Archives mensuelles : décembre 2009

Jardin sous neige, ce qui dépasse

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La Médiathèque et les Best of

Longtemps – souvent – le conseil en médiathèque s’est fait à la demande, les prises de positions s’effectuaient au fil de relations se singularisant progressivement ou dans des prises de paroles officielles (discours, publications, conférences de presse) ; l’engagement sur des valeurs s’affichait implicitement sur des dispositions ou des attitudes (rangement, classement, position d’attente). Le cas de figure où l’équipe d’une médiathèque se rassemble sur un choix, sort du dispositif public-comptoir-médiathècaures, pour s’avancer vers les usagers, leur présenter leur sélection, s’exposer dans une offre personnalisée, était plutôt rare, voire improbable. (Il y a bien dix ans, Alberto Velho Nogueira et moi-même, avions lancé l’idée de tables de présentations verbales, régulières, dans toutes les médiathèques : au moins une fois par semaine, un médiathécaire prenait place à une table, avec une sélection de CD et DVD et, équipé d’un micro et d’une sono, en faisait une explication sommaire, émotionnelle et critique. Prenait place à la table qui veut, pour écouter, poser des questions, réagir. Chacun pouvait à distance capter des informations, observer que la médiathèque s’engageait dans de nouveaux comportements. L’institution prenait et offrait la parole autrement…) C’est à un exercice de ce genre, sous forme de rendez-vous convivial, que se livrait l’équipe de la médiathèque de Bruxelles-centre, le vendredi 18 décembre. Au-delà de l’intérêt d’une démarche faisant évoluer positivement le profil d’une médiathèque, il s’agissait surtout d’incarner ce rituel des « best of » de fin d’année. L’incarnation s’opère par la préparation d’abord, le travail de trier, mettre en commun, de constituer en quelque sorte une sélection dans laquelle un collectif se reconnaît dans sa diversité et sa cohésion. Ensuite, surtout, ça prend corps dans la manière de présenter la chose : pas uniquement une liste à distribuer, mais une réelle confrontation devant des vrais gens, dire, faire entendre, montrer, en live. Assumer. C’était une première fois, difficile d’ignorer un certain stress, mais l’organisation choisie et le type d’assistance, favorisait un accueil bon enfant, pas complaisant mais capable d’indulgence. C’était pas guindé, pas prétentieux, c’était vrai. Après un mot d’accueil du responsable présentant le déroulé de la soirée, la salle se trouvait plongée dans la pénombre à écouter un montage sonore réalisé par Geoffrey Briquet. Une écoute nue sans image, sans déluge de décibels pour-captiver-plus-vite-et-plus-facilement. Chacun pouvait se retrouver seul avec ses oreilles face à ce que signifie l’examen d’un best of établi par « l’autre » : forcément écouter, sans gadgets pour distraire, « agrémenter l’écoute », quelque chose de peu ou pas connu. Audacieux et poignant même si le contenu se révélait très simple et accessible dans sa sensibilité et la manière presque indistincte dont on passait d’un extrait à l’autre, pourtant chacun très différent, à l’identité trompeuse. Un magnifique jingle plein de sens, partant d’un bruitage cardiaque, une transcription pour violoncelle des Vêpres de Rachmaninov, la voix de Podalydès, un échantillon narratif du dernier CD de Carl, le chant mélangé de Fred Viola, un échantillon de hip-hop très créatif (Filastine), la chanteuse scandinave de The Knife pour l’aspect spectral (près en fait depuis le violoncelle vespéral) et enfin l’explosion festive inattendue-bien-amenée, et improbable : des chansons populaires portugaises des années 60-70 de Bombay… Ensuite, Brigitte Segers et Eddy Maes ont commenté quelques extraits de films présents dans le « Best of 2009 » : pour la première, mise en exergue d’une approche intelligente de la question de l’émigration et de l’interculturalité ainsi qu’une touche d’humour sur la manière de faire face au désespoir, via l’exemple du héros de « Looking for Eric » ; pour le second ce sera une plongée dans les grands gouffres, par le biais d’un manga époustouflant mettant en scène la théorie des mondes parallèles et par le geste poétique, à couper le souffle, de cet aventurier funambule, réalisant ces exploits de manière sauvage, entre les tours de Notre-Dame ou dans l’abîme séparant les deux toits des Twin Towers, surgissant sur son fil et jetant à la face d’un monde de plus en plus dur l’image incroyable d’une légèreté et d’une grâce inaltérables, toujours là, quelque part. Magique et frissonnant. Après une interruption où chacun était amené à faire la cueillette dans les innombrables bacs de la Médiathèque pour y ramasser des morceaux de son best of personnel, Brigitte Mollenkamp chauffait la salle en présentant sous forme de Quiz inclassable des extraits sonores du hit-parade 2009 de toute l’équipe. Et là aussi, sous les apparences de la saine rigolade, ce qui sortait du lot, était une manière de se confronter à un best of pas comme les autres, où l’on se ramasse des choses inattendues, que l’on n’a pas l’habitude d’écouter, dont on ne parle pas beaucoup dans les médias. Parfois des trucs assez spéciaux et qui, présentés ainsi, sortent vraiment du lot, peuvent s’apprécier réellement pour la perle de sensibilité non calibrée qu’ils renferment dans leur obscurité médiatique. Exemple avec ce solo de scie musicale. Même magie que pour le funambule… L’heure, la neige, la peur des galères SNCB m’ont fait manquer la fin de la fête, peut-être la meilleure partie !? Un exercice en tout cas à travailler, répéter, varier, indispensable. (PH) – Le Best Of sera publié sur le blog de la médiathèque de Bruxelles centre

Des passerelles entre-mondes

Tadashi Kawamata, DVD de la collection Work & Process.

