Le déséquilibre fertile

Luc Boltanski, « De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation. » 291 pages, Gallimard Essais, 2009.

Orientation, positionnement. – « Critique », « émancipation », ces deux mots suffisent à désigner cet ouvrage comme un « précis » indispensable à tout acteur de la vie culturelle puisque c’est bien le rôle des institutions culturelles : veiller à ce que de l’espace critique reste possible, cela s’effectuant par toutes actions et médiation poursuivant l’émancipation des pratiques culturelles de toutes les autres forces qui les instrumentalisent. L’ouvrage étant signé par Boltanski, on sait que l’on ne sera pas déçu. Il s’agit de la matière retravaillée de trois conférences données à l’Institut de recherche sociale de Francfort. Le format induit une sorte de synthèse de tous les travaux de Boltanski, mais en action, en continuation, s’ajustant au nouvel esprit du capitalisme qui modifie les conditions d’exercice de la critique. Preuve que le sociologue ne cesse de remettre son travail sur le métier, le voici qui réintègre une part des positions de Bourdieu dont il s’était éloigné. (La divergence : on dit que la théorie de Bourdieu tend à expliquer aux individus les conditions de leur assujettissement et par ce fait-là, les « surplombe », les considérerait comme incapables d’analyse par eux-mêmes. Le mouvement initié par Boltanski part du vécu des individus pour montrer qu’ils ne sont pas dupes, qu’ils comprennent ce qu’on leur fait subir, ils ne sont pas dépourvus de savoir. Le premier constat posé par ce nouveau livre est que ces deux tendances, isolées, sont impuissantes à proposer des parades opérantes, il faut les mixer, les faire évoluer l’une l’autre.) C’est en travaillant à plusieurs, dans une sorte de forum de responsables de structures culturelles, sur ce genre de livre et les outils conceptuels qui s’y trouvent formulés, qu’une action en faveur de la critique pourrait s’inscrire dans les politiques culturelles. Je ne peux dans cet article que donner, maladroitement, quelques indices de la vitalité de cette pensée. Toute sa force se trouve dans la manière simple et structurée avec laquelle il démonte les mécanismes, sans le moindre manichéisme. Partir du plus simple. Comme toujours, Luc Boltanski part du plus immédiat, de ce que tout le monde peut éprouver. Il s’appuie sur les compétences ordinaires. La critique, l’émancipation commencent en s’exprimant, au jour le jour, dans le quotidien, sur ce que le monde nous fait éprouver, que l’on souhaite partager, faire valider (voire à l’encontre d’autres opinions, ce qui occasionne des disputes, des recherches de règlement), par quoi s’acquièrent des connaissances, des prises de position, des orientations politiques. Il y a une sorte de combat permanent, éternel pour être celui qui dira ce qu’il en est vraiment de ce qu’il en est. Combats entre individus, joutes amicales ou acerbes, combats entre individus et êtres sans corps (les institutions), affrontements entre partis, églises… Pourtant, fondamentalement, c’est l’incertitude qui est la règle. Ce qui est difficile à vivre. Différents pouvoirs s’obtiennent en mettant à disposition des remèdes contre l’incertitude (l’inquiétude). Extrait : « Il s’ensuit que chaque individu ne peut avoir sur le monde qu’un point de vue. Rien, a priori, n’autorise à concevoir ces points de vue comme partagés ou comme susceptibles de converger sans difficulté. Aucun individu (j’y reviendrai plus en détail tout à l’heure) n’est en mesure de dire aux autres, à tous les autres, ce qu’il en est de ce qui est et, même lorsqu’il paraît en avoir le pouvoir, n’a l’autorité pour le faire. Ainsi, dans la position que l’on peut appeler originelle, aucun participant ne dispose des ressources permettant de résorber l’incertitude et de dissiper l’inquiétude qu’elle suscite. En prolongeant cet argument, on peut considérer que différentes personnes, figurant dans ce que l’on peut envisager comme étant un même contexte – si on le définit uniquement par des coordonnées spatiales et temporelles -, ne sont pas pour autant plongées dans la même situation parce qu’elles interprètent différemment ce qui se passe et font des usages différents des ressources présentes. » Le moteur contradictoire. Les institutions – ces entités sans corps par lesquelles s’exerce le pouvoir, ses normes, ses lois -, ont tendance, pourtant, à dire de manière définitive la réalité du réel. En s’appuyant – et ce, d’une manière très enfouie – sur le fait qu’elles sont sans corps, précisément, et par ce biais là relevant d’une certaine transcendance, d’une « hauteur » susceptible d’être au-dessus des petits intérêts. Cette position fonctionne avec une contradiction herméneutique constitutive qui prend deux formes : sans corps, le pouvoir institutionnel doit s’exprimer via des porte-parole, des corps comme le vôtre ou le mien (quelques fois habillés de manière bien typique) et, perfectionnant son discours théorique (une sémantique de main mise sur le réel) dans la prétention de tout dire, il est sans cesse débordé par les pratiques et les interprétations divergentes du monde qu’elles engendrent. La sémantique institutionnelle qui