Famille recomposée, conte de l’ogre et de la marâtre modernes

Christoph Hochhäusler, « Le bois lacté », 2003, VI0150

Terrain de voyance plus que de vraisemblance. Les personnages, les actes, les paysages empruntent leur mécanique narrative aux contes. La vraisemblance psychologique des comportements, par exemple, n’est pas prioritaire. Ce n’est pas pour autant que tout est invraisemblable, les contes ont une autre manière de « faire tenir ensemble » les faits, les personnalités, les manifestations de la nature comme de les saisir en plein somnambulisme. C’est simplement une autre manière de faire parler le réel : les somnambules parlent, peuvent révéler des indices de caché, exercent une sorte de voyance. Tous les éléments sont bien authentiques et contemporains : le papa, la marâtre, les deux enfants et tout autour, le monde. L’impact du conte est de placer en porte-à-faux notre expérience de la cohérence et de stimuler les interprétations. C’est sans doute plus que cela : il est fondamental que des écritures – littéraires, musicales, audiovisuelles – soient produites pour fouetter le potentiel interprétatif, intensifier dans tous les sens la production de versions textuelles. Tout ne s’y prête pas : plus une production artistique est « attendue », formatée et normalisante, moins elle offrira de pistes différentes à la compréhension. Le conte, heureusement, laisse du jeu. – Les enfants cassent les droites. Le premier plan de ce « Bois lacté » est large, panoramique, il transforme en vaste étendue un territoire somme toute plutôt réduit (après réflexion). Il montre une ligne droite sur laquelle trottinent, comme indéfiniment, monotonement, deux ombres microscopiques, un gamin et une adolescente (Léa et Konstantin). C’est ici qu’il y a télescopage entre genres de surfaces : la vaste étendue implique de l’inconnu, alors qu’il s’agit ici d’un chemin tout tracé par les parents, entre l’école et la maison, chemin de sécurité où il est impossible de se perdre, faute d’inconnu. Le film regarde de haut ce qui est sanglé dans des règles, des horaires, des itinéraires contrôlés et, par ce regard surplombant, laisse s’y engouffrer de nouvelles dimensions vagues, des possibles, des mystères, des embuscades. A y mieux regarder, le paysage inaugural – la case départ – est incertain, prolongement momentané de la ville, nouvelles parcelles dessinées pour l’extinction résidentielle, route provisoire qui fait des vagues, lignes téléphoniques artisanales…  Les cartes sont rejouées, cette ligne droite n’est plus forcément à sens unique. Sur cet axe coutumier, la belle-mère passe en voiture, ce qui n’est totalement inhabituel, et embarque les frère et soeur. Nous voici à l’intérieur de la ligne droite où se combinent plusieurs segments du mouvement que l’on découvre pas très bien coordonnés, le segment bagnole, le segment conductrice, le segment Léa, le segment Konstantin, chaque segment dressé sur ses ergots. Il y a frictions, pas liées strictement à cet instant précis, mais qui se rassemblent  plutôt dans ce trajet en voiture, toutes les tensions accumulées, les gestes conciliants rejetés, les affections reniées, l’agressivité implacable d’une recomposition familiale qui se passe mal. (« Tu ne peux pas nous faire chanter, tu n’es pas notre vraie mère. ») Dans l’habitacle où l’on aurait pu estimer les enfants à l’abri, confortablement installés et transportés, échappant à une longue marche avec cartables sous le soleil, on assiste à un violent précipité de frictions. Sans merci et pourtant comme il doit s’en produire des tonnes à la surface de la terre. On est petit à petit éjecté de la droite, elle s’abrège et désagrége. Les paysages vus par les vitres, transformés par la vitesse, ressemblent à des horizons centrifugés, des lointains abstraits, des tableaux de lignes brisées, des champs de stries, des tapis de lignes de fuites, des plans d’immanence sans droites, étalés. Ils attirent. Puis la droite se casse d’un coup net. La femme perd les pédales et, histoire de donner une leçon aux enfants, les largue sur le macadam d’une route polonaise. Quand elle revient pour les reprendre, après avoir repris contenance plus loin en fumant dans un chemin de traverse (sentier forestier traversé par l’augure d’un oiseau de gauche à droite et observez le ballet gracieux des graminées à l’arrière-plan), ils ont disparu. Il est donc erroné de dire simplement que ce film est l’histoire d’une belle-mère qui  abandonne ses beaux-enfants. Perdant son sang-froid, elle les remet à leur place d’une manière que l’on peut juger déplacée mais, ensuite, ce sont eux qui disparaissent, se volatilisent. Et c’est bien