Des passerelles entre-mondes

Tadashi Kawamata, DVD de la collection Work & Process.

Un geste artistique, ses lieux, sa réception populaire.

Une spectatrice de l’installation réalisée à Evreux déclare que de loin elle ne voyait pas très bien en quoi c’était artistique mais que, par contre, « une fois dedans », c’est à dire jouant le jeu du dispositif proposé, ça la remue, elle se sent à l’intérieur d’une vision poétique, d’une prise de position artistique, elle fait une expérience esthétique. Une grande partie de l’œuvre de Kawamata appartient à cet art dont on se demande si c’est encore de l’art. Plusieurs personnes à qui les reportages donnent la parole dans ce DVD (série Works & Process), sont des témoins ordinaires, pas des spécialistes, et la plupart manifestent une compétence certaine pour sentir et réagir, appréhender de quoi il s’agit, avoir une expérience sensible. C’est déjà intéressant en soi et il était indispensable de faire entendre cette parole de « l’homme de la rue » s’agissant d’un art qui intervient essentiellement dans l’espace public. Et ce, jamais de manière neutre, il va toucher, faire intrusion dans la représentation intime que chaque citoyen développe et entretien avec son lieu de vie, jusqu’à ne plus le voir. Ce travail sur la délimitation des différents espaces que l’on doit gérer, intérieurs et extérieurs, subjectifs et objectifs, privés et publics, commerciaux et gratuits es au cœur de la démarche de Kawamata, en constitue une clef de voûte. Ces espaces distincts qui se recouvrent partiellement, s’affrontent, collaborent, s’associent, s’hybrident se transforment mutuellement tracent les lignes de structures architecturales mentales, entre soi et les autres, l’individu et le collectif, entre la mémoire et le projet, le passé, le présent et le futur. Ces lignes peuvent être conflictuelles, aérodynamiques, réactionnaires, progressistes et affecter ainsi les formes de vie qui s’organisent à partir d’elles. Le documentaire de Gilles Coudert, organisé en une longue séance rétrospective, ensuite en plusieurs stations approfondies sur une série d’installations, montre bien l’artiste dans son mouvement, dans son processus : il marche, traverse des lieux publics, des villes, des sites. Il s’explique mais sans discours analytique très élaboré, juste la base, les intentions premières. Traversant ainsi les espaces et les environnements qui constituent le matériau de base de son travail, on le voit ainsi en marcheur éveillé, attentifs aux ondes et énergies, positives et négatives, qui émanent des organisations sociales. Et si le débat pour savoir s’il s’agit d’art ou non peut toujours avoir lieu, il n’y a pas de doute que son cerveau et son désir fonctionnent à fond comme un moteur artistique, dévorant. Ce n’est pas le moteur d’un sociologue, d’un homme d’affaire ni d’un activiste politique. Son travail sur les favelas, par exemple, n’est pas déclenché par une pensée politique des bidonvilles. Il est avant tout fasciné par ces habitations grégaires, l’ingéniosité humaine pour construire des abris avec trois fois rien et rapidement, comme par génération spontanée (si la police rase tout, en quelques semaines tout est remonté), ce savoir-faire pratique et créatif pour instaurer et maintenir une barrière entre le privé et le public, cette dynamique structurante minimaliste. Après une confrontation réelle avec les favelas, une autre conscience s’installe dans la manière de positionner son travail, les œuvres qui s’en inspirent. On le voit aussi, dans une autre séquence, parcourir les berges de la Seine, ramasser des cartons et mettre au service des sans abris fantômes qui viennent dormir là, le don extraordinaire qu’il a développé pour assembler des abris de fortune, en quelques gestes de survie selon une manière de venir habiter des gestes très anciens. C’est par des coups d’œil de cette sorte que l’artiste se révèle en permanence en train de travailler, de recevoir des signes extérieurs et de les transformer, d’établir des liens, des connexions, des contacts entre différents domaines de la vie, d’échafauder des plans, des structures dévoilantes reliantes. C’est une respiration. Bien entendu, l’impact politique surgit, inévitablement, du simple fait de rompre l’agencement de la place publique : cette dimension politique est dite par d’autres passants qui ne comprennent pas le bien fondé de ce bouleversement de leur contexte de vie habituel. – Si, au fur et à mesure qu’il progresse dans l’élaboration de sa pensée artistique, les structures se rationalisent, ses premiers jaillissements sont des applications du chaos. Pas du chaos qui serait synonyme du n’importe quoi, mais du chaos comme énergie constructive, vision de la matière qui s’organise selon des lois intrinsèques que l’humain n’a pas encore percées à jour, cherchant à avancer dans toutes les directions – spatiales, temporelles – à la fois. Ainsi de ces assemblages réalisés à partir de poutres et planches industrielles (bois de chantier), contre une habitation privée ou un bâtiment public. Même si l’intention de départ est clarifiée par une maquette, ce qui se passe à chaque instant de la réalisation comme imprévus, impulsions infléchissant les gestes et la dynamique des matériaux, irriguant et innervant la plastique de la forme constituée