Après la neige (instantané).

Le jardin sous la neige était sans texte. Il n’y avait rien à ajouter sur le moment, les émotions trop agitées, instables. Les photos suivent approximativement un fil narratif. Il faudrait pouvoir recommencer, « retourner ». Il n’y avait pas encore eu de gel, même si l’automne avait fait son œuvre, il y avait un petit air de permanence. Soudain il y cette épaisse couverture de blanc molletonné avec tous les qualificatifs de « pureté » qui s’y collent. Elle recouvre tout. Le tissu neigeux, ses courbes, ses plis sont intacts, un écran blanc perturbant, excitant. S’y projettent, en temps réel, les premières empreintes des déplacements en train de s’y faire. À l’angle des haies de buis, une frise de feuilles vertes se détachent, rappelant les feuillages que l’œil a caressés tout l’été, mais surtout laissant deviner la masse de vie ensevelie, blottie sous la neige, y continuant une vie séparée. Il y a un avant et un après. Les trous – comme de petits puits noirs dans le blanc poudreux -, les plongées accentuent cette impression qu’en dessous de l’enveloppe neigeuse, froidement voluptueuse – tous les angles sont courbes, toutes les chutes cotonneuses-, quelque chose est préservé intact dans une étrange nuit polaire, désormais inaccessible. L’événementiel de la neige, renouvelant la perception du paysage le plus coutumier, incite à courir partout – dans les coins, les détails, comme pour une fête de Pâques où les enfants cherchent les œufs, attisés par la magie – voir la gueule que ça prend ainsi copieusement entarté. Mais il n’y a pas que cette joie hystérique face au phénoménal changement de décor (féerie). La surface étincelante cristallise des sentiments sombres, mélancoliques, – quelque chose d’irréparable est survenu (rien de tel pour rappeler le temps qui passe et affecte ce qu’il touche) -, ainsi que l’envie brouillonne de se retrouver aussi, ainsi, enseveli, recouvert, préservé ailleurs. Scruter ce qui dépasse comme envie de se glisser dans le glacier de cristaux moelleux, rester avec l’image passée du jardin, se figer, d’autant que la neige et le froid encouragent l’imaginaire de l’immobile, de la conservation, congélation… Quand la neige se retire, tout est aplati mais conservé, avec un air de fraîcheur surprenant. Les légumes semblent prêts à être consommés. Puis tout reprend son cours. La décomposition s’accélère. Dans les campagnes, tous ces grands champs de moutarde en fleur qui, avant les chutes de neige, donnaient un air de printemps attardé, sont en train de pourrir, en les longeant ils dégagent une forte odeur de putréfaction végétale. Pas moyen de ne pas inhaler ce parfum de mort rapide quand on pédale engoncé dans ces couches de protection, sur des routes grasses, bordées de résidus glacés, respirant l’air froid venteux et fouetté par la pluie. En quelque jour, l’immaculé a laissé place à la boue (qui spitte jusque dans le dos), aux champs pourris et, contraste de couleur et de mouvement, à ces longues bâches noires recouvrant les longues montagnes de betteraves et qui, libérées du poids du blanc, sont secouées par les bourrasques de vent, ressemblent au corps articulé d’un dragon qui court pour s’envoler, s’arracher au sol, recouvrir et avaler dans le claquement de ses immenses membranes noires le pauvre cycliste qui peine dans l’intempérie (envie de filmer et enregistrer comme s’il s’agissait d’une installation sonore). Avalant de l’air glacé, respirant des parfums putrides, poursuivi par les manœuvres hurlantes du sinistre dragon (surveillé du coin de l’œil, sous la cagoule), obligé de souquer ferme pour échapper à ces périls, c’est quelque chose comme un sentiment neuf qui se répand à l’intérieur, à l’endroit physiologique où la pratique du sport – les muscles, et surtout le cardiaque, éprouvés par l’effort, s’illusionnant sur la combustion qui les traverse et qu’ils prennent pour une œuvre de vie- prévient la dépression, résiste aux tentations de glisser dans la neige (blanche au-dessus et noire en dessous). Les signaux d’un recommencement possible, forcé, d’une nouvelle année qui se prépare, nouvelles saisons. (PH)

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