une logique de contes excluant toute compréhension unique, avec des causeurs de torts et des victimes désignées d’avance. Contre les mesures disciplinaires d’une adulte considérée comme non légitimée, les enfants peuvent très bien enclencher leurs représailles. On joue à armes égales. Dès l’instant où ils posent le pied sur le sol inconnu, du fait de ce simulacre d’abandon, ils sont sur une terre déconnectée de l’univers des grands, le lien est rompu avec les adultes, ils sont affranchis et divergent complètement. Au lieu de rester là à attendre, se disant que c’est le plus sûr, ils sont happés par une autre logique, ils cherchent leur chemin en le perdant, comme si c’était un autre chemin que celui de la maison qu’il fallait trouver. Il leur faut surtout se perdre totalement pour que la belle-mère ne s’en relève pas. C’est avec une certaine jubilation cruelle qu’ils s’égarent, bougent sans cesse pour contrarier toute localisation. Sans panique apparente, mais sans doute avec le cœur battant plus fort que d’habitude (mais ça, c’est bon parfois, c’est aussi du côté de la jubilation), avec une gravité normale d’enfants, l’esprit curieux de tout ce qu’ils voient et qui, de fil en aiguille, les entraîne vers ailleurs, dans une dimension où l’on ne risque pas de les chercher, ils battent la campagne. Ils obéissent à ce désir d’ailleurs, ils ont ce désir, comme tous les enfants, un désir qu’il est rare de laisser parler. Et ça, c’est très intéressant. À cet instant, l’histoire n’est plus (uniquement) celle d’une belle-mère qui abandonne des gosses insupportables qui lui caillassent la place qu’elle veut occuper près de leur papa, à la place de leur maman. Il se passe quelque chose, son acte a libéré un devenir-enfant et un devenir-adolescent. L’histoire se dédouble. C’est assez culotté vu tout ce que l’on a connu comme enlèvements d’enfants, les traumatismes liés aux drames de la pédophilie, la stigmatisation de l’insécurité qui met en place des dangers et des peurs automatiques qui font qu’un scénario avec des enfants perdus, seuls, en ville ou à la campagne, ne peut que les jeter dans les pattes de prédateurs de toutes sortes. À partir de ce moment, le film va se partager en plusieurs temporalités, celle où évoluent les enfants et celle des parents (elle-même se fragmentera). C’est l’été, Léa et Konstantin marchent dans les champs, les blés sont lourds, presque gris sous le soleil et les semences blanches, lumineuses des herbes sauvages, s’envolent sur leur passage, s’envolent avec eux, se mêlent à leur marche en vrai nuage de particules fécondes, ils traversent un cercle magique aux particules lactées (lucioles solaires), ils semblent protéger par d’autres forces. – Semences perdues, temporalités parallèles. La belle-mère rentre à la maison et ne dit rien à son mari. Par contraste avec la dernière image des champs épanouis, la maison est blanche, froidement géométrique, banale, architecture standard dans un quartier résidentiel. À l’intérieur, il y a une sorte de bruit permanent de machine, de moteur, d’usine, usine à fabriquer la famille, à calibrer les caractères inharmonieux. L‘installation est récente, tout est neuf, il y a ce côté un peu fatigant, mais qui est signale aussi des débuts, d’un logis que l’on habite tout en finissant l’aménagement, le plafonnage est tout récent, l’escalier est couvert de carton et de plastiques. Ça sent le plâtre frais. Ça sent aussi, forcément, l’histoire amoureuse récente, les cicatrices toutes fraîches, séparations de couples, divorces, parents qui se séparent pour les enfants. Il y a ici aussi une belle envolée de semences puisque l’absence des enfants qui, en temps normal devraient être rentrés, offre aux adultes le temps d’une baise passionnée, histoire de vérifier qu’il y a réelle histoire d’amour. Après – ils ne seront plus synchros , les regards tombant dans le vide au lieu de s’échanger -, tous les voyants lumineux s’allument et le père entre dans le temps de la disparition de ses enfants. Premières démarches de bon sens, appel à la gendarmerie, enquête, fouilles, battues, appel à la télévision. La femme ne peut plus parler, même quand elle le veut, ça ne sort plus. À partir de cet instant, l’homme et la femme sont dans des perspectives distinctes, leurs drames ne communiquent pas. Les plans sont court et vite tranchés, sans liaison apparente. Ils s’observent, ne comprennent pas ce qui se passe. – Quand l’ogre va-t-il surgir ? De dedans, de dehors ? – Pendant ce temps, les enfants s’enfoncent dans le bois polonais, magnifique et profond de jeux d’ombres et de lumières sur les troncs serrés, un espace naturel qui n’est pas présenté comme inhospitalier mais qui a les facultés de changer un homme, de faire basculer son esprit, vers le bien ou le mal, encore une fois, c’est un lieu magique. On n’est pas le même après avoir passé une nuit en forêt, elle a des pouvoirs de métamorphose. La nuit tombe, ils courent, il y a un passage de stress. Soudain, une camionnette éclairée, vide, personne autour, une petite table de pique-nique, de la nourriture. Est-ce un piège de l’ogre (camouflé sous l’intitulé d’une entreprise de produits et services « pour l’hygiène » public !?) ?  