Un geste artistique, ses lieux, sa réception populaire.

Une spectatrice de l’installation réalisée à Evreux déclare que de loin elle ne voyait pas très bien en quoi c’était artistique mais que, par contre, « une fois dedans », c’est à dire jouant le jeu du dispositif proposé, ça la remue, elle se sent à l’intérieur d’une vision poétique, d’une prise de position artistique, elle fait une expérience esthétique. Une grande partie de l’œuvre de Kawamata appartient à cet art dont on se demande si c’est encore de l’art. Plusieurs personnes à qui les reportages donnent la parole dans ce DVD (série Works & Process), sont des témoins ordinaires, pas des spécialistes, et la plupart manifestent une compétence certaine pour sentir et réagir, appréhender de quoi il s’agit, avoir une expérience sensible. C’est déjà intéressant en soi et il était indispensable de faire entendre cette parole de « l’homme de la rue » s’agissant d’un art qui intervient essentiellement dans l’espace public. Et ce, jamais de manière neutre, il va toucher, faire intrusion dans la représentation intime que chaque citoyen développe et entretien avec son lieu de vie, jusqu’à ne plus le voir. Ce travail sur la délimitation des différents espaces que l’on doit gérer, intérieurs et extérieurs, subjectifs et objectifs, privés et publics, commerciaux et gratuits es au cœur de la démarche de Kawamata, en constitue une clef de voûte. Ces espaces distincts qui se recouvrent partiellement, s’affrontent, collaborent, s’associent, s’hybrident se transforment mutuellement tracent les lignes de structures architecturales mentales, entre soi et les autres, l’individu et le collectif, entre la mémoire et le projet, le passé, le présent et le futur. Ces lignes peuvent être conflictuelles, aérodynamiques, réactionnaires, progressistes et affecter ainsi les formes de vie qui s’organisent à partir d’elles. Le documentaire de Gilles Coudert, organisé en une longue séance rétrospective, ensuite en plusieurs stations approfondies sur une série d’installations, montre bien l’artiste dans son mouvement, dans son processus : il marche, traverse des lieux publics, des villes, des sites. Il s’explique mais sans discours analytique très élaboré, juste la base, les intentions premières. Traversant ainsi les espaces et les environnements qui constituent le matériau de base de son travail, on le voit ainsi en marcheur éveillé, attentifs aux ondes et énergies, positives et négatives, qui émanent des organisations sociales. Et si le débat pour savoir s’il s’agit d’art ou non peut toujours avoir lieu, il n’y a pas de doute que son cerveau et son désir fonctionnent à fond comme un moteur artistique, dévorant. Ce n’est pas le moteur d’un sociologue, d’un homme d’affaire ni d’un activiste politique. Son travail sur les favelas, par exemple, n’est pas déclenché par une pensée politique des bidonvilles. Il est avant tout fasciné par ces habitations grégaires, l’ingéniosité humaine pour construire des abris avec trois fois rien et rapidement, comme par génération spontanée (si la police rase tout, en quelques semaines tout est remonté), ce savoir-faire pratique et créatif pour instaurer et maintenir une barrière entre le privé et le public, cette dynamique structurante minimaliste. Après une confrontation réelle avec les favelas, une autre conscience s’installe dans la manière de positionner son travail, les œuvres qui s’en inspirent. On le voit aussi, dans une autre séquence, parcourir les berges de la Seine, ramasser des cartons et mettre au service des sans abris fantômes qui viennent dormir là, le don extraordinaire qu’il a développé pour assembler des abris de fortune, en quelques gestes de survie selon une manière de venir habiter des gestes très anciens. C’est par des coups d’œil de cette sorte que l’artiste se révèle en permanence en train de travailler, de recevoir des signes extérieurs et de les transformer, d’établir des liens, des connexions, des contacts entre différents domaines de la vie, d’échafauder des plans, des structures dévoilantes reliantes. C’est une respiration. Bien entendu, l’impact politique surgit, inévitablement, du simple fait de rompre l’agencement de la place publique : cette dimension politique est dite par d’autres passants qui ne comprennent pas le bien fondé de ce bouleversement de leur contexte de vie habituel. – Si, au fur et à mesure qu’il progresse dans l’élaboration de sa pensée artistique, les structures se rationalisent, ses premiers jaillissements sont des applications du chaos. Pas du chaos qui serait synonyme du n’importe quoi, mais du chaos comme énergie constructive, vision de la matière qui s’organise selon des lois intrinsèques que l’humain n’a pas encore percées à jour, cherchant à avancer dans toutes les directions – spatiales, temporelles – à la fois. Ainsi de ces assemblages réalisés à partir de poutres et planches industrielles (bois de chantier), contre une habitation privée ou un bâtiment public. Même si l’intention de départ est clarifiée par une maquette, ce qui se passe à chaque instant de la réalisation comme imprévus, impulsions infléchissant les gestes et la dynamique des matériaux, irriguant et innervant la plastique de la forme constituée de