Préavis de grève dans le nouveau monde industriel

Les entretiens du nouveau monde industrialisé, novembre 09

Introduction. Sous le signe de la grève. Les « Entretiens » se trouvaient délocalisés, en dernière minute, aux Arts&Métiers, suite au mouvement de grève démarrant au Centre Pompidou et appelé à s’étendre de manière plus vaste dans les institutions culturelles de l’Etat. Cela avait des conséquences directes : une salle plus petite, une première session archi comble et inaccessible, un horaire modifié avec l’amputation des moments d’échanges et de débat. Mais il faut sans doute y voir plus qu’une transposition d’un lieu à un autre, c’est peut-être aussi un signe à intégrer dans le processus même des « Entretiens » !? L’objectif de ceux-ci est de créer une plateforme intellectuelle et créative d’un nouveau type, un think tank décloisonné, où l’on se parle entre disciplines, entre champs opposés pour tenter de trouver des solutions culturo-industrielles au développement social et économique, repenser à nouveaux frais l’avenir spirituel et matériel du vivre ensemble. Se retrouvent ainsi aux tables des exposés, un/une philosophe de service, un/une psychanalyste de service, un/une sociologue de service, un/une anthropologue de  service (« il faut se mettre au service », dira B. Stiegler !), mais aussi des chercheurs du secteur public comme du secteur privé, des spécialistes en marketing, des industriels, les responsables des politiques « nouvelles technologies » de grandes sociétés, un technologue de chez Nokia, un « responsable unité prospective et développement de l’innovation à la RATP »… Tout est posé pour que les croisements soient féconds, les ponts jetés entre points de vue, pour faire avancer une prise de conscience constructive, une mise en commun des savoir-faire positifs, respectifs à chaque domaine (pour des « objets hybrides » mieux connectés à la complexité humaine ?). Dans ce jeu d’ouverture que vient signifier le préavis de grève déposé par le secteur culturel public ? ledéclencheur est un plan d’économie portant essentiellement (mais pas exclusivement) sur les moyens humains de ce secteur. Un départ sur deux à la pension ne sera pas remplacé. La moyenne d’âge étant élevée dans une institution comme le Centre Pompidou, ce n’est pas anecdotique (théoriquement 26 postes supprimés pour l’année prochaine). Cela signifie clairement que, alors que la société a un réel besoin, pour trouver des solutions à tous ses défis, de plus de culture non-marchande, plus de culturel libéré du calculable et du profit direct, on rogne les moyens du secteur qui devrait incarner, par de nouvelles médiations, cette volonté. Il est clairement dit que les institutions culturelles devront augmenter leurs recettes propres. Or, il n’y a pas d’échappatoire, cela signifie inévitablement intégrer de plus en plus les logiques culturelles marchandes. Or, si ces Entretiens du Nouveau Monde Industriel ont vocation à innover dans le dialogue entre les logiques, pour le dire vite, culturelles et industrielles, cela ne peut donner de résultats intéressants et équilibrés que si le secteur culturel peut se présenter indépendant et autonome par rapport aux représentants des secteurs « complémentaires ». Se faire respecter en tant qu’institutions de programme indépendantes, dotées des moyens de leurs ambitions. Sinon, n’est-ce pas contribuer à introduire un peu plus le loup dans la bergerie et/ou simplement aménager et finaliser le transfert de l’institution vers l’industrie ? (Néanmoins, en deçà de ces considérations, assister à ces exposés interdisciplinaires et indépendamment de leur niveau inégal, est très stimulant.) Le thème 2009  se concentre sur les objets communicants, nouveau « système des objets ». Les interfaces et leur dialectique : émancipatrices ou esclavagistes !? Il sera beaucoup question de « néo-objets » et « d’Internet des objets ». Soit la dissémination d’implications d’Internet dans divers objets « traditionnels », l’incrustation prothétique d’écrans connectés dans une série d’outils ou d’objets de commodité quotidiens. Les objets anciens colonisés par la technologie. (La part réelle de nouveauté comme permettant un nouveau départ, d’autres pistes de développements reste floue. Sauf à invoquer comme U. Bech qu’il est difficile de voir vraiment le changement en train de s’opérer, de diagnostiquer de manière précise le nouveau et tout son potentiel sous les apparences de l’ancien.) Il serait fastidieux de vouloir rendre compte de tous les exposés, mais je voudrais juste m’attacher à interroger un certain type de positionnement qui s’exprime dans ces entretiens, à questionner un état de l’interdisciplinaire qui s’y développe. Quand j’écoute parler Jean-Louis Frechin (designer, Directeur de l’Atelier de Design Numérique ENCI), son positionnement sur l’usage des objets, sa recherche de l’objet émancipateur, sa remise en question des archétypes construits quant aux attentes des usagers, que le marketing effréné construit à partir de ces archétypes est un frein à la créativité utile, il est clair qu’il a intégré, dans le « logiciel mental » de son métier de designer et formateur de designer, toute une philosophie qui questionne la construction des