’elles ne soient pas liées à des moments réactionnaires ou régressifs mais bien inscrites dans une positivité créative -, sont aussi de nature à stimuler les bons côtés de l’esprit. Il y a, on le sait, diverses violences, il faut éviter de tout mettre dans le même sac. Or, s’agissant de traiter des phénomènes esthétiques, ces recherches scientifiques – qui ne sont pas forcément inutiles, par ailleurs, et à condition d’être bien contextualisées sur le bon terrain -, mettent tout dans le même sac. Elles participent des stratégies réductionnistes qui entendent bien fonder en une seule entité cerveau et esprit. C’est ce dont traite le texte de Catherine Malabou « Les enjeux idéologiques de la plasticité neuronale » (La Chambre du Milieu, 2009) : « Le réductionnisme procède en réalité, on le voit, non d’une seule, mais d’une série de réductions : la première, celle de l’esprit à un objet naturel, c’est-à-dire, comme l’auteur (Marc Jeannerod) le dit plus loin, à un objet biologique. Deuxième réduction : par esprit, il faut entendre appareil mental. Par appareil mental, troisième réduction, il faut entendre l’ensemble des processus cognitifs. Enfin, dernière réduction, les processus cognitifs sont « ajustables » à des états cérébraux. On a donc l’équation esprit = appareil mental = cognition = états cérébraux, et donc la possibilité d’une naturalisation de la cognition. » Les développements que la philosophe tirent de cet exposé de la mécanique réductionniste sont percutants. Elle en fait d’abord une sorte d’autocritique de sa propre position à l’égard de la plasticité (conception neurobiologique qu’elle a importé en philosophie), sans tomber dans un intégrisme de la séparation esprit-objet neuronal. Ce qui importe est d’établir que le « véritable réductionnisme (…) est toujours, en son fond, politique, c’est-à-dire aussi, évidemment, économique et social » et que « la plasticité neuronale, telle qu’elle est présentée dans les discours scientifiques et critiques, correspond à bien des égards au nouveau visage du capitalisme et de l’exploitation de la souffrance. La plasticité est un concept qui permet de normer la souffrance aujourd’hui. » Tout développement civilisationnel s’accompagne d’un normage des souffrances acceptables, celles que la société peut prendre en charge, gérer, chercher à guérir, et celles qui feront l’objet d’exclusion, de « désaffiliation » (Robert Castel), de non-soin, qui seront considérées « comme de pures et simples déviances ». L’idéal de la plasticité neuronale – prenant la place de l’agir culturel et du « que faire de son cerveau » – postule que tout le monde peut s’adapter, être acteur du changement et responsable de ses échecs. Elle fonde un discours scientifiques managériale d’exclusion. Or, tous ces articles sur des recherches scientifiques concernant les effets de la musique, en ne rappelant pas clairement la distinction entre « cerveau » et « appareil mental » laisse le réductionnisme semer un peu plus la confusion et répandre son idéologie politique, économique et sociale. (PH)

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s