planches, représente une quantité d’aléas proprement imprévisibles. On dirait un amas farfelu, de bric et de broc, bois et clous à gogo. Pourtant. C’est l’apparition fulgurante d’un commentaire en trois dimensions sur le sens de l’habitat, celui-là en particulier connecté ensuite à l’habitat en général. C’est rappelé l’alphabet élémentaire de toute construction, l’alphabet de la hutte, de la case. Et comme ces assemblages évoquent aussi les traits virtuels de représentations mentales, on dirait que sort des murs, du volume, le fantasme premier de toute maison, les traits archaïques de son désir, son besoin de continuer à se projeter vers autre chose, d’évoluer, de bouger. Il s’agit aussi d’une sorte de bouquet hétéroclite de droites qui prolonge ou entoure le bâtiment d’un agencement d’aspérités, d’antennes, de traits d’union, pour rompre l’isolement de la maison, l’accrocher à tout ce qui l’entoure, représenter son ancrage qui désindividualise, sans la briser ni la critiquer mais en l’enrichissant, la maison individuelle. Tadashi Kawamata travaille cette idée de connecter des lieux, des logiques, des symboles, des mémoires. C’est pourquoi il va se spécialiser dans la conception et l’implantation de passerelles. Leur parcours, ce qu’elles donnent à voir en ouvrant un nouveau point de vue, les monuments qu’elles relient ou le paysage qu’elles modifient, c’est tout ça qui offre, en partage sur la place publique, une expérience esthétique (avec ses pour et ses contre). Les documents rassemblés dans ce DVD soulignent l’importance de l’ingénierie dans la réalisation de tels projets artistiques : Kawamata a toujours dû rassembler des équipes pour monter les œuvres avec lui. Surtout des groupes d’étudiantes. C’est lui qui dirige, qui sait où il faut aller et comment avancer, mais les autres ne sont pas que des assistants, ils peuvent intervenir, suggérer, agir quelque part sur la manière dont tout cela va tenir (parce que la première impression quand on regarde les assemblages de Kawamata pourrait être celle-ci : mais comment ça tient ?). Au fur et à mesure que la stature de l’artiste se développe et que les sollicitions deviennent plus importantes (comme ces installations qui modifient momentanément la physionomie d’une ville ou d’une partie d’une ville), l’ingénierie prend de l’ampleur : des équipes techniques de montage, des services communaux, des entreprises de construction apportent leur logistique sur laquelle se greffe l’équipe d’intervention plus artistique. Mais ça donne une dimension de « travail collectif ». Même l’ouvrier au départ insensible finit souvent par sentir qu’il participe à quelque chose de différent, il contribue à construire un truc qui n’est pas simplement matériel. Il y a une autre dimension. Cette particularité de l’expérience éclate dans le projet des chaises. « Le passage de chaises » à l’Eglise de la Salpêtrière, et « Les chaises de traverses » dans un hôtel de Metz et la synagogue de Delme. Trois lieux distincts dont les significations et portées historiques et religieuses sont mis en résonance du fait de d’accueillir trois parties différentes d’un même travail (à partir de chaises). Il s’agit d’assembler plusieurs milliers de chaises, en une vaste tour spiralée ici, en plafond suspendu là (entre autres). C’est l’idée, le fantasme. Comment passer à la pratique, comment, en fait, inventer la pratique ? Comment ça s’imbrique des chaises, comment ça se noue, selon quelle histoire et quel signe dont elles seraient investies, de manière à donner l’impression que le mouvement avec lequel elle s’agence est sans fin, peut se continuer  l’infini, tant qu’il y a des chaises. Un des ouvriers le signalera, la beauté finale de l’œuvre tient à cette impression qu’elle ne sera jamais finie, elle est sans fin, elle peut continuer à monter la tour en spirale (Babel). Mais les chaises, ici, ce sont des personnes, des âmes, une infinité d’individus porteurs de prières, qui s’asseyent depuis des temps immémoriaux pour rassembler leurs prières et les faire monter ou espérer un peu s’élever avec elles. Prières, désirs, ici dans des lieux de cultes, mais ailleurs aussi, chaises accrochées dans des abribus, prières/désirs de déplacements, d’ailleurs au quotidien. La construction avance de manière très rigoureuse, les opérateurs découvrent peu à peu l’image finale, que l’artiste a dans sa tête depuis le début. Le résultat coupe le souffle : fragilité grandiose, cathédrale d’ossatures, montagne de squelettes de prières, et surtout une sorte de dentelle solide où se rejoignent chaos irréductible et ordonnancement artistique dans un respect mutuel, vitrail archaïque d’où s’épanchent une religiosité différente. Le document, sans insister, rend présent encore une fois, le commentaire de témoins plus ou moins extérieurs. Comme cette voisine intriguée, visiblement étrangère à l’art contemporain et qui à force de venir, de suivre les travaux, de chercher à comprendre ce qui se passe dans « sa » chapelle finit par être gagnée par la grâce de l’édifice de sièges imbriqués les uns aux autres, vers le haut. (PH) – Plusieurs DVD seront bientôt disponibles en Médiathèque – J’avais vu une exposition de Kawamata, « Tree Huts », en juin 2009

