L’arche contrebasse

Le Monde du vendredi 20 novembre salue la compositrice et contrebassiste Joëlle Léandre qui présentait à Metz (L’Arsenal) un concert consacré à l’esprit de Cage, la transmission de ses connaissances dont elle bénéficia. Compositions et improvisations, danse. Un travail qui a demandé une longue préparation et n’a intéressé aucun autre lieu culturel en France. Je n’écoute pas tout mais, régulièrement, depuis 25 ans de travail à la Médiathèque, mes oreilles (re)croisent régulièrement la musique de Joëlle Léandre. Toujours en mouvement sur elle-même, elle est de ces musiques que d’aucuns considèrent « toujours la même, tu as vite compris de quoi il s’agit ». C’est pourtant sur la longueur qu’elle constitue une ligne de fuite. En repassant aux mêmes endroits, en repassant les mêmes motifs, les retravaillant, les déplaçant, déportant les centres de gravité, les équilibres, les formes, les accents, les sculptant. Forcément, un système d’échos s’installe, telle figure en évoque d’autres, de même famille, déjà rencontrées dans son œuvre, à d’autres moments, et c’est ainsi que dans ce « même », au fil du temps, en progressant par couches, enchaînements, propositions à rebondissements, projections rêvées ou flasback, l’oreille capte et entend toujours de nouvelles choses, c’est une matière narrative où évoluent des personnages, des choses, des animaux qui vivent leur propre vie. Et le nouveau, que ce soit au niveau de l’intonation, de l’atmosphère ou de l’événement que « ça raconte », s’entend parfois directement, parfois en insistant. Et ce que l’on a écouté il y a vingt ans pour la première fois s’entendra aujourd’hui différemment, en fonction de tous les épisodes entre temps formulés… Il m’a été difficile de « rentrer » dans « Transatlanic Visions » où elle joue en duo avec George Lewis.. Pourquoi ? Ce n’était pas le moment ? Je devais en dire quelque chose pour le magazine La Sélec. A force d’insister,  j’y ai fait mon trou, il me laisse l’impression d’un ressac lumineux et houleux. – « Transatlantic Visions » (RogueArt, 2009) – Joëlle Léandre (1951), aux termes de ses hautes études musicales, intègre le gratin de la contrebasse, les quelques noms auxquels les grands orchestres font forcément appel. Mais l’instrument est confiné dans les seconds rôles, son expressivité est limitée à rôder dans les fondations, cela ne signifie pas grand-chose, la contrebasse et elle, ça doit forcément être une autre histoire. Il faut lui ouvrir des horizons, lui inventer des répertoires, c’est une nécessité, un accord secret entre son être et le mastodonte à cordes, elle en a besoin. La multiplicité de son chant intérieur est appelé par le champ des possibles contrebassiers à défricher, l’un l’autre devant s’ensemencer, prouver l’étendue de leurs registres, sortir du grave, faire la démonstration de leurs légèretés. C’est une question d’identité. Elle cherche, prospecte les compositeurs contemporains et rencontre le terrain de l’improvisation, le peuple improvisateur. Elle désapprend ce qu’elle a appris au cours de sa formation classique. Désapprendre ne signifie pas renier, détruire, perdre, mais plutôt transformer, déplacer, multiplier en d’autres connaissances et savoir-faire, désapprendre est un apprentissage constructif, même s’il comporte des passages de vandalisation (ou racaille). George Lewis (1952), sur l’autre rive de l’organologie, là où l’on souffle plutôt que pincer, frotter, frapper des cordes, selon une autre histoire singulière et forcément un autre récit, vit quelque chose de similaire avec son trombone. Lui aussi longtemps un instrument ingrat, bon pour accompagner, scander, rythmer, souligner les autres en s’effaçant. Compositeur, interprète, improvisateur, créateur d’installations sonores, Lewis est inscrit dans une tradition jazz qui a déjà propulsé le trombone dans de nouvelles libertés tout en gagnant un statut important dans le monde de la musique savante. Comme pour Joëlle Léandre, l’amplitude d’intervention est très large et fortement étayée : par la formation classique, la lecture et acquisition des textes et écritures, le maillage des références, l’expérience ouverte avec les pairs, par la faculté de s’en échapper pour inventer avec leurs moyens du bord… Savants et bricoleurs. Les embouchures, les estuaires du corps sur l’instrument varient dans leur géo-physiologie – là tout s’organise autour de la bouche, ici des mains, mais c’est à chaque fois tout le corps, tous les organes qui participent. Ne pas se contenter de jouer l’instrument, mais se laisser joué par lui, jouer autour de lui, faire sonner tous ses périphériques, aller avec et contre lui, à l’endroit à l’envers, de manière déterminée et indéterminée. Joëlle Léandre et George Lewis reprennent et élargissent ici un dialogue entamé de longue date de part et d’autre des rives européennes et américaines de l’improvisation, la contrebassiste ayant, très tôt, trouvé plus de partenaires pour jouer et questionner l’instrument du côté du nouveau monde. Jeux de