fantasme de « recouvrir en totalité le champ de l’expérience », ce qui conduirait à « abolir la pluralité des points de vue au profit d’une perspective unique ». Extrait : « Mais cela supposerait que puisse être surmontée la diversité des situations concrètes de façon à les fondre toutes dans un tissu situationnel continu et sans coutures. Or une telle opération est simplement impraticable parce qu’elle entrerait en contradiction avec la logique même de l’action qui, à l’œuvre dans le monde des corps, ne peut s’affranchir du contexte changeant dans lequel elle se réalise, en sorte qu’elle se trouve nécessairement associée à des interprétations. » La critique, c’est bien ce qui alimente cette pluralité d’interprétations et leurs situations concrètes. Ce qui est intéressant avec Boltanski est la sagesse de son approche : ce n’est pas l’un contre l’autre, mais il « positive » ces postures contradictoires, il faut les faire jouer pour le meilleur équilibre possible. Il montre qu’institutions et critique sont nécessaires l’une à l’autre, elles se stimulent, elles se rendent meilleures. Le danger qui pointe au constat que l’espace critique s’amenuise, perd de son efficacité, n’est pas la disparition de la critique pour elle-même, mais que celle-ci entraînera la dégénérescence de l’impact positif des institutions. (Dans un autre registre, avec un argumentaire différent, Stiegler aboutit à des conclusions semblables considérant le modèle industriel.) Ainsi quand les violences symboliques subies aujourd’hui ne conduisent plus à une pratique concrète productrice de critique mais de violence, de révolte nihiliste contre les institutions: « Elles prennent actuellement le plus souvent la forme de coups de tête, engageant le corps dans la violence – cela sans doute quand les ressources susceptibles d’être jetées dans l’action ne dépassent pas beaucoup les ressources qu’offre le corps propre -, ou de mouvement de retrait -, en particulier quand la possession d’une compétence certifiée scolairement permet la survie matérielle en lisière des parcours d’épreuves reconnus, mais dans la précarité. » Signalons au passage que Boltanski décrit de manière limpide et costaude les mécanismes de l’exclusion, le terrain de violence sociale que l’on connaît aujourd’hui. Et il est sidérant de constater que ce genre d’explication-là ne serve pas à éclairer les politiques. Lire ce genre de livre ne peut conduire qu’à mépriser encore plus la parole politique, à déconsidérer complètement leur prise de position, leur point de vue sur le monde. (Et médiatique : aujourd’hui dans Le Soir, une page pour décrire charitablement le cauchemar des sans abris dans la nuit d’hiver, reportage de saison ; une page aussi, même mesure, pour les vagues à l’âme de Robbie Williams.) – Changement de régime – L’institution a besoin de la critique mais l’ignore, ou s’égare à l’oublier et poursuit son programme de destruction de la critique, qui est aussi son programme d’auto-destruction, en cherchant des manières de résoudre elle-même en elle-même ses contradictions herméneutiques. Le changement de régime s’effectue avec la place de plus en plus importante confiée aux experts, conduisant à l’instauration d’une nouvelle domination gestionnaire. Extrait : « A la revendication critique du « tout est politique » – qui a marqué notre jeunesse (mais, déjà, avec un caractère réactif) – a répondu – de façon de plus en plus bruyante à mesure que le temps passait – l’affirmation selon laquelle tout est scientifique, c’est-à-dire réservé à l’autorité des experts. On peut voir dans ce glissement d’une définition de la politique fondée sur un compromis entre, d’un côté, des représentants du peuple investis du rôle de porte-parole et, de l’autre, des experts se réclamant de l’autorité de la science, vers une définition de la politique presque entièrement subordonnée au pouvoir d’expertise, un véritable changement de régime politique et un nouveau modèle de domination. » Ce poids des experts court-circuite le fonctionnement démocratique : au lieu d’enseigner, d’éduquer, d’élever l’opinion publique pour qu’elle puisse jouer son rôle en connaissance de cause, la gestion par expertise la prive de ses compétences. Ce type d’expertise développe de nombreuses institutions et administrations qui colonisent l’imaginaire, les us et coutumes : le management et ses dérivés comme le benchmarking (« la fabrication et la publication de palmarès permettant de hiérarchiser des organisations (entreprises, établissements scolaires, administrations publiques) en fonction d’une norme qui est définie habituellement comme une norme d’efficacité »).  