Le pinard et La Sélec

Introduction : La Sélec contre le conservatisme ambiant. C’est fou l’assaut du conservatisme culturel à la une du plus grand quotidien belge francophone : le mausolée intolérant de Classic21, le triomphe de la littérature sans histoire selon d’Ormesson, l’insipidité génialement rentable de Marc Lévy, la productivité bien pensante d’Eric-Emmanuel Schmitt… Heureusement, tous les deux mois, arrive La Sélec. Voici le numéro 8 surplombant, en quelques exemples, un infini de la créativité contemporaine ignorée, minorée. L’édito, « Coup classique », tire la sonnette d’alarme : la perte des référents en termes de musique classique, calculée par les enquêtes récentes sur les pratiques culturelles, est un signe de déculturation. Justement, dans Le Soir de ce 16 décembre, un collectif de signataires regroupant compositeurs, philosophes, musiciens, metteurs en scène, photographe dénoncent le populisme de la RTBF tentée par les orientations programmatiques réactionnaires. Carte blanche titrée « Culture avec C comme Crise ». C’est surtout la liquidation de toute audace et ambition du côté de Musiq3 qui est visée. La dérive ne date pas d’hier et la frilosité de la radio publique est presque légendaire. Bah, lisez La Sélec et, bientôt, écoutez les émissions de la Médiathèque ! – La Sélec – Dégustation – La sortie de chaque Sélec donne lieu à un petit drink entre ceux et celles qui la font (tous ou une bonne partie). Il ne s’agit pas de bourrer la gueule mais de déguster avec modération le travail d’artisans vinicoles qui, la plupart, vont à l’encontre des standards les plus répandus, en retournant à des méthodes naturelles et renouvelant ainsi le plaisir de goûter du vin, questionnant les stéréotypes goûtgoût..  Cela implique un passage par le hangar de La Boîte des Pinards. J’y découvre cette fois une nouveauté primeur, « Octobre », cuvée 2009 des Foulards Rouges (Roussillon), fruité et piquant. La Sélec 8 sera surtout arrosée par un Côte du Rhône, « Flonflons » (La Roche Buissière) – La cuvée rédactionnelle, fil continu à travers cinéma, électronique, jazz, techno, chanson, rumba congolaise… – Suivant l’actualité des arrivages en médiathèque, c’est « La fille du RER » (Téchiné) qui fait la une, réflexion de Catherine de Poortere sur « le réel mis en abîme », mise en évidence d’un remarquable travail cinématographique sur une sorte d’irréalisme qui envahit une certaine jeunesse, vidée par l’envahisseur technologique (les fameux « avatars » dont on parle beaucoup actuellement). On enchaîne avec une production du label Sub Rosa consacrée aux musiques électroniques expérimentales chinoises (texte de Benoît Deuxant). Ensuite, l’équipe a vraiment flashé sur le dernier David Sylvian, quelque chose de géant et d’atypique, associant une sorte de chant immémorial et un accompagnement de micros structures brisées, aux élans biscornus et brillants, confiés à une belle brochette d’instrumentistes géniaux des scènes pointues (textes de Catherine Thieron et Benoît Deuxant). Juste avant – pas de logique dans la composition du numéro, des juxtapositions aléatoires, des passerelles improbables entre répertoires qui ne se rencontrent pas -, présentation de l’argot techno bruitiste de Fuck Button, «où, à travers les tirades mégaphonées (dans un microjouet) de l’un des protagonistes et les reliquats d’un shoegaz cramé des enceintes (pop planante, saturée et truffée d’effets qui eut son heure de gloire à l’aube des 90’ avant de se muer en serpent de mer du rock indie), remontait le spectre d’un thème musical archétypal brouillé, mais au pouvoir d’envoûtement intact (Yannick Hustache). Plus loin, retour aux sources de la rumba congolaise et un grand classique du cinéma, revisité, recontextualisé à l’occasion de sa réédition et replacé dans sa modernité critique : « Lola Montès » analysé par Philippe Delvosalle. Les descendants décomplexés d’Ornette Coleman, la marche turque de Busdriver, la rencontre magique avec les pianos mécaniques de Conlon Nancarrow, les chansons films de Nick Cave, le feu à fleur de peau du misanthrope érotomane (Murat) pour terminer avec quelques « leçons de ténèbres »… Le magazine est gratuit dans les médiathèques, plus riche et plus complet sur le site de la Médiathèque. L’artiste du poster 8 – L’image centrale a été réalisée par François (Marry), musicien et dessinateur. Il a écouté toutes les musiques et tous les films de La Sélec 8 pour la représenter en une sorte de silhouette découpée sur un ciel nuageux où passent les inscriptions des artistes, silhouette remplie d’autres silhouettes innombrables, une foule, toutes les ombres qui ont fait ces musiques et ces films, et tous les peuples, autour de ces créations, qui en vivent spirituellement. La silhouette humaine se dresse sur le ciel comme une serrure magique peuplée, habitée, ouvrant vers un infini grouillant de créateurs, individuels et collectifs, envisagés par La Sélec, suggérés. Mouvement d’ascension, légèreté, formes fixées un moment par le choix effectué par La Sélec, le temps de les écouter et d’écrire les textes et qui, ensuite, vont dériver, se transformer, se mêler à d’autres formes, se mélanger à d’autres musiques, d’autres films, sans fin parce que le mouvement est progressiste, pas conservateur (à l’exact opposé des Classic21, d’Ormesson, Lévy, Schmitt…) – (PH) – La Sélec complète sur le Web