différences qui s’échangent. Comme on s’installe au bord d’une falaise pour envoyer des chimères volantes par-dessus l’océan ou au bord du fleuve sans fin pour lancer des pierres qui ricochent – œuvres pour le moins éphémères et qui pourtant impriment leurs tracés de routes pointillées à travers l’inconnu – la contrebassiste et le tromboniste sont côte à côte face au vide. Ils y décochent des visions, jumelles, en pétard ou fusionnelles, qui s’y étalent comme des signaux de fumées, s’éteignent près du bord, sombrent dans l’abîme, s’éloignent, se déploient, s’y figent au loin comme des îlots suspendus. Des pensées musicales qui voguent, cherchent des bords, des berges où accoster en nomades. Des modules de syllabes encordées ou soufflées qui zèbrent l’espace de fusées éclairantes ou, au contraire, des traits éteignant, répandant l’obscurité, le noir d’encre. L’archet et la coulisse décochent des bouteilles à la mer pleines de mots contrebasses ou d’images trombones. Tout en douceur ou en furie saccadée, beau temps ou avis de tempête. Des esquifs futés, flûtés, discrets qui dessinent des sillages qui vont loin, serpents ? à bulles à la surface argentée du rien. Épines dorsales à prendre ou à laisser. Sédiments où d’autres viendront déposer leurs restes. Des radeaux raffinés aux voiles très douces. Des coques robustes, archaïques, pirates qui chavirent au premier récif nuageux. Des onomatopées animales, déjections sonores bestiales, vocabulaire de bouledogue asthmatique, d’ours mal léchés. Les langages ancestraux de la copulation, métaphores hachées, haletantes, pendantes. Toutes sortes de forces motrices sont tentées pour porter ces visions dans l’espace, vers le haut, vers le fond, en ligne droite ou brisée, chapelets de sons frottés et tordus en hélice, coussins d’air à propulsion hydraulique, dentales montées sur ressorts. Frappes congestionnées, morsures à répétition. Parfois, comme quand le ciel et l’eau se rejoignent, trombone et contrebasse forment un horizon, il y a migration morphologique entre instruments, effet de miroir, la contrebasse n’est que murmure labial, le trombone gargarismes abdominaux. Avant d’éparpiller l’unisson en chapelets de couacs et culbutes. L’invention, la succession des registres – des plus classiques aux plus loufoques, de l’universel au strictement idiosyncrasique – se constituent ? en prisme de lumières aux variétés quasi infinies, et sans forcément rechercher le chatoiement, mais aussi le louche, trouble, sale. C’est rude, chahuté, rocailleux, instable et pourtant ça fermente, ça décolle, ça parle et c’est prenant. Musique qui caresse, cogne, détend et stresse, stimule l’imagination. Bien entendu, ça demande un effort, ça ne s’écoute pas comme fond d’ambiance en frappant du pied, il y faut de l’attention, y tendre le corps, pas seulement l’oreille et l’écoute intérieure. C’est bien pour cela qu’au terme de ce travail, quand ces « différends » pour trombone et contrebasse deviennent familiers, l’imagination se sent enrichie comme après l’intrusion de corps étrangers, de nouveaux concepts invitant à tout repenser.  À regarder : un portrait de Joëlle Léandre, « Basse continue », de Christine Baudillon, (DVD UL3366), sa carrière retracée, son énergie poétique expliquée, des extraits de ses concerts et complicités, dont un duo avec George Lewis. Elle raconte, en prenant plus de temps que ne peut y consacrer un article de journal, l’importance de sa rencontre avec Cage, comment ça se passait, comment ça perturbait, déstabilisait le bagage musical pour mieux engendrer la musique. Lieu de jaillissement. Ce qui apparaît formidablement dans ce portrait filmé et dont on ne pouvait avoir que l’intuition en étant un auditeur distant, c’est la manière dont, dans toute la portée de l’expression, elle fait corps avec l’instrument. Et vice-versa. C’est un champ qu’elle laboure et parcourt ses sillons. Tantôt cultivé, tantôt en jachère, damé ou retourné. C’est un arbre où elle se réfugie et dont le tronc enlace sa taille. L’importance de la parole, du texte, confirme aussi ce que l’on entend. La musique surgit d’un point aveugle d’où sourd le langage, et la musicienne dans tout son engagement,  invente formules musicales et techniques pour installer cette musique, la conserver, éviter qu’elle se perde, se disperse et elle la façonne au même rythme que des mots, des phrases ou onomatopées, mots abstraits, s’échappent de sa bouche, tournent sous son crâne, agitant ou apaisent sa carcasse. Elle suit intensément, sans contourner les difficultés, qu’elles soient de convenances, de pudeur ou d’exécution technique, des partitions intérieures complexes, mouvantes, un langage où elle tente d’établir tous ses êtres, tous ses devenirs liés à tel champ, tel ciel, telles vagues, tel autre musicien… (PH) – Discographie de Joëlle Léandre en prêt public – Extraits de vidéos

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  1. Pingback: Tomates transatlantiques. « Comment c’est !?

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