La caméra dans la peau

Alain Cavalier, « Le filmeur », 2005

C’est d’avoir vu son dernier film en salle que je me plonge dans son « intégrale autobiographique » en DVD, premières étapes (1978, 1996, 2005) qui conduisent à « Irène » (2008), portrait d’une disparition. Ce n’est pas facile à regarder. En fait, c’est éprouvant, tant la proximité avec les choses montrées – objets ou humains -, semble abolie. Il n’y a pas de distance. Je me laisse happer par la beauté des lumières, les plans abstraits découpés à même les décors prosaïques et les natures mortes irradiantes, habitée d’une énergie entre perte et retrouvailles. Tableaux entre la vie et la mort. C’est étrange ce que l’on voit. Je dirais : ce sont les choses que l’œil avale, sans que l’on s’en rende compte, tous les jours, à répétition, le genre de choses que l’on a sous les yeux à longueur de journée, que l’on ne distingue plus, sur lesquelles on ne s’arrête jamais vraiment. Ça tombe dans le non-vu, le gouffre, et pourtant ça permettra de voir. On les voit sans les voir, cela se dépose très profond, couche après couche, orientant progressivement à notre insu notre manière de regarder, de capter, de comprendre les éléments d’une image, couleurs, formes, lumières, contrastes et ressemblances. Ces choses que l’on ne voit plus sauf en période de crise où soudain, il nous est possible de rester figer devant les objets les plus humbles, les plus usés pas nos usages et ceux de nos proches. Ces objets – disposés en tableaux dans leur décor ordinaire – paraissent alors insondables et nous voilà capables de méditer devant eux comme s’ils recélaient la vérité nécessaire à sortir de la crise. « Méditer », ou nous « abîmer » dans la contemplation de ces objets qui parlent sans parler. Il y a de cet « abîme » dans les choses avec lesquelles Cavalier construit sa narration, et il y a de cet acte qui consiste à s’abîmer dans les choses pour s’y montrer, aller y chercher une vérité, un point d’équilibre qui se barre, un point d’attache. Entre le morbide (fouiller) et la transcendance (la lumière du jour est au bout, au loin). C’est un cinéma de crise, d’économie réduite, ne pas faire entrer trop de choses dans le champ, rien que du ressassé, de l’archi-connu, l’essentiel, voir ce qu’il raconte, ce qu’il donne envie de raconter. Beaucoup de fenêtres, des cadres ouverts, lumière surexposée, surfaces fantômes. Des corps de lumières par où s’évader. La proximité avec le corps est dérangeante (un bon dérangement), celui de sa compagne Françoise, celui de son père balbutiant et plus tard cadavre, celui de sa mère en train de glisser hilare vers l’isolement absolu, celui du réalisateur surtout, attaqué par un cancer de la peau. C’est sans doute de là que part cette manière de filmer, d’être le filmeur de tout ce qui le touche, de tout ce qui, par le regard, le toucher, le senti – tout ce qu’il incorpore en lui par une démarche cognitive quelconque, intellectuelle ou émotionnelle, et tout ce dans quoi il se sent incorporé à force de familiarité, d’habitude, à force de sentir avec toutes ces choses de l’entourage – constitue en quelque sorte la vaste peau de sa vie dont il scrute les anomalies, les fêlures, les nodosités, les usures maladives, les abandons, les résistances.  C’est sans doute pour cela que bien des plans – l’embrasure d’une porte vers une salle de bain, le rebord d’un évier avec un savon, un flacon bleu sur une table de jardin, des casseroles sur le gaz, la tapisserie flamboyante et asphyxiante de la salle à manger maternelle, le mur comme un ciel gris impressionniste d’une cour intérieure, un robinet qui fuit, une poire blette aux flancs fendillés, une mouche sur le bord d’une vitre, la pénombre d’un couloir et le vitrail banal de la porte d’entrée – ont une beauté inquiète, ténébreuse. Toutes les surfaces suent lumière et ombres de mort. C’est leur patine. Une fois de plus je pense à « Eloge de l’ombre » de Tanizaki. Il y a bien quelque chose d’oriental dans ce chant filmique de la patine des choses. L’ombre que l’on partage avec elle, qui fait trait d’union entre leur surface et notre épiderme. En même temps, la narration de surface raconte comment il résiste. En nourrissant et soignant les oiseaux (merles et mésanges qui deviennent familiers). Petits plaisirs de repas partagés. Évasion vers la mer. Des souvenirs à mettre en ordre. Des soins que l’on se donne, les petits bobos, les pansements. Un film à réaliser (« René », histoire d’un énorme qui veut maigrir pour être à nouveau aimer, être bien dans sa peau.) Un hommage à Sautet dans le WC d’un bistrot. Une tournée de conférences, une invitation dans un festival, l’occasion de nourrir sa passion des chambres d’hôtel. Une rencontre avec Christian Boltanski, quelques mots sur son travail, ses images révélatrices des profondeurs troubles de l’histoire. La toilette volée d’une jeune mariée. Un chat famélique sur le seuil. Les cours parisiennes, menacées par les constructions, mais autour desquelles s’organise une bohème actuelle, agrippée à quelques plantes, plantées ou spontanées. Et, comme une scansion, comme le rappel du cycle de l’endormissement et du réveil, de la vie qui ne passe pas sans que l’on fasse le mort, il y a les lits, vides ou occupés, on n’est jamais sûr. Y a-t-il un corps dans ce rouleau de draps emmêlés ? Ou ont-ils (les draps) simplement pris l’empreinte des corps qui ont dormi entre eux, qui se sont oubliés dans leurs étoffes blanches, froissées, collées sur leur peau, leurs formes, leurs sueurs, leurs humeurs, rêves et cauchemars ? Des lits qui évoquent aussi la rencontre de contraires, la joie nuptiale et le suaire. Des meubles de passage, de départs. Le côté dérangeant provient de la dimension « carnet intime », ce ne sont presque pas des images réalisées pour d’autres, mais des images intérieures. Carnets de notes audiovisuels. C’est par ce travail continu de « filmeur » que le cinéaste Alain Cavalier se donne un vocabulaire et une syntaxe cinématographiques qui lui est propre. De même qu’un écrivain se forge un style en écrivant, en en faisant l’activité principale de sa vie, pas uniquement pour « faire des livres ». La caméra numérique facilite ce nouveau travail du regard, de l’image, problématiser au jour le jour ce que regarder le quotidien veut dire pour un cinéaste. Cela rend possible une modernité inédite et ouvre un nouveau champ critique : il sera difficile de « croire » à certains grands spectacles fabriqués à coups d’effets spéciaux, aux grandes images superficielles et très chères quand on aura plongé dans cette vision qui dépouille et balade au plus près des choses et des matérialités émotionnelles, quand on aura entraperçu grâce à de semblables travaux autobiographiques le grouillement fictionnel qui relie notre peau à celles des incidences de notre environnement coutumier et reste à explorer. (PH) – Alain Cavalier en Médiathèque

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