Nobel de la guerre

Je n’ai toujours pas tout compris, là, Obama-prix-nobel-de-la-paix !? Et, j’ai beau savoir que Barak Obama, haut placé dans l’audimat mondial, est aussi intouchable que Johnny Hallyday-partie-intégrante-de-l’identité-française, je suis surpris par le large accueil favorable, sans critique. Il est quand même, finalement, ni plus ni moins, question de valider mondialement le concept de « guerre juste ». En remplacement de « guerre propre » qui bénéficiait du même genre de justification politique au nom de la réalité, de la lucidité, mais qui n’a pas répondu aux espoirs placés en elle. Libération (qui a autant de mal à s’activer à gauche que le parti socialiste) publie aujourd’hui « l’allocution prononcée par le président américain recevant le prix Nobel de la paix », sans vraiment applaudir mais en y voyant tout de même « un discours historique qui définit une morale de l’usage de la force ». Peut-être plus pernicieux, l’article est illustré par une série de photos « d’armes confisquées et affichées sur les murs d’un poste de police irakien », ce qui laisse entendre « l’usage de la force vise à désarmer la violence ». Ce n’est pas de cela qu’il est question dans l’allocution. Il est difficile d’y lire une quelconque formulation qui serait historique – dans le sens qu’elle apporterait une définition manquante et marquant ainsi une avancée – qui viendrait établir  – fonder, justifier – une morale de l’usage de la force. Depuis que la guerre se pratique entre états, mis à part quelques tyrans sanguinaires, la production de justifications morales a toujours été abondante, en invoquant le réalisme, la mocheté de la nature humaine, la recherche du bien, l’œuvre civilisatrice…Cette rhétorique n’est pas faite pour les chiens (au contraire !?) et Barak Obama puise habilement et généreusement dans cette réserve d’arguments. Il sait que, recevant le prix Nobel et envoyant des soldats en Afghanistan, il ne pouvait éluder ce grand écart et l’aborde franchement, sans complexe. Ce qui est historique est l’absence de scrupules du discours guerrier dans ce contexte de prix Nobel de la paix. Il tente un « parler vrai » qui n’est jamais qu’un habillage de la langue de bois. En passant par des auto-légitimations pas piquées des vers : « « moi qui me trouve ici en conséquence directe des œuvres de Martin Luther King, je suis la preuve vivante de la force morale de la non-violence ».À propos de Gandhi et Luther King : « Ce n’est pas un mouvement non-violent qui aurait pu arrêter les armées Hitler ». Discours historique ? Les ploucs et les adjudants chargés de vérifier la solidité de mes intentions d’objecteur de conscience m’ont servi cet argument, mot à mot, des centaines de fois ! Ça doit figurer dans tous les livrets de management militaire ! (Et un journal ex-de gauche, mais qui joue encore un peu sur cette couleur ne trouve rien à dire !! parle d’un discours historique !!) – Évidemment, ce n’est pas si simple, Monsieur Obama, et en ramenant tout à ce genre de dualité, vous ne ferez pas avancer l’intelligence dans le monde. Pour qu’un mouvement non-violent puisse prendre du poids, il faut y investir sur le long terme autant d’argent que ce que l’on fait depuis toujours pour l’armée, la recherche et l’invention d’armes, d’équipements militaires. Il faut investir massivement, à grande échelle dans des programmes d’éducation et des politiques culturelles pour influer sur les schémas mentaux, changer la morale de compétition, changer les modes de management, de fabrication des repères, des images d’identification. Il faut choisir son lobby et ses industries ! Au lieu de ça, il y a toujours un homme providentiel qui vient prêcher la « guerre juste » en n’oubliant pas de taper sur les guerres de religion, les fanatiques : ceux qui mènent la guerre injuste et que les guerriers justes doivent exterminer (comme dans les jeux). Néanmoins, quand il parle de son pays, du rôle des Etats-Unis, le ton et les termes sont quasiment religieux : « les Etats-Unis d’Amérique ont contribué à garantir la sécurité mondiale pendant plus de soixante ans par le sang de leurs citoyens et par la force de leurs armes. Nous avons assumé ce fardeau, non pas parce que nous cherchons à imposer notre volonté, mais en raison de notre intérêt éclairé : parce que nous voulons un avenir meilleur pour nos enfants et petits-enfants, et que nous pensons que leurs vies seront meilleures si les autres enfants et petits-enfants du monde peuvent vivre dans la liberté et dans la prospérité. » Son pays verse une sorte de sang christique pour le rachat du monde selon l’intérêt éclairé de son pays qui pratique la guerre juste… Mais, historiquement, la question d’autres intérêts « éclairés », la merde historique foutue dans quelques régions du monde et qui ne cesse de dégénérer, pas un mot. Pas le moindre signe d’humilité (blanchi par le Nobel ?). Quant à la recherche de la prospérité pour tous les enfants et petits-enfants du monde, il ne suffira pas d’une « guerre juste ». C’est l’horreur de ce côté-là, il suffit de voir les chiffres de la pauvreté dans le monde : ce discours de Stockholm laisse entendre, quelque part, que cette pauvreté sera réglée quant la « guerre juste » en aura fini avec tous les fanatiques religieux qui sen prennent aux USA. C’est un peu pousser loin le bouchon. La pauvreté résulte surtout d’une guerre économique – menée indépendamment de toute autre « guerre juste » – où prédomine un modèle culturel-industriel américain qui impose ses standards, ses modèles, depuis le type d’industrie culturelle jusqu’aux techniques de management au service de la rentabilité. On sent le poids de cette guerre culturelle, forcément, quand on travaille au jour le jour dans la culture ! C’est contre la fatigue et le déclin qu’entraîne la confrontation à ce poids que, par exemple, une association comme Ars Industrialis réfléchit à de nouveaux modèles industriels. –  Nous tenons un « premier » beau Nobel de la Guerre. (PH)