de planches, représente une quantité d’aléas proprement imprévisibles. On dirait un amas farfelu, de bric et de broc, bois et clous à gogo. Pourtant. C’est l’apparition fulgurante d’un commentaire en trois dimensions sur le sens de l’habitat, celui-là en particulier connecté ensuite à l’habitat en général. C’est rappelé l’alphabet élémentaire de toute construction, l’alphabet de la hutte, de la case. Et comme ces assemblages évoquent aussi les traits virtuels de représentations mentales, on dirait que sort des murs, du volume, le fantasme premier de toute maison, les traits archaïques de son désir, son besoin de continuer à se projeter vers autre chose, d’évoluer, de bouger. Il s’agit aussi d’une sorte de bouquet hétéroclite de droites qui prolonge ou entoure le bâtiment d’un agencement d’aspérités, d’antennes, de traits d’union, pour rompre l’isolement de la maison, l’accrocher à tout ce qui l’entoure, représenter son ancrage qui désindividualise, sans la briser ni la critiquer mais en l’enrichissant, la maison individuelle. Tadashi Kawamata travaille cette idée de connecter des lieux, des logiques, des symboles, des mémoires. C’est pourquoi il va se spécialiser dans la conception et l’implantation de passerelles. Leur parcours, ce qu’elles donnent à voir en ouvrant un nouveau point de vue, les monuments qu’elles relient ou le paysage qu’elles modifient, c’est tout ça qui offre, en partage sur la place publique, une expérience esthétique (avec ses pour et ses contre). Les documents rassemblés dans ce DVD soulignent l’importance de l’ingénierie dans la réalisation de tels projets artistiques : Kawamata a toujours dû rassembler des équipes pour monter les œuvres avec lui. Surtout des groupes d’étudiantes. C’est lui qui dirige, qui sait où il faut aller et comment avancer, mais les autres ne sont pas que des assistants, ils peuvent intervenir, suggérer, agir quelque part sur la manière dont tout cela va tenir (parce que la première impression quand on regarde les assemblages de Kawamata pourrait être celle-ci : mais comment ça tient ?). Au fur et à mesure que la stature de l’artiste se développe et que les sollicitions deviennent plus importantes (comme ces installations qui modifient momentanément la physionomie d’une ville ou d’une partie d’une ville), l’ingénierie prend de l’ampleur : des équipes techniques de montage, des services communaux, des entreprises de construction apportent leur logistique sur laquelle se greffe l’équipe d’intervention plus artistique. Mais ça donne une dimension de « travail collectif ». Même l’ouvrier au départ insensible finit souvent par sentir qu’il participe à quelque chose de différent, il contribue à construire un truc qui n’est pas simplement matériel. Il y a une autre dimension. Cette particularité de l’expérience éclate dans le projet des chaises. « Le passage de chaises » à l’Eglise de la Salpêtrière, et « Les chaises de traverses » dans un hôtel de Metz et la synagogue de Delme. Trois lieux distincts dont les significations et portées historiques et religieuses sont mis en résonance du fait de d’accueillir trois parties différentes d’un même travail (à partir de chaises). Il s’agit d’assembler plusieurs milliers de chaises, en une vaste tour spiralée ici, en plafond suspendu là (entre autres). C’est l’idée, le fantasme. Comment passer à la pratique, comment, en fait, inventer la pratique ? Comment ça s’imbrique des chaises, comment ça se noue, selon quelle histoire et quel signe dont elles seraient investies, de manière à donner l’impression que le mouvement avec lequel elle s’agence est sans fin, peut se continuer  l’infini, tant qu’il y a des chaises. Un des ouvriers le signalera, la beauté finale de l’œuvre tient à cette impression qu’elle ne sera jamais finie, elle est sans fin, elle peut continuer à monter la tour en spirale (Babel). Mais les chaises, ici, ce sont des personnes, des âmes, une infinité d’individus porteurs de prières, qui s’asseyent depuis des temps immémoriaux pour rassembler leurs prières et les faire monter ou espérer un peu s’élever avec elles. Prières, désirs, ici dans des lieux de cultes, mais ailleurs aussi, chaises accrochées dans des abribus, prières/désirs de déplacements, d’ailleurs au quotidien. La construction avance de manière très rigoureuse, les opérateurs découvrent peu à peu l’image finale, que l’artiste a dans sa tête depuis le début. Le résultat coupe le souffle : fragilité grandiose, cathédrale d’ossatures, montagne de squelettes de prières, et surtout une sorte de dentelle solide où se rejoignent chaos irréductible et ordonnancement artistique dans un respect mutuel, vitrail archaïque d’où s’épanchent une religiosité différente. Le document, sans insister, rend présent encore une fois, le commentaire de témoins plus ou moins extérieurs. Comme cette voisine intriguée, visiblement étrangère à l’art contemporain et qui à force de venir, de suivre les travaux, de chercher à comprendre ce qui se passe dans « sa » chapelle finit par être gagnée par la grâce de l’édifice de sièges imbriqués les uns aux autres, vers le haut. (PH) – Plusieurs DVD seront bientôt disponibles en Médiathèque – J’avais vu une exposition de Kawamata, "Tree Huts", en juin 2009 -

About these ads

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s