Conte musical

Octante, « lùnula » (Another timbre 012)

Ruth Barberan, Alfredo Costa Monteiro, Ferran Fages, Margarida Garcia

Trompettes, microphones, accordéon, objets, « oscillators and pick ups », contrebasse électrique… Ce sont des poussées sonores qui évoquent de vieilles poulies grinçantes, pédaliers rouillés, balançoires couineuses, mais cosmiques. Poulies, pédaliers, balançoires, que dis-je ? Je dois parler de nano-poulies, nano-pédaliers, nano-balançoires, nano-leviers… Il faut tendre l’oreille, c’est ténu, comme venu d’un monde en principe inaudible, qu’il faut grossir, placer sous la loupe, l’intérieur d’un corps de plus en plus envahi par une population technologique de micro-machines, l’intérieur d’un corps dans lequel on se trouve, dans lequel flotte notre corps, le Grand Corps… Allez savoir, j’associe les sons écoutés, la façon dont ils s’entrecroisent, leur tuilage sophistiqué, lisse ou ébouriffé, d’une part aux bruits métalliques de tôles vibrantes, l’une contre l’autre, selon des vibrations qui les déplacent, les hérissent et, d’autre part, au silence majestueux que dessinent les oiseaux migrateurs dans le ciel, formes géométriques muettes pourtant pleine d’efforts, des étoilements éphémères. Sidérurgiste et éolien. High-tech designé et archaïque comme la situation d’un engin aérospatial perdu dans le cosmos est à la fois extrême avant-poste de la civilisation et proche de son néant. Il y a les émissions sonores des engins et divers dispositifs (micros, pick ups, objets, oscillateur…), grésillements, brasillements, parasites, gazouillis techno, poussières soniques qui s’organisent pour construire des architectures légères, des ponts, des passerelles, des filets sur le rien. Une poussée chuintante, fragile, trace un fil. Une autre aiguë repasse presque dessus, ça tient, voici une marque. En suspens, une passerelle. Plusieurs particules stridentes, étouffées, se suspendent, fixent une dentelle éclatée à ce filament. Points de soudure. Ainsi de suite, les poussières colonisent le vide, avancent, l’arrière-garde progressivement engloutie. Comme le givre et ses végétations fantomatiques sur les vitres. (Comme les acouphènes, dans le silence de l’organisme, fait office d’ouverture d’un dialogue douloureux, bruitiste, avec l’autre monde, l’inconscient, les points morts de la matière.) Quand le réseau de ces bruits s’est répandu, l’accordéon intervient, lui imprime une poussée plus ample, respiratoire, ou la contrebasse une impulsion tellurique et charnelle, la trompette un déplacement heurté ferroviaire. Ainsi un monde progresse selon ses révolutions. Les roues immenses d’un moulin à eau dans la voie lactée. Cette parade bruitiste ressemble assez à ce noir scintillant, piqué de vertiges, de points hallucinés, en quoi consiste l’être quand il se ferme les yeux, paupières appuyées, enfoncées, une obscurité tactile. Prélude à l’invention de nouvelles étoiles, comment on se figure leur naissance, comment on rêve voyager d’étoiles en étoiles. Ce CD contient la musique de cette activité cérébrale, semble dire que l’on ne vit pas sans cette musique intérieure qui nous permet de projeter dans le ciel de nouveaux astres, nouvelles configurations astrologiques et ainsi nommer ce que l’on fantasme dans les cieux selon sa cosmologie interne. Marcher dans les étoiles doit produire ce genre de grésillement, de murmures et tourbillons, exactement comme quand on marche en forêt dans l’épaisse couverture, dépouille des arbres…. La question reste comment écouter « ces musiques », sinon pour restituer ce qu’elles apportent à l’imaginaire, à la voyance musicale ? Par rapport aux musiques construites de manière « classique », avec repères rythmiques et mélodies (pour le dire vite), elles sont souvent taxées de « dire la même chose », parce qu’elles sont dans le spontané, ce qui sort en premier, le vocabulaire immédiat, ce qui empêcherait de construire plus en profondeur, de faire dire autre chose, d’aller puiser dans des significations que l’écriture élaborée et formelle permettrait d’atteindre et d’élaborer. Pourtant, « ces musiques » ont leur rigueur, leur construction. Il faut le rappeler, expliquer le sérieux de leurs protocoles créatifs (leur déconstruction est surtout nouvelles constructions). Ensuite, exposer leur riche potentiel narratif, non pour prétendre dire ce qu’elles expriment de manière consciente et déterminée selon le projet du musicien (ça lui appartient), mais pour ouvrir la relation aux sons et leur plasticité, démontrer que « ces musiques » élargissent le champ de l’audible et de la narration musicale, du vocabulaire et de la grammaire sonores, permettent de raconter sur le monde et l’univers (social, naturel, technologique) des réalités, des points de vue très complexes et diversifiés, grâce à leurs formats variables, à l’hétérogénéité de leurs matériaux et de leurs techniques. (A contrario, si l’exprimable par la mélodie, par exemple, est très étendu, sans doute reste-t-il il abstrait et par là même moins riche en récits possibles, en visions, en discours critiques sur ce que l’oreille perçoit et qui est le seuil où commence à se construire une autonomie de l’auditeur attentif…) (PH)

 

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