Le mirage de la 3D

Tandis que Johnny H. glisse lentement vers le passé, son coma – future absence, perte d’une vache à lait – scruté jusqu’à l’indécence par les médias traumatisés, la promotion puissante d’Avatar nous submerge d’une célébration indécente de la technologie sur l’air de « le film qui vient du futur ». Le portrait du réalisateur, dans le magazine du journal Le Monde, n’est pas sans intérêt, il éclaire le fonctionnement d’un imaginaire, relativement ordinaire mais disposant de moyens importants pour réaliser ses fantasmes, sonder les zones de mystères qui l’inspirent, développer des machines, des synthèses, des avatars technologiques lui permettant d’explorer les dimensions de sa sensibilité comme s’il s’agissait de mondes réels, de planètes joignables, habitables ! Nul doute que ce créateur a un talent pour inventer des représentations et que la maîtrise des nouvelles technologies lui permet de faire des merveilles. Un beau cas à étudier. En-dehors de ça, j’ai beau lire et relire les arguments de vente présentés par Le Monde et Le Soir, rien ne me fait envie dans ce cinéma, dans cette manière de réaliser le cinéma. J’aurais plutôt envie de fuir et suis passablement effrayé qu’un journaliste ne trouve rien à dire à cette déclaration : « La NASA peut se révéler géniale pour rapporter avec ses sondes des images défiant notre imagination, mais elle ne sait pas les mettre en scène. » Il rêve d’une chaîne de télévision pour mettre en scène les images en direct de l’exploration de Mars (par exemple), soi-disant pour « impliquer davantage le spectateur dans l’exploration de la Planète rouge ». Ne pourrait-on pas lui dire qu’on ne veut surtout pas de ce genre de mise en scène ? Que toutes les images d’actualité des journaux télévisés ont déjà un petit air de fabrication pour stimuler l’empathie et que c’est dangereux ? Même dans un article promotionnel, ne serait-il pas judicieux de dire que ce « rêve fou », lui appartient certes, révèle un trait de sa personnalité, mais que l’intention en est mauvaise ? Derrière ce genre de projet (à peine chimérique), en recoupant avec d’autres déclarations sur l’impact qu’il cherche à provoquer, soit en gros prendre les tripes, subjuguer, fasciner (mais pas impressionner !), il y a quand même comme qui dirait un grand penchant à produire un flux d’images autoritaires. La 3D soutient cette stratégie, ça doit prendre encore plus, devenir irrésistible. D’après Cameron, la 3D permettrait « d’avoir une idée de ce que représente le poids de l’immobilisation d’un marine hémiplégique ». C’est surprenant comme croyance. La sensibilité et le cerveau peuvent se représenter, sans l’aide de rien d’autre, en créant des images intérieures, une idée de cette immobilisation. En quoi une image en 3D permettrait de mieux sentir ce genre de chose ? En privant l’être du travail de sensibilité et de représentation intérieure, en se projetant dans une image en relief, éprouvant en direct, par empathie, comme habitant un corps extérieur, intermédiaire ? L’article du Soir aborde la question de la 3D sous l’angle de la solution pour ramener le public dans les salles de cinéma. Il faut se taper la déclaration de Jeffrey Katzenberg : « Avec le ciné en relief, l’idée est de proposer au public quelque chose qu’il ne peut obtenir à la maison, quelle que soit la qualité de l’équipement domestique. Et si nous n’arrivons pas de la sorte à ramener le public dans les salles, ironisait-il, nous faisons un métier sur le déclin. » Si ce sont les perspectives pour rendre les salles de cinéma désirables, alors oui, c’est un métier complètement décliné. Je vais aimer encore plus les films fauchés, sans effets technologiques, avec pour seule 3D le relief de leur inventivité. (PH) – James Cameron, films, musiques de films en prêt public