usages aliénants des objets (notamment sa relecture de Baudrillard, le recours à un vocabulaire « stieglerien »). En même temps, je suis surpris d’entendre des propos truffés de références à l’esprit français, invoquant une créativité française, la création de produits innovants français qui marqueraient l’époque… Bien entendu, ses responsabilités l’engagent là-dessus, et c’est une manière aussi de rappeler la nécessité de dé-globaliser la création, histoire de casser des archétypes d’usagers mondialisés au service de la marchandisation de toutes les ressources humaines. (N’empêche, ce rappel récurrent de l’identité nationale me dérange, est déplacé. Il me semble que cette question, en France, devient presque une question de race, non pas l’identité française mais la « race française », soit la tentation d’un discours raciste – rien à voir avec Monsieur Frechin). Mais, dans l’ensemble, le discours est sympathique et sensé. Sauf quand il s’agit d’illustrer par quelques réalisations concrètes. Où je ne vois pas en quoi ces propositions changent le cours de ce qui est en marche et proposerait une alternative philo-technologique : une étagère intelligente transformée en interface entre vous, vos livres, les services en ligne, les réseaux sociaux… Un gadget qui permet d’envoyer un signe visuel sur l’écran d’ordinateur de vos amis et amies (« le geste humain revient dans l’interface déshumanisée »)… C’est alors que je commence à ruminer ceci : de même que l’invention de la sociologie comme critique des systèmes de domination a répandu une nouvelle conscience des mécanismes sociaux et, à partir de ces études, popularisé des capacités de discours pour élaborer de nouvelles stratégies manipulant ces mécanismes (rappelé dans « De la critique » de Luc Boltanski), n’y a-t-il pas semblable assimilation, par les milieux des chercheurs privés a service des développements industrialisés, par les spécialistes du marketing et du management, des discours philosophiques critiquant l’état actuel de l’hyperindustrialisation. Cette production analytique et critique de la société technologique de la connaissance n’est-elle pas intégrée, à son profit, par les dominants de ce marché, comme supplément d’âme sous lequel continuer et persévérer dans la même recherche de profit ? Quelle est la place réelle pour les alternatives ? Nicolas Nova (Chercheur au LiftLab) va un peu plus loin dans la présentation de l’espace entre usagers et « nouveaux objets numériques ». Il démonte la fabrication d’archétypes d’usagers, comment des normes sont construites pour correspondre à quasiment tout le monde (comme tendance ancienne, lourde, bien avant les « nouvelles technologies »). Il expose quelques-uns des prérequis actuels incontournables dans la stratégie des nouveaux objets : il est acquis que l’usager veut accéder  un écran, qu’il est en demande de « lifelogging » et qu’il est quantitativiste (garder toutes les traces de ses actes, statistiques sur sa vie…), qu’il a besoin d’outils pour l’aider à changer sa vie (en consultant la mémoire de tous ses faits et gestes, constater que tel jour on mange trop gras, tel autre on ne fat pas assez d’exercice, donc la machine vous dit de manger moins gras, de faire plus de sport…), l’usager veut se simplifier la vie (GSM qui informe automatiquement sur sa localisation, tout ce qui relève de nouvelles procédures de services automatiques à distance…). Il aborde de manière plutôt convaincante, dans les limites d’un tel exposé court, les dérives, les exploitations exagérées de ce formatage des demandes : focalisation sur des besoins réduits, porte ouverte aux usages de contrôle… En alternative, il présente de nouveaux objets, technologiques, mais sans écran (libérons-nous de l’écran omniprésent). Mais bon, ça ressemble à une sorte de robot de jeux. Des objets qui persuaderaient de tenter de nouvelles expériences, d’être plus « moteur » dans la relation à l’objet : par exemple, un système d’écoute de la musique qui réagirait en fonction des lieux traversés et donneraient des consignes du genre : « allez dans une rue où travaillent des marteaux piqueurs », rechercher des contextes qui vont altérer, modifier la musique écoutée… Il propose des objets aux agencements multiples, personnalisables, une radio qui s’adapte en fonction de ses réseaux sociaux et aussi des objets déjouant la dimension de contrôle : au lieu d’un GPS qui donne automatiquement ma localisation, je peux donner une fausse localisation, l’objet technologique qui permet de mentir… Métamorphose des objets. Frédéric Kaplan (ingénieur, spécialiste de l’interface, chercheur chez Sony durant dix ans, aujourd’hui à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Genève) creuse encore le propos. En liant de manière intelligente implication dans la vie ordinaire de tous les jours et travail en laboratoire. Son point de départ : quels sont les objets qui comptent dans une vie ? En faisant l’expérience, avec une de ses filles, de trier les objets de leur maison selon leur valeur (objective/subjective), il en vient à considérer que les objets qui ont plus de valeur sont ceux qui ne peuvent se remplacer, qui ont acquis de l’importance avec l’usage et le temps : exemple marquant, le livre