Trompettes en tapisserie

Bill Dixon, « Tapestries for Small Orchestra », UD6279

Miles Davis mérite tous les hommages, mais si la préoccupation est vraiment de mettre en avant les grands créateurs jazz, il ne faut pas oublier Bill Dixon, un monument qui vit toujours ! Les structures musicales qu’il peint dans ses nouveaux enregistrements sont très particulières : écrites, formelles, elles semblent, au moment de l’exécution, oublier ce qui est écrit pour saisir ce qui, dans les signes écrits, échappent à toute formalisation, jouer au centre de l’idée musicale plutôt que d’en suivre le déroulé… Bill Dixon est né en 1925. Bien que très discret – en partie par méfiance à l’égard des industries du disque, en partie à cause de ses multiples autres activités dont la peinture – il est un pilier historique du jazz moderne, par sa créativité d’instrumentiste et de compositeur mais aussi par son rôle plus social et politique d’organisateur du mouvement free-jazz, d’enseignant et de concepteur pédagogique dans la promotion et la sensibilisation aux musiques noires. Il a participé aux premières aventures de Cecyl Taylor et d’Archie Shepp, il a toujours tiré le jazz vers le haut par ses expériences audacieuses (par exemple avec danseuse), par l’exigence de son langage, dialectique entre déconstruction et reconstruction.  La publication d’un double CD incluant 8 nouvelles compositions-improvisations est un réel événement. Chacune des œuvres se déploie entre 9 et 17 minutes. L’orchestre comprend 9 instrumentistes et, outre la trompette et l’électronique de Bill Dixon, aligne 4 autres trompettistes couvrant différents possibles de cet instrument – trompette, trompette piccolo, trompette basse, cornet, bugle -, un dispositif spécifique pour entrer au cœur de la matière trompette d’où Dixon pense la musique. La palette sonore se complète par des clarinettes, violoncelle, contrebasse et percussions (batterie, vibraphone…). Ce sont des créations écrites qui ne gardent quasi rien du blues, très tournées vers la musique classique occidentale (ses avant-gardes), mais avec une immédiateté, une pulsion plastique qu’a rarement le classique. C’est dans ce delta, pulsation intuitive et écriture réflexive, que Dixon goûte à la plus grande liberté. Comme cela se fait pour écrire un ballet, codifier la danse, en dessinant des corps, des mouvements, des gestes, en allant jusqu’à des signes de plus en plus abstraits qui s’incorporent ensuite, redeviennent intuition, gestuelles incarnées. C’est d’ailleurs une musique abstraite très dansée, où les idées musicales dansent. Les couleurs, les matières, les formes, les tensions varient d’une pièce à l’autre, selon les volumes, les instruments mis en avant, les vitesses, les accidents. C’est très lisse ou hérissé, caressant ou griffant, apaisé ou angoissé. Certaines pièces donnent l’impression de croître dès que l’on commence à les écouter, partant de rien pour s’installer dans le temps et l’espace, gagner du volume, musique en extension. D’autres, au contraire, installent d’emblée un territoire aux contours amples et l’exécution musicale la « rétrécit » à quelques bancs de sable minimalistes, par accrocs incisifs, grattage, brèves lacérations, petits modules soustracteurs. Les cordes frottées en cheminement grave, déporté et divisé, s’éparpillant, par-dessus les trompettes en plusieurs vagues et spirales contraires, lumineuses ou opaques, s’abîment en ressacs nostalgiques avalés et remâchés par la clarinette basse avant que ne reviennent les cuivres rassérénés bien que lacérés, comme une aube gribouillée. L’adagio (plage 4) est une merveille de lenteurs chaotiques d’où émerge, sur la longueur, une phrase dense et indescriptible (comme un point de vue imprenable), dans une richesse raffinée et abrupte des différentes sonorités de trompettes, venant des tripes, du coffre, de la tête. Tremblement total. Bill Dixon travaille en tirant parti de chaque bribe du son: depuis le vide qui le précède et dans lequel se forme le premier souffle jusqu’à la dernière expectoration, en passant par toutes les phases de gestation de chaque idée sonore (comment l’organisme musicien moule le son qui transite dans ses tuyaux prolongés par une prothèse). Tâtonnements, coulures, jets