Christoph Hochhäusler, finement, va s’amuser avec les attentes stéréotypées, les envies de voir conforter les stéréotypes (ça sert à ça aussi un conte). Là, devrait surgir le prédateur d’enfant. Et d’ailleurs, c’est bien à ça que joue d’abord le propriétaire de la camionnette, pour nous y faire croire, quand il surprend Konstantin en train de voler son souper ! Mais non, le gars est un peu braque, mais pas méchant, il les restaure, les emmène dormir en un lieu sûr, il va certes les reconduire chez eux, mais sans s’alarmer, sans que ça perturbe sa tournée, son petit boulot. Les enfants vont ainsi traverser une série d’aventures, assez simples en soi, mais tellement différentes de ce qu’ils connaissent dans leur quotidien allemand, que cela ressemble à une ouverture positive sur le monde, ce qu’il y a de l’autre côté de la frontière. S’éveiller dans une grande bâtisse étrange entre le home troisième âge et le village de vacances ex-communiste, récupérer un ballon sous un camion qui démarre, surprendre des adultes qui font l’amour, traverser une procession religieuse (catholique), être recueilli dans une église (elle) et soignée par une vieille polonaise, traîner dans les quartiers pauvres, assister à la vie des bistrots borgnes, dormir dans des cartons (lui)… Car la trajectoire des frère et sœur, le temps que Constantin refasse ses lacets, s’est dénouée, ils sont séparés… Durant toute cette escapade, chaque nouvelle situation est certes présentée avec son potentiel de danger, ensuite déjoué, et les enfants dorment bien, « comme des anges », n’ont pas froid, n’ont pas faim outre mesure, ils ne sont pas brimés, amochés. La musique (de Benedikt Schiefer), elle, du début à la fin, est dramatique, que ce soit dans le temps du père ou dans celui de l’errance des enfants, les cordes jouent avec les nerfs, sculptent en sons ce qu’endurent les nerfs, les tripes (avec des variations d’intensité). Cette tension musicale est avant tout celle de l’angoisse du père qui surdétermine par projections ce que les enfants vivent ? Ou vise-t-elle deux tensions différentes ? Celle du père qui appréhende, qui projette en effet, se représente les horreurs qui ne manquent pas d’arriver à ses enfants, et celle des enfants qui est sans image, l’appréhension de l’inconnu, le sentiment métaphysique d’être perdu, de ne pas savoir ce qui va leur arriver, n’en ont aucune image préconçue (quoique Léa, plus âgée, semble très bien être au fait des pulsions prédatrices adultes.) ? – Suite au message télévisé et à la récompense promise, l’homme qui les a récupérés en forêt et qui venait de les larguer à son tour en espérant qu’ils soient pris en charge par d’autres secours, échafaude le plan d’empocher les euros, une fortune pour lui. Il téléphone, rentre en contact avec le père, organise un échange sur un parking d’autoroute. – Le change final en cascade de « si ». – Mais la fin est irrésolue. On peut considérer que tous les plans qui convergeaient pour une rentrée imminente dans l’ordre normal des choses – sortir du conte -, s’effondrent et que les enfants, à nouveau, prennent la tangente, de plus en plus forts, de plus en plus convaincus qu’ils peuvent vivre ainsi, protégés par leur bonne étoile, dans leur devenir-enfant. Le père attendant désespérément sur le parking, coincé dans sa paternité empêchée (il n’a plus d’enfants). La mère proprement évanouie, ne voulant plus voir ce qu’il advient de ce cauchemar. Le polonais, sauvé in extremis de l’empoisonnement, abandonnant la partie et retournant pique-niquer au fond des bois, une bonne petite cure. Mais l’on peut aussi voir dans la dernière image, la promesse que tout rentre dans l’ordre, sans trop de casse, la plasticité du conte effaçant les traumatismes, réparant les tissus affectifs déchirés, blessés, laissant la place à de nouveaux agencements, tout ce qui vient de se passer n’engendrant que du meilleur. La dernière ligne d’horizon du film fait lever une multitude de « si » et de conjectures. C’est très bien. (PH) – Télécharger sur UniverscinéAvis divergent!

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s