Lire la différence

Ingeborg Bachmann, « Œuvres », Actes Sud, collection Thesaurus

C’est intimidant de s’exprimer sur un auteur aussi capital. (Cette publication « Thesaurus », rassemblant nouvelles et romans inachevés, m’attire et ce n’est qu’après être secoué par la lecture que j’aurai la conviction qu’Ingeborg Bachemann avait déjà laissé une marque en moi.En fouillant je dénicherai en effet la première traduction de son roman « Malina », première traduction de Philippe Jaccottet, dans les rayonnages, perdus de vue. L’histoire que l’on noue avec des écritures, des textes, des narrations-objets est parfois surprenante.) – Le style, à première vue, n’a rien de spectaculaire, il est androgyne (comme disait Nathalie Sarraute quand on l’interrogeait sur la nature d’un style féminin : la bonne littérature n’a pas de genre.) Ses particularités se révèlent d’abord du côté des sources inspirantes. Ce qui la fait travailler. Le pays. L’enracinement historique, charnel et spirituel dans une géographie originelle, la Carinthie et Vienne. Comment le paysage paternel et la langue maternelle marquent, laissent des traces, lestent le corps et l’esprit, toutes les expériences futures. Et comment la géo-politique fait migrer et naviguer les destins à la surface de la planète, violence situationniste. Dans la nouvelle « Trois sentiers vers le lac » : « Car il avait une chose qu’elle savait parfaitement, c’était pourquoi les familles comme les Matrei devaient s’éteindre, et aussi que ce pays n’avait plus besoin de Matrei, que déjà son père était un vestige, et que certes Robert et elle avaient cherché refuge à l’étranger où ils avaient une activité comme les gens en activité dans les pays importants, et par l’intermédiaire de Liz Robert affirmerait la distance qu’il avait prise. Mais ce qui partout faisait d’eux des étrangers, c’était leur sensibilité, parce qu’ils venaient de la périphérie et que pour cette raison leur esprit, leur manière de sentir et d’agir étaient désespérément liés à cet empire de fantômes aux proportions gigantesques, et pour eux, il n’existait plus de bons passeports, car ne pays ne délivrait pas de passeports. » Voilà l’origine de cette écriture, ce sentiment d’étrangeté lié à une sensibilité différente, exilante. C’est premier territoire, volcanique, dont les ondes donnent une force inhabituelle à ces textes. La guerre, la violence. Il y a ensuite la gestion littéraire d’une autre onde de choc : ce que la guerre a révélé quant au potentiel d’horreur de la nature humaine. Ses poèmes, ses nouvelles et ébauches de roman sont un processus d’écriture pour interroger continuellement cette face sombre, même si, souvent, le sujet et le prétexte narratif en sont fort éloignés. Ce n’est jamais loin. « Beaucoup plus tard elle lut par hasard un essai « Sur la torture », écrit par un homme qui avait un nom français, mais qui était autrichien et vivait en Belgique, et elle comprit alors ce que Trotta avait voulu dire, car là se trouvait exprimé ce qu’elle même et tous les journalistes ne pouvaient exprimer, ce que ne pouvaient dire non plus les victimes qui avaient survécu et dont on publiait les dépositions dans des documents rédigés à la hâte. Elle voulait écrire à cet homme, mais elle ne savait pas quoi lui dire ni pourquoi elle voulait lui dire quelque chose, car il lui avait manifestement fallu des années pour percer la surface d’événements horribles, et, pour comprendre ces pages qui seraient lues par un petit nombre, il fallait s’appuyer sur autre chose que sur une petite frayeur passagère, car cet homme essayait de découvrir dans la destruction de l’esprit ce qui lui était arrivé et de comprendre comment un être humain avait pu se transformer et continuer à vivre, anéanti et conscient. » Ingeborg Bachmann explore tout ce qui a trait à cette relation entre anéantissement et conscience, sous toutes les formes imaginables. Même quand, dans une nouvelle tout à la fois alerte et grave, elle dresse le portrait d’une jeune femme qui ne vit réellement, n’est pleinement heureuse que dans les quelques heures passées au salon de coiffure (cheveux, manucure) qu’elle se paie au prix de gros sacrifices, pour rien, sans autre projet que de jouir de cet instant-là. Les découvertes de la psychologie et surtout de la psychanalyse ayant mis au jour de nouvelles possibilités de tortures mentales et d’assujettissement, le roman inachevé « Franza » (deuxième pièce de ce qui devait aboutir à une trilogie « Genres de mort »), raconte le destin tragique d’une femme qui échappe des griffes d’un grand médecin psychanalyste dont la jouissance aura consisté à la détruire à petit feu, par l’esprit, par le mental. Une fois en fuite – avec son frère archéologue et dans un ultime voyage prélude à la mort –, – elle se représentera l’emprise qu’exerçait sur elle son mari sans équivoque : « Cette nuit j’ai fait un rêve. Je suis dans une chambre à gaz, toute seule, toutes les portes sont verrouillées, il n’y a pas de fenêtre, Jordan fixe les tuyaux et fait entrer le gaz et… comment puis-je rêver une chose pareille, comment est-ce possible, on voudrait demander pardon tout de suite, il serait incapable de faire cela, personne n’en aurait une plus grande horreur. Mais pourtant c’est ce que je rêve maintenant et je l’exprime ainsi, ce qui est mille fois plus compliqué. Lésions tardives. Je suis une unique lésion tardive. Il n’est pas un disque-souvenir que je mette et qui ne démarre avec un affreux grincement d’aiguille, pas un jour