saccadés, timidités, élancements, toussotements, déraillement, reprises, raclements, vapeurs, ascension, rassemblement des forces, épanouissement du son révélant sa lumière et son obscurité, puis son extase, clarté déchirante, déclin, dépiautage, épuisement, expiration, agonie, et ainsi en suivant plusieurs fils, plusieurs simultanéités de trompettes, harmonieuses ou pincées, graves ou aigres, larges ou maigres, polies ou grenues, courbes ou pointues, de plus en plus de souffles qui convergent, s’absentent, vrombissent, s’agencent en positif ou négatif, s’annulent ou se métamorphosent au contact d’un autre, camaïeu aérien de soie et de crins, courants et contre-courants dérivant dans toutes les directions mais en une seule vague composite, chaque élément mis en miroir, en abîme par l’électronique sobre, soutenus discrètement par la clarinette, la contrebasse, les percussions… C’est vraiment quelque chose d’incroyable. Les musiciens ne jouent jamais une vision d’ensemble du thème musical, ils jouent à l’intérieur, au centre, ils interprètent les motifs, fibre à fibre, dedans, comme les ayant oublié et rassemblant indices et souvenirs, tout ce qui en donnerait un souvenir cohérent. Ils ne jouent pas la musique telle qu’elle est écrite, mais telle qu’elle est en son centre, ce qu’il y a dedans, l’énergie. Après l’écriture, la désécriture. Il y a des compositions plus épiques, plus démonstratives, narratives ou picturales mais toutes donnent cette impression d’être jouées le nez sur une tapisserie ancienne, les instrumentistes absorbés dans sa fantastique fresque figurée dont l’image globale et sa signification agissent à la manière d’une aura, mais ne pouvant la vivre et la transcrire en musique que détail après détail, chacun exprimé comme un tout, fragments grossis, disproportionnés, dissociés et haletants, inséparables. C’est le résultat d’une vie à penser et à faire le jazz, avec intransigeance, qui donne un résultat aussi puissant et une forme aussi libre dans sa maturité. – Numérisation, streaming : Les Inrockuptibles publiaient la liste des titres les plus écoutés sur un site de streaming: Black Eyed Peas, Guetta, Lady Gaga, Beyoncé…  Ce qui valait quelques rares commentaires ironiques et déplorant la pauvreté de ces musiques qui s’imposent. Ce qui incite à développer un peu : vous ne verrez Bill Dixon nulle part dans les tops de ce qui est le plus téléchargé, le plus streamisé, le plus acheté… C’est une musique qui exige de l’attention, chaque composition devrait se prêter à une approche spécifique et détaillée, ce qui demande un temps conséquent. Ce qui n’est pas sans offrir pas mal de satisfactions. C’est un processus qui s’accommode très bien d’une écoute de salon, avec une bonne installation car écouter à fond, en prenant le temps, en respectant l’œuvre, nécessite un peu de confort. Même chose, dans ce genre de démarche, l’objet CD n’est plus un obstacle en soi, n’est pas un objet gênant, encombrant (ce qui n’exclut pas de l’avoir aussi sur d’autres supports). Ce qui viendrait confirmer tout de même que le modèle des nouvelles pratiques de consommation des musiques n’a pas vu le jour en fonction de musiques de ce genre qui demandent du temps et une démarche cognitive qui s’aide d’une relation aux supports matériels … L’industrialisation d’interfaces pour écouter « autrement » la musique rencontrait la politique des majors de vendre essentiellement des musiques à consommation rapide (ces interfaces se matérialisant aussi dans des objets toujours à remplacer, toujours suivis de générations plus performantes …  Expériences d’écoute, pratique contributive – Je suis aussi surpris de trouver, sur Internet, si peu de comptes-rendus personnalisés de l’écoute d’une musique comme celle de Bill Dixon. Elle est si riche, permet une telle variété de perceptions, d’interprétation, qu’elle est propice à exprimer des expériences à partager, à confronter, à créer du « contributif ». Ce sont même les connaissances qui sont à retirer de telles formes musicales qui pourraient stimuler, dynamiser des projets contributifs sur l’écoute musicale, élaborer des stratégies d’écoute, des guides d’écoute, toutes initiatives pour arracher l’écoute aux prescriptions du marketing… (PH) – Bill Dixon en prêt publicExtrait vidéoGoing to Center, Youtube

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