Les musiques d’un être sans corps

Tenniscoats, « Temporacha » (RM436, 2009)

Il y a des pages où Proust, alité volets fermés, à partir des sons qu’il entend et que sa sensibilité analyse avec acuité, détermine le moment de la journée et « comment il fait dehors », quelle lumière, quelle atmosphère, quels mouvements, quelles activités… Il est surprenant de faire l’expérience du « rendu », comment ces bruits entendus à l’époque dans leur caractéristique, font réentendre leur musique concrète à travers le dispositif textuel proustien, comme pris vivants dans l’ambre littéraire (ce serait certainement à relire dans un apprentissage d’écriture sur le bruit et la musique, plus constructif que la presse musicale)… Tempotacha, plaquette mince et précieuse de poésie sonore du duo japonais Tenniscoats, tente un exercice de ce genre en ne se limitant pas uniquement aux bruits naturels ou industriels, mais en captant les musicalités qui flottent dans une atmosphère, qui sont en suspension dans l’air, à certains moments, dans certains contextes…  Voici un rituel musical en sept mouvements pour accompagner la fin du jour, la mettre à nu, en rendre les traits saillants, la dépouiller de ce que la société déverse pour étouffer les angoisses et incertitudes ancestrales de ces instants où le temps qui passe, ses oeuvres et ses drames, sont particulièrement perceptibles, prennent le dessus. Rituel pour restituer la beauté fragmentée, irrésolue, de ces passages temporels.  (Ritualisation : actions, paroles qui élaborent une représentation, une construction imaginaire qui crée l’illusion de résorber « le différentiel entre la réalité et le monde ». – Luc Boltanski décrivant ce qui se passe dans une manifestation rituelle religieuse :  « La présence de l’être sans corps s’y trouve dévoilée, notamment, par la contrainte que l’ordonnancement du rituel fait peser sur tous les participants. Chacun d’entre eux peut s’assurer de son propre état en s’ajustant à celui dans lequel il suppose que les autres se trouvent également, ce qui permet à la conjonction des corps, prononçant les mêmes paroles, accomplissant les mêmes gestes, de réaliser un analogon virtuel, et pourtant matériel, de l’être sans corps, qui n’est pas seulement évoqué (comme, par exemple, lorsqu’un narrateur mentionne le nom de Napoléon dans un discours), mais présenté. »  – L’être sans corps que matérialise « Tempotacha » est ce moment particulier où la journée se termine, le retour du coucher, la répétition de la fin, l’appréhension du soleil qui plonge et disparaît (et il faut pour supporter ce moment, convoquer la conviction qu’il réapparaîtra le lendemain), l’instant de fatigue et d’abandon où l’appétit de vivre est suspendu (pas nié, ni détruit, ni perdu, suspendu, là et plus là, presque magnifié). L’être sans corps que par ignorance j’appellerai Tempotacha (titre de l’album!) est la musique qui nous met à l’unisson avec cet état cyclique, qui rend presque jouissif le lent passage du jour vers la nuit, cette musique que schématise, ritualise Tenniscoats (dans cet album).  Le rituel est préparé ici par deux personnes, ce qui n’a rien à voir avec la situation religieuse évoquée par Boltanski, mais le matériau rassemblé, utilisé – ces sons flottés tant urbain que ruraux et pastoraux – a cette sorte d’universalité de sons qui ont traîné partout, ont été écoutés patinés par d’innombrables oreilles et quand on les entend dans l’agencement travaillé et différencié par Tenniscoats, on peut avoir cette impression d’activer une conjonction de l’écoute (des corps), de participer aux gestes imperceptibles et multiples d’une ouïe partagée qui convergent vers la création de ce que le sociologue désigne dans son texte comme analogon… Participation à l’incarnation d’un être sans corps présenté par la musique du duo. – Ce sont des climats fragiles. Des musiques au balbutiement épuré et designé, faites de respiration, évoquant l’instant où l’on se retrouve, où l’on réintègre son enveloppe corporelle après une journée de boulot, de dépersonnalisation, pour affronter l’approche de la nuit. Une partie des compositions sont faites de bruits d’ambiance (de ceux qui traversent les murs, les fenêtres, les tentures) qui rentrent dans le registre des sons décrits par l’écrivain : des oiseaux rassemblés dans les buissons (c’est ce qu’ils font le soir et ils ont alors des chants rituels, un répertoire approprié et des sonorités spécifiques – le chant d’un oiseau peut indiquer le matin ou le soir), des pas qui arrivent au port, des moteurs qui s’éloignent, des transports en commun qui déversent l’agitation de la journée en une dernière grande vague submergeante (ce cinéma sonore est en 3D et il envahit le corps)… Le reste, c’est de la guitare, de la voix, de l’accordéon (ou approchant), un peu de percussions. Mais des restes. Des scintillances ténues. Presque rien. Trois fois rien qui suffit à faire entendre (sans les jouer dans leur complétude, sans les représenter) des airs, des flux et reflux microscopiques. Des singularités machinales, des ritournelles qui déraillent, se métamorphosent. (Dans la plage trois, je pense aux automates de Pierre Bastien qui seraient en bout de course, faisant leurs adieux, s’effaçant.) Il y a quelque part cette nostalgie des orgues de Barbarie, mais décomposée, aux particules éparpillées et épurées, « passées » et des rythmiques évoquant des vestiges fantômes de kabuki déréglé. Les bribes viennent vraiment d’origines très diversifiées (cultures, continents, contextes, époques) : et c’est surprenant de la part d’une musique qui, au départ, semble tellement « réduite », ramenée à quelques fils. Comment une telle économie de moyens parvient-il à réfracter une telle richesse d’allusions musicales et sonores ? Comment quelques rares cristaux sont-ils traversés d’autant de lumières et couleurs (grâce à la finesse de leur taille et à leur position) ? C’est la combinaison de cette rareté, de la nature de sons à la fois taillés comme du diamant (captant des lueurs lointaines déjà éteintes) et exténués (passe-partout, éteints), de la diversité de références qu’elle suscite (cristaux du monde entier), du flottement précis (ces souvenirs flous qui semblent pourtant si redoutables), de l’indécision rythmique où rien ne se pose (l’agitation continue canalisée en lignes brisée), de la convergence entre quelque chose qui s’épuise et une autre qui renaît, ce sont tous ces éléments qui donnent l’impression d’écouter comme jamais quelque chose que tout le monde entend, le rituel retour du soir. En travaillant avec des échantillons naturels, des bouts d’environnement, des maîtrises technologiques évidentes, des citations culturelles concises prélevés dans un large répertoire de genres musicaux, des référents culturels et cultuels, des architectures musicales soulevant la question du corps et de sa situation dans l’espace, par tous ces aspects, ce CD de Tenniscoats est une contribution importante au concept d’écologie musicale. – Je dois dire que ce que je peux lire sur ce genre de groupes, en grappillant sur Internet, m’insatisfait grandement. Ce sont des indications de « rangement », d’étiquettes et au mieux de « fabrication » (toujours intéressant, informatif, une base). Une sorte de fiche d’identification pour amateurs qui construit et normalise les références, les codes. Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Est-ce que ça me donne une expérience d’écoute dont je puisse tirer quelque chose ? Comment aborder « ça » sans les référents « branchés », selon le genre d’expérience propre à celui qui n’a jamais consacré de temps à écouter ce genre de musique ? De manière à ouvrir des possibilités d’expérience aux curieux qui n’ont effectivement pas en tête les référents pour situer d’emblée ce type de musique ? Je préfère aborder ça en suivant une intuition qui me conduit à balancer un extrait de Luc Boltanski, et de voir ensuite ce que cela donne, pourquoi ce collage sons/texte s’effectue… Je crois que ce sont des pistes pour parler autrement des musiques, rendre compte autrement de ses expériences musicales et peut-être les ouvrir à un autre type de partage, au-delà ou, plutôt, autrement que les informations formelles de scènes, d’occurrences discographiques, de filiations et collaborations entre musiciens, de matériel, de télescopages de genres (folk, psyché, musique concrète…) qui intéressent surtout ceux qui sont installés dans les codes, y ont déterminé leurs préférences selon leur goûts… Depuis que j’écris pour la médiathèque, ce sont des questions que je ne cesse de ruminer, je pense qu’elle sont au moins incontournables pour définir un champ de médiation culturelle sur les musiques, soit comment les musiques que j’écoute – que nous écoutons – stimulent des moments de fiction transmissibles…  (PH) – Tenniscoats en prêt publicVidéos

