Air de Paris

La promenade en ville est contrariée en période de fête, à moins de la profiler en fonction de cette période spécifique et d’adapter itinéraires et objets d’observation. Beaucoup de lieux de passages habituels, de ceux qui structurent les déplacements, ont fermé sans prévenir, occasionnant déconvenues, sentiment provisoire de manque, difficultés à reconstruire autrement les trajets à suivre. La ville joue pleinement son rôle d’exciter à la consommation, débauche de lumières, grappes humaines agglutinées devant les vitrines et les comptoirs de luxe, par exemple autour de la Place de la Madeleine (que dépensent-ils ? y a-t-il autant de clients pour ces enseignes ? n’est-ce que du voyeurisme ou du fétichisme ?). La frontière entre le « pas à vendre » et le « tout se vend » strie la ville de milliers de guirlandes réversibles, troublant les repères. Nadine de Weimar colle ses autocollants sur des interventions de collage urbain (street art), faisant connaître qu’elle a soi-disant « couché ici » et renvoyant à son site qui, en gros, cherche à vendre des produits de sa conception. – Voisine de quelques boutiques de luxe, la Pinacothèque est un musée entièrement privé conçu comme une entreprise d’art commerciale. Elle présente actuellement une exposition de peintres flamands en collaboration avec le Rijksmuseum d’Amsterdam. À l’arrivée, une file de 25 mètres sur le trottoir, qui avance relativement vite. On a vu pire. Sans doute contingent-ils les lots de visiteurs pour un confort minimum face aux œuvres ? Non, la file avance vite parce qu’on bourre les salles du début  la fin. La queue est ininterrompue du premier au dernier tableau. Outre que l’alignement des œuvres est serré. La recherche de la rentabilité muséale dans ce que j’ai vu de pire. – Les vitrines du Bon Marché – comme chaque année – présentent des créations ingénieuses de décors, séduisantes quant aux technologies utilisées, de  vraies installations animées associant objets, sons, images en mouvement, on pourrait appeler ça de l’art (certains n’hésitent probablement pas). Quelque chose qui imite l’art met en scène les ressorts des pulsions à consommer, à acheter des objets, à lier des relations aux objets via le magasin, l’achat. Par contre, l’œuvre originale réalisée par Marcello Cinque pour la Galerie Unique, forme appétissante et gratuite de caoutchouc et de peinture souple, gâteau aérien ou cucurbitacée en lévitation, couronne-ovni, n’a vraiment rien à vendre qu’elle-même, l’impulsion de l’homme à inventer des planètes en combinant jusqu’à l’absurde diverses formes appétissantes, cérébrales et intestinales.  – La fresque présente actuellement sur le Mur (angle des rues Oberkampf et Saint-Maur) s’arrache avec force aux conditions mercantiles de l’image : une phase de combat de rue aux mouvements amplifiés, les gestes semblent emportés toute l’image – et donc tout le monde – dans sa rotation, son déchirement, son art de faire valser le corps de l’autre en captant son énergie et en y insufflant la sienne. La prise des deux corps, en partie déchiquetés donne l’idée d’un morcellement qu’accentue la disposition de détails ou d’autres illustrations sur la grande surface noire. Comme si une coupe dans la masse montrait la mécanique des corps et des mouvements, des rouages, des valves, des arbres à came… Par collage, la photo d’un buste flouté, concentré et expulsant des ondes expansives, suggère que rien ne s’effectue sans la force mentale… C’est une belle composition, image d’une certaine « organologie », c’est inévitablement dans l’air du temps. – Alors que le vélo est très valorisé dans le contexte « avenir de la planète et mobilité », qu’il bénéficie de bandes pour rouler, que les magasins spécialisés se portent pas mal, cet objet se trouve régulièrement abandonné, détruit, réduit à rien, désutilisable, incapable de transporter qui que ce soit, juste un vestige, une idée, posé ou couché sur le trottoir ou accroché à une grille. Ça me surprend toujours, j’aimerais en collectionner les clichés, mais à condition de pouvoir en reconstituer les histoires particulières : circonstances de l’abandon, portrait des personnes concernées, leur relation au vélo, à celui-là en particulier, mais aussi les motivations des intervenants qui ont démonté, dépiauté chacune de ces bécanes, en une seule fois, pièce à pièce !? De même qu’un objet usuel comme le vélo, par l’intervention d’une série d’actions déconstructrices, se transforme en ponctuation plastique dans le décor urbain, une station de métro en réfection, où toute l’apparence a été dégommée pour laisser apparaître  sa nature de tunnel, de boyau sombre parcouru d’un dispositif technologique vital élémentaire, peut se regarder comme une installation déréalisant la station de métro, désossée, la montrant sous son vrai jour sous-terrain,  précaire !– Au matin, une pensée pour Alain Cavalier dans la chambre d’hôtel, une photo de draps et d’oreillers. – Au passage, arrêt restaurant au Comptoir (carrefour de l’Odéon) qui, en deux trois ans, est devenu une adresse overbookée. Le succès est tel que le service est proposé en continu, on déjeune à toute heure, commercialisation maximale du flux des appétits. Mais la qualité (cuisine traditionnelle de bistrot goûteuse, soignée et, à certaines périodes de l’année, gastronomique) est inchangée, on a toujours l’impression d’être soigné, de ne pas bouffer n’importe quoi, ça n’a pas de prix. Là, – les couleurs ne rendent pas justice aux plats -, c’est de la joue de bœuf en pot-au-feu (succulent) et une terrine au chou de présentation originale. Le dessert du jour valait le détour : « club sandwich caramel, glace caramel au beurre salé ». – Enfin, il y a toujours dans Paris des vitrines de commerce qui semblent défier, depuis des lustres, les règles élémentaires du commerce. Comment tiennent-elles, quels sont les revenus, ne sont-elles pas là pour la beauté de l’art des vitrines ? Des décors pour démarchandiser le principe de la vitrine commerciale ? Je retiens, dans ce registre et pour cette promenade, cette devanture dédiée aux vieux livres. Tant qu’il reste de pareils autels dédié à la lecture, aux objets-livres… (PH)

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