d’été sur lequel ne tombe une bruine empoisonnée… » Et se rappelant les tourments qu’il infligeait perfidement et qui la déchiraient sans rien oser dire, parce qu’il n’y a jamais de preuves objectives pour de tels forfaits : « Je levai mon verre et je sus alors qu’il savait exactement ce qui se passait en moi et qu’il en jouissait ». Dans le recueil « La trentième année », la nouvelle « Parmi les fous et les assassins », est, d’une autre manière, le reflet des traumatismes de la guerre, des bouleversements dans la nature humaine. C’est l’histoire de « copains » qui se retrouvent pour une soirée de bistrots. Parmi eux, les biographies sont mélangées, il y a ceux qui se sont engagés dans le nazisme, à fond, ceux qui ont suivi sans plus, ceux qui ont résisté passivement, n’ont jamais épousé les idées. Tout ça doit coexister, renouer des relations « normales ». Sous-entendus, sourires et nausées. Dans une salle à côté, on célèbre l’anniversaire d’un officier. Avec finesse, le texte épouse le tracé des cicatrices, individuelles et collectives et comment cela ressemble à des lignes de mort indélébiles, ramenant toujours, à un moment ou l’autre, sacrifice et mort d’homme. Univers masculins. La différence, la nouveauté, la poésie, l’autre sexe. Il y a enfin, comme souffle essentiel dans cette littérature, l’attrait pour l’autre en tant que poète, ouverture vers un autre monde, différent, ni homme ni femme. Et à travers quoi on peut lire l’impact de sa relation avec Paul Celan. Mais surtout, dans la volonté d’Ingeborg Bachmann d’inventer une nouvelle langue, ce n’est pas l’enveloppe stylistique qui compte, mais bien d’où ça parle qui régénère les tissus de la langue et du texte. Jamais je n’ai été autant dépaysé par la lecture de nouvelles, eu l’impression d’entendre quelqu’un de si différent, ouvrant un point de vue sur un monde autre, qu’il ne met pas possible, en tant normal, d’embrasser. Le plus évident se manifeste dans « Du côté de Gomorrhe ». La manière de rendre compte, d’analyser, de faire sentir le jeu de séduction entre deux femmes, en fin de soirée, l’une perturbée par le désir insoupçonné que lui porte l’autre et qui la conduit à remettre en cause le penchant automatique vers l’homme, découvrant qu’elle pourrait s’épanouir probablement mieux dans d’autres voies, cette perspective se fermant dans l’épuisement des résistances, de l’habitude et l’arrivée imminente du mari. Poids ordinaire de la violence des institutions. On se dit qu’un tel sujet aurait été gâché traité par un homme, l’approche, les détails, les intuitions auraient été plus caricaturaux, balourds. Dans « Traduction simultanée », on suit un couple en voyage, escapade en Grèce. La femme est traductrice. Au fil de la narration, on découvre à quel point ce travail de traductrice – un métier en tout cas à l’époque très féminin, comme imposé aux femmes qui souhaitaient travailler, distribution sexuelle du travail – la situe à part, à côté. « … elle se frotta les oreilles, à l’endroit où habituellement étaient appliqués ses écouteurs, l’endroit des connexions automatiques et des ruptures de langage. Quel drôle de mécanisme bizarre elle faisait, pas une seule pensée dans la tête, elle vivait, immergée dans les phrases d’autrui, et pareille à un somnambule, elle devait enchaîner aussitôt avec des phrases semblables mais qui rendaient un son différent à partir de « machen » elle pouvait faite to make, faire, fare, bacer et delat’, elle pouvait faire passer chaque mot six fois sur le même rouleau, elle devait seulement ne pas penser que machen signifiait vraiment machen, faire faire, fare fare, delat’ delat’, cela aurait pu mettre sa tête hors service, et il fallait qu’elle veille à ne pas se trouver un jour ensevelie sous ses masses de mots. » La phénoménologie de ce travail de traduction simultanée, cas particulier du personnage de la nouvelle, est surtout l’opportunité d’explorer comment, sous cette menace d’ensevelissement, de tête vide, une sensibilité nouvelle s’éveille, une peau neuve, de nouvelles manières de sentir le monde, l’autre, d’éprouver sa fragilité dans le paysage, l’inconnu. Quelque chose de similaire avec cet autre personnage féminin à la vue défectueuse et qui s’arrange pour perdre toujours ses lunettes, les égarer et s’accommode de cette vue déformée qui lui semble mieux correspondre à sa réalité intérieure. « Trois chemins vers le lac » est aussi l’histoire d’une femme qui s’impose dans le journalisme, le monde compétitif des grands magazines, donc aussi de ses arrangements avec un monde masculin. De quels combats sont faits – étaient faits ? – les carrières de femmes dans des chasses plutôt gardées. C’est aussi une réflexion sur l’évolution du journalisme, son inaptitude à rendre compte de la réalité, les débuts du voyeurisme (photographes de guerre, etc.). – Voilà, c’est peu de choses dites pour une telle œuvre. Dans la foulée j’ai acheté la nouvelle traduction de « Malina », celle de Jaccottet retravaillée par et avec Claire de Oliveira, Jaccottet avouant qu’il avait été en difficulté avec cette langue (ce point de vue féminin, j’imagine mal que cela puisse être ma compréhension formelle de la langue allemande !!). Et, en effet, à comparer les deux versions, la seconde fonctionne mieux, plus fluide et noueuse, moins rigide et scandée que celle de Jaccottet, plus différente, plus en phase avec la « nouveauté » recherchée par Ingeborg Bachmann. Nouveauté du souffle.  (PH) – Ingeborg Bachmann et Paul Celan, histoire d’amour