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2 réponses à “Les musiques d’un être sans corps

  1. 1- ce n’est pas rien, la fabrication…

    2- justement, une vidéo de la… fabrication (enregistrement) de ce disque-ci :
    >> http://www.youtube.com/watch?v=zZf_WdH7glQ

  2. il est bien mis dans le texte : « toujours intéressant, informatif, une base » – !! Si c’est une base pour travailler l’information. Sinon, je crains, qu’en grande partie, les descriptions de « comment c’est fait » n’intéresse qu’un public déjà sensible, surtout pour des arts peu valorisés socialement (Ca sera différent concernant les anecdotes de réalisation d’un grand chef d’oeuvre reconnu dans un grand musée). Et face à quelqu’un qui connaît peu de chose de ce genre de musique, quand on aura décrit les procédés techniques (le type de matériel, le genre de technique, le style d’enregistrement…), qu’est-ce qui lui reste, qu’est-ce que ça lui donne comme référence? Ces procédés et leur créativité prenant sens par rapport à d’autres procédés, d’autres normalisations technologiques, il faut déjà pouvoir entrer dans l’histoire des techniques et en quoi elles débouchent sur des dimensions « autres », rendre perceptible les enjeux, par comparaison… Mais cela suffira-t-il à donner envie, à faire sentir la possibilité d’autres expériences, d’autres sentis et l’avantage qu’ils offrent à la clef ? Ce n’est pas si simple. En même temps, ce travail de consignation des manières techniques est important en ce sens qu’il constitue des pièces au dossier pour construire la reconnaissance de ces musiques fragiles, minoritaires… // Traiter, informer sur la fabrication des arts et des musiques, sur l’usage des techniques et technologies et comment les pratiques les font bouger, en déplace les contours et les limites, cela est très intéressant et fondamental. Ce n’est pas cela que je visais rapidement dans l’article, mais plutôt un stade du commentaire qui place quelques anecdotes, quelques indications techniques, sans aller plus loin dans le processus de fabrication et se contente den afficher (pour s’y affilier) la marque de fabrique. L’histoire des techniques, et tous leurs aléas, est importante (relire Simondon)…

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