Le champ de la critique devient celui de la contre-expertise, un véritable piège (les analyses de Boltanski sur la faiblesse actuelle du champ critique valent vraiment le détour pour cesser un jour de se lamenter) : « Elle – la critique- entre alors dans des querelles entre expertise et contre-expertise, dans laquelle la contre-expertise est nécessairement dominée, et le plus souvent perdante, puisqu’elle ne peut chercher à atteindre l’expertise, c’est-à-dire à se rendre assimilable ou simplement audible, qu’en se pliant aux formats d’épreuves mis en place par cette dernière, soit, en adoptant son formalisme et, plus généralement, ses modes d’encodage de la réalité. » C’est ce qui se présente comme l’incorporation de la critique dans le système même et prend la forme d’experts invités sur des plateaux de télévision à quoi se résument aujourd’hui les productions publiques d’une pensée critique, des « querelles d’experts », économiques, juridiques, politiques : « Or, ce qui caractérise ces querelles d’experts, c’est précisément que ceux qui s’y disputent s’accordent sur l’essentiel et ne rentrent en opposition les uns avec les autres que sur des points à la marge. C’est sans doute ce que l’on veut dire quand, avec admiration, on qualifie ces débats de « pointus » ». La crise, la domination par le changement. Dans un contexte de société que certains sociologues qualifient de « liquide », où les distinctions entre dominés et dominants s’estompent au fur et à mesure que progressent à tous les niveaux de vie, les méthodes gestionnaires du management et que s’épuisent les possibles de la critique, Boltanski redéfinit, par exemple, ce qu’est aujourd’hui la classe des responsables. Il explique en quoi l’autorité reposant sur la parole des experts « entend se situer au point d’indistinction entre la réalité et le monde ». Il redessine les camps, les configurations dont la critique a besoin pour trouver du recul, formuler et exprimer ses interprétations en distinguant réalité (construite, constructions sociales sur quoi on peut agir) et monde (qui est comme il est). Or, tout le travail colossal du nouveau capitalisme, le grand œuvre de son management, a bien été d’imposer sa réalité comme s’il s’agissait du seul réel, la seule issue, ce qu’il en est de ce qui est, l’équivalent du monde. Les moments de crise, analyse Boltanski, révèlent de manière exemplaire comment « le monde se trouve incorporé à la réalité, qui se manifeste comme si elle était dotée d’une existence autonome, qu’aucune volonté, et surtout pas celle d’une classe dirigeante comprenez une classe dominante), n’aurait laborieusement façonnée par le truchement d’une série, peu cohérente en apparence, de petites interventions dont chacune ne semblait pas vraiment destinée à avoir des conséquences générales ».  Ces moments de désorganisation, remise en cause apparente du régime en place, permettent de manière exemplaire (et paradoxale) d’affirmer la légitimité de sa domination : à la fois ils confirment le statut que les forces qui menacent l’équilibre le monde sont bien celles définies par le libéralisme, que seuls les pouvoirs en place peuvent y faire face grâce au réalisme, que les dangers sont si grands qu’il n’y a pas d’autres issues que de laisser en place les gestionnaires qui connaissent toutes les ruses de vents contraires. Et enfin, la seule issue est de continuer le changement, la « rénovation » de la société pour éviter de futures autres crises semblables. La domination du nouveau régime s’exerce par la gestion du changement, mot d’ordre banalisé au sein de la moindre entreprise, petite ou grande, vénale ou non-marchande. La justice par déséquilibre. En vulgarisant par de tels raccourcis la richesse et la clarté des exposés de Boltanski, je n’ai pas trop bonne conscience. Tout ce à quoi elle échappe – les partis pris, le cliché partisan -, je l’y replonge un peu. C’est bien pour cela que l’on ne remplace pas les textes, il faut y retourner. Luc Boltanski, encore une fois ne se contente pas de démolir, il n’est pas catastrophiste, il est en lutte. Il apporte l’oxygène nécessaire à maintenir un travail critique de terrain. Le bol d’air survient dans sa conclusion, l’appel au déséquilibre que tout le minutieux démontage de la mécanique gestionnaire et sa folie mentale de tout contrôler, fait bien apparaître comme la seule issue, la seule voie critique : « C’est dire que si la sociologie – et, notamment, la sociologie critique – ou encore l’anthropologie ne cessent en effet de raconter des « histoires à dormir debout » – comme l’affirment les nombreuses (et réactionnaires) réactions qu’elles suscitent -, c’est précisément en cela qu’elles demeurent au plus près de leur objet. Leur rôle est d’aider la société – c’est-à-dire les gens, les gens dits « ordinaires » – à se maintenir sciemment dans cet état de déséquilibre permanent en l’absence duquel, comme l’annoncent les pires prophéties, la domination, en effet, s’emparerait de tout. » Du déséquilibre, via le conseil culturel orienté vers tels répertoires musicaux et cinématographiques, les médiathèques peuvent en polliniser beaucoup. À condition de l’accompagner pour que déséquilibre ne rime pas avec inquiétude, incertitude, angoisse, incompréhension, rejet. Comme il existe des séminaires en psychanalyse où l’on étudie et interprète els textes fondateurs des pratiques, quelque chose de cet ordre devrait s’instaurer entre les responsables d’actions culturelles pour disserter, « faire prendre dans une pensée collective », le contenu de textes semblables pour restituer aux institutions culturelles une pensée et une action d’appareil critique efficace, déséquilibrant. (PH) – Entretien

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