Le plan de la disparue

Alain Cavalier, « Irène », 2009

Un peu plus d’une semaine s’est écoulée depuis le visionnement de ce film et je n’ai cessé d’avoir le cerveau fort sollicité par d’autres choses à voir, entendre, exprimer, pas eu assez d’espace pour faire vivre le film en moi, qu’il y respire et s’imprime, et il s’est un peu enfoncé dans le souvenir, les détails estompés. Pourtant, je sais que l’impression du moment a été très forte, je suis sorti de la salle plutôt exalté, en me sentant très proche du langage utilisé par le cinéaste. Mais c’est un film de reconstitution de mémoire, vacillant, erratique, sans réel fil conducteur visuel à la vertu mnémotechnique. – On trouve sur Internet toutes les informations nécessaires à reconstituer le cheminement d’Alain Cavalier, né en 1932, qui a tourné des films de cinéma « conventionnel » (je veux dire inscrits dans le circuit ou cherchant à s’y inscrire) ,  faisant jouer Schneider, Trintignant, Delon, remportant des prix, (Louis-Delluc en 1980, prix du Jury avec « Thérèse » à Cannes en 1986 et plébiscité aux Césars…), et puis obliquant vers un cinéma de plus en plus singulier, autonome, indépendant, minoritaire, cessant d’inventer des histoires, mais filmant les rhizomes de fictions dans le réel,   qu’on rapprochera alors du « documentaire », découvrant finalement ce qu’il a vraiment envie de filmer grâce aux nouvelles caméras numériques. – En attendant de pouvoir le revoir, à l’occasion d’une hypothétique édition DVD, peut-être au prochain Ecran Total, je me contenterai d’évoquer des fragments et des directions. La première impression est sonore, la voix qui parle n’est pas standardisée, l’élocution, le timbre, le grain, le débit, toute l’économie de la parole est particulière, n’a pas été calibrée par des exigences de diction. Et ça se situe entre le monologue où l’on parle pour soi-même et la confession, où l’on accepte que d’autres entendre, de manière indistincte. On rentre dans le dispositif ou non, à notre guise, le film là peut très bien exister sans nous, la relation est de liberté. Relation vraie. Quelque chose de très intime s’ouvre, un choc sombre a déclenché un afflux de lumière sourde, on plonge dans l’intériorité, dans la seule manière d’y descendre, par l’intrusion dans de vieux carnets personnels où est consigné le passé saillant, pas le recoupement entre images, objets, éclairages, mots et phrases, autour de la dépouille de la mère. De ce cadavre, le chemin des signes se faufile vers une autre absence, la disparition d’Irène, sa compagne, son amour. Le travail de deuil s’enclenche, minutieux, archéologique, établir l’empreinte de la disparue, comprendre la disparition, pourquoi et comment l’on disparaît, c’est quoi ce retrait de la vie ? Ce qui frappe ensuite est le champ visuel. Presque tous les cadres sont rapprochés, tout est vu de près, très près. Les fenêtres sont filmées pour que ce soit le cadre intérieur qui prédomine, le paysage qu’elles encadrent est lointain, presque immatériel, de l’ordre de l’idée. Des ambiances floues mais prégnantes comme elles peuvent s’entendre à la lecture silencieuse d’un texte selon les phrases qui les évoquent. Presque des allitérations visuelles. Dans les lieux où ils ont partagé des moments, la caméra épouse les objets usuels les plus touchés, robinets, parois de baignoire, table, dont la patine conserve comme le souvenir matériel de contacts partagés. Les caresses banales au quotidien. La photo, souvent crépusculaire, saisit remarquablement ce climat de pièces fermées depuis la mort d’un être cher, et que l’on vient enfin rouvrir, parce que c’est le moment d’affronter « ce qui reste », de se souvenir sans souffrir, et dès que la porte s’ouvre, l’odeur d’une présence s’échappe, s’évapore, on la hume très fort avant l’évaporation, et c’est dans le passage de ce vent hanté que toute l’essence du passé resurgit. Le récit se cherche, s’ébauche entre la voix, les pages couvertes d’écriture manuscrite des carnets intimes, les images des traces déposées dans les décors. Le narrateur refait des trajets effectués jadis avec Irène, des voyages, des lieux de vacances, retourne dans des chambres d’hôtel, se replonge dans des fêtes. S’immerge dans les carnets et les souvenirs, reconstitue mentalement des scènes, convoque des fantômes quand, la position de draps livides sur un lit, ressemblent à la forme qu’Irène pouvait emprunter, gisant dans sa fatigue, son sommeil ou sa déprime. Des photos de la morte autorisent une relative incarnation du sujet évoqué ainsi que des circonstances plus précises. Le caractère aussi se précise. Ce n’est pas une idylle ni une femme idéale que l’on pleure. On ne pleure pas du reste. Le ton est celui du ressassement constant, la disparition ne cesse jamais, c’est un surgissement continu qu’il faut continuellement s’expliquer. Les dissensions, les tensions ne sont pas gommées, loin de là. Tout n’était pas rose, Irène n’était pas toujours simple, elle était inquiète, fragile, incertaine, se sentait inapte au bonheur, se préparait au bonheur tout en traversant des découragements. Ce que montrent les fenêtres devient plus distinct, plus présent quand il s’agit de filmer, d’investiguer ce qui s’est vraiment passé dans la dernière maison, dans le dernier lieu. Mais on ne verra pas plus loin que le jardin, la haie, les arbres et, au-delà, la voix dira les chemins et les routes qui partent, convergent vers le lieu du drame. L’accident. C’est alors que le tamis parole-page écrite-image filmée secoue et traque les moindres indices pour comprendre ce qui s’est passé, comme ça s’est mis en place, le fil narratif du drame. Comment les rouages du réel se sont mis en route comme vers une collision inéluctable, une conclusion inévitable. Une échappée. Et depuis lors, la place de la disparue est une réelle présence, une enquête sans fin, croisant les modes d’inscription pour retenir ou déterrer des fragments de vie, un remarquable travail de fiction. (PH) – Interview d’Alain CavalierFilms d’Alain Cavalier en prêt public

Advertisements

4 réponses à “Le plan de la disparue

  1. il y a (beaucoup) plus de films de Cavalier que ça à La Médiathèque ; en effet, il y a aussi ceux plutôt classés en documentaire (ses « films-essais ») :

    > http://www.lamediatheque.be/med/rech_n.php?ser=&intervenant=alain+cavalier&ref=T*

    et une interview de lui par S. Daney :

    > http://www.lamediatheque.be/med/rech_n.php?ser=&intervenant=alain+cavalier&ref=H*

    • bonne nouvelle, j’ai effectué la recherche un peu vite! mais sans que l’idée d’un classement « documentaire » m’effleure!

      • petite info technique:
        dans les deux liens ci-dessus, l’* [astérique] de la fin fait chaque fois partie du lien hypertexte, n’en déplaise à wordpress…

  2. Pingback: La caméra dans la peau « Comment c’est !?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s