annoté, le carnet de notes… Ce sont des objets qui changent, évoluent et nous font changer, ils captent et conservent des données qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Il expose de manière personnelle une idée qui sera beaucoup exposée lors des entretiens : la machine est une carapace, l’important est le traitement et l’accès aux données qui, elles, sont ailleurs, peuvent se localiser où l’on veut. Il dira que les « données sont dans les nuages ». C’est une piste de recherche pour s’affranchir des machines et intégrer la technologie autrement dans l’espace et le quotidien. Des écrans disposés dans le mobilier, bougent en fonction des déplacements et du positionnement de l’usager, peuvent se commander à distance avec une gestuelle très Nintendo. Lui aussi, travaille la technologie en lien avec la musique : l’interface domestique garde en mémoire la programmation musicale en fonction du jour, de l’heure, de la circonstance (souper avec tels amis, soirée intime, réveillon dansant), comme mémoire personnalisée de sa vie musicale, sur le principe de ces carnets de note où l’on consigne des souvenirs sur les contextes. La machine, selon lui, s’apprivoise, prend de la valeur au fur et à mesure qu’elle conserve ce genre de mémoire. (Mais il en va ainsi du disque du où j’archive tous mes textes, mes notes). Il considère qu’il y a une rupture fondamentale dans l’histoire de l’objet : l’objet comme interface, aujourd’hui, n’a plus de valeur propre et cela va s’accentuer avec ce que l’on appelle un peu vite la dématérialisation. Il présente une piste de travail sur la « lumière interactive ». n entrerait alors dans une économie de l’objet résolument différente de celle, fétichiste de l’ancien objet. Dès lors, continue-t-il, pourquoi les posséder, les acheter ? On peut imaginer un système généralisé de location, de mises à disposition par des entreprises (ou de nouveaux services publics ?). À cet instant, et en exposant les futurs, selon lui, du livre numérique, il a une phrase accompagnée d’une image, sur l’avenir des bibliothèques : il montre ce que cela pourrait devenir, comment imaginer et modéliser de nouvelles interfaces de lecture et d’étude pour que les bibliothèques « restent des lieux utiles et fréquentés ». Les données étant « dans les nuages », il faudra confier la gestion de ces mémoires à des sortes de banques. Or, qui dit système bancaire soulève la problématique de la confiance ! Il développe alors quelque chose qui devrait intéresser tous ceux et celles qui planchent sur l’avenir des bibliothèques/médiathèques : il faut un « nouvel art de la mémoire », celle-ci ne peut dépendre uniquement d’une logique bancaire, il laisse ainsi la place pour des intermédiaires de service public, non-marchands entre des opérateurs tels que Google et l’usager. Comme quelque chose qu’il reste à inventer, une nouvelle offre de service. Il plaide pour favoriser des interfaces qui soient des « invitations à réfléchir sur soi-même », ce qui n’est pas la tendance dominante de l’exploitation du consommateur par les nouveaux objets. Tant pis pour la musique. C’est très intéressant et tonique, mais je constate que, en guise de démonstration, la musique reste décidément le cobaye préféré des nouvelles technologies. Et je ne vois pas trop en quoi les propositions des intervenants échappent à la tendance lourde qui consiste à instrumentaliser la musique et nos relations à la musique. Les pistes soulevées restent globalement dans les logiques des industries culturelles qui exploitent la musique pour vendre autre chose, serait-ce l’assuétude involontaire à des « machins » à manipuler, à occuper l’esprit par quelque chose de tout fait. En quoi ce qu’ils étudient ouvrent-il l’accès à un nouveau type de connaissance sur la musique, sur les musiques, sur le formatage musical des cerveaux et du formatage par la musique ? Comment un programme qui consiste, finalement à coder par oui ou non des séries de préférences et d’adéquation (entre tels invités, telles musiques, tel contexte), pourrait-il accompagner intelligemment, faire fructifier une connaissance de la musique, une connaissance de soi à travers la musique ? Ça m’échappe quand on voit la difficulté, certaines fois, à réellement, par des mots et des phrases, clarifier ce qui se passe dans la musique. Il faudrait alors des interfaces qui interrogent autrement la relation à la musique, la complexité de la création musicale et ce qu’elle délivre comme connaissance sur le monde. Mais le numérique peut-il intégrer cette complexité et engendrer des objets favorisant une relation inventive avec cette complexité, histoire de la démultiplier en d’autres devenirs inédits, à explorer, plutôt que de la restreindre à de l’information binarisée, la rabattre sur du connu et des variantes d’usages connus !? Un nouvel âge industriel respectueux de la complexité culturelle ne doit-il pas chercher une tout autre voie de progrès,  analogique !? (PH) – Programme des entretiensPlateforme de consultation des entretiens – Les organisateurs : Cap DigitalL’Ecole Nationale Supérieure de création industrielle /Les AteliersIRI/Centre PompidouLa Métamorphose des objets, le site

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