Le déserteur ado

Ulrich Köhler, « Bungalow », 2002

La première chose, le film rappelle – fait resurgir dans le charroi de voitures et camions du bitume amolli par l’été – la partition du social entre civil et militaire. Deux mondes à part, qui se côtoient en étant séparés par des cloisons invisibles, en quadrillant le quotidien et le paysage de tenues comportementales, réglementaires, qui ne se mélangent pas dans l’exercice de leurs fonctions ! On l’oublie dans un pays libéré du service militaire depuis plusieurs années, mais ce lien à l’armée, à l’uniforme, à la caserne et à la guerre reste important dans certains pays, c’est un des contacts principaux, initiatiques parce qu’à la sortie de l’adolescence, avec l’état et le vivre ensemble. Paul, jeune soldat à la carcasse molle pas encore tout à fait adulte, retenu dans l’enveloppe adolescente, profite d’une pause où civils et ploucs se touchent presque, pour fausser compagnie à la troupe. À ce stade, un doute subsiste, mais difficile d’y voir un geste prémédité, un acte déterminé contre l’armée. Il déserte, empruntent des lignes de fuite, un peu comme on suivrait des courants dominants, ou comme un oiseau se laisse porter par les routes du vent, et se réfugie dans la maison des parents absents, en bordure d’une petite ville rurale. Une sorte de no man’s land entre civil et militaire, d’apparence bourgeoise (père architecte, maison avec piscine). C’est la « cabane » neutre où l’on se réfugie, où l’on veut disparaître, se soustraire. De toute façon, Paul « ne sait plus rien », ce qu’est la vie, ce qu’il veut, ce qu’il faut faire. C’est la panne. Il sombre dans une glandouille magistrale, ouverte sur un vide sordide, fascinant, destructeur, dépressif. La perte d’impulsion, la panne. Évidemment, la panne n’intervient pas à ce moment-là, plus exactement, la narration filmique cadre les moments où elle s’envenime, la panne prend le pas sur l’individu, impose son propre devenir. Presque. Car, évidemment, la panne date d’avant l’entrée à l’armée. Elle faisait le désespoir des parents, surtout de la mère, et c’est bien en désespoir de cause, en espérant, selon l’adage populaire qui prétendait que l’armée faisait du bien et dressait positivement les individus, trouver une solution au mal-être adolescent, qu’il échoue au service militaire. Ces éléments de contextes familiaux sont suggérés, par l’irruption, dans la même maison du frère aîné et de sa petite amie, une jeune actrice danoise. Ce sont des indices à relever dans quelques dialogues, au détour de quelques phrases. Jeune à problème sans projet, sans envie, pâte à modeler. (De même qu’est suggéré d’autres éléments familiaux allemands, comme l’explosion qui éclate dans la petite ville, et qui soulève une curiosité anormale et une pulsion de questionnement refoulée par les uns, expulsée obstinément par les autres. On comprend, lorsque le frère aîné glisse que le capitalisme n’a plus d’ennemi, que cette déflagration ranime des souvenirs d’attentats, voire l’attachement à ce qu’il y ait des attentats, avec nostalgie pour l’époque où le capitalisme avait des ennemis !!? Le frère aîné de Paul est lui, tout à fait ans la vie active, avec une formation et un doctorat en cours, un travail environnemental, un profil actif. Entre lui et sa copine, l’amour est bien en place, labile mais fort, en recherche mais pratiqué, ça circule, ça désire, ça fonctionne. Cela contraste avec l’état de Paul où les désirs tombent et poursuivent leur fermentation dans un état général amorphe où, sans y mettre de moralisation, ils deviennent « mauvais », se retournent contre eux-mêmes, n’hésitent pas à faire mal, voire même à s’attaquer à l’organisme où ils tournent en rond. Le réalisateur représente cela de manière explicite : se branler sans bander, pour la démangeaison, pour des pulsions qui travaillent sans aboutir dans des formes; se branler de cette manière est assez proche de  » s’en battre les couilles »… C’est intéressant d’extirper ainsi, de son processus de militarisation, un jeune informe, qui n’a pas encore trouvé ce qu’il veut faire de sa vie, qui se révolte contre la violence qui lui est faite mais sans prise de conscience, sans anti-militarisme par exemple, mais par réactions primales, butées, contre l’assujettissement. La « désertion » est plus totale que celle qui consiste simplement à rompre avec le régiment! IL est traversé de désertions multiples, qu’il pratique ou qu’il subit. (En même temps, sur son désespoir, plane comme le sentiment qu’il se sent déjà attaché à la caserne, qu’il n’a aucune autre piste.) Il se cache dans le civil, hébété, pataud, inadapté, sans secours. On peut imaginer, quand il sera repri et absorbé par la grande muette et sa police militaire, ce qu’il adviendra de lui, abandon au modelage commando, décervelage. Si le désir pétille entre le frère et son amie, le non-désir d Paul va s’y greffer, comme un parasite. Normal, il ne peut, d’une certaine façon, au stade où il se trouve, sans assistance, que désirer à travers le désir des autres, s’y infiltrer, s’y reconnaître. Prendre le territoire de l’autre, jouer au coucou, rendre cocu. Il va tourner autour de ça comme un malade, révélant au fond de sa jeunesse épaisse et affaissée, une sensibilité exacerbée, à fleur de peau. L’écorché malin qui sent, manigance, cherche à manipuler les désirs d’autrui à son profit, cherche la faille. Mais il a affaire à des individus pas tellement conventionnels, d’une bonne santé évidente, « équilibrée », incapables de vraiment l’aider, mais évitant à l’enfoncer d’avantage en lui offrant, justement, prise. Un geste de chair presque désintéressé, un soin attentionné, délicat, un mouvement d’apaisement, lui sera accordé, comme on cède à un enfant enferré dans sa colère rentrée, qui ne sait plus comment en sortir, comment renouer avec l’échange normal, simple, de tendresse. L’ensemble est filmé sobrement, avec un certain recul : pas beaucoup de gros plans intrusifs, pas d’exagération des états négatifs, un bel enchaînement d’allusions fortes à travers les corps, les regards, les attitudes, les plans de décor. Pas de musique, les bruits de la vie, avec ce que l’on peut y mettre de charges subjectives, tensions ou évasions, conflits ou fusions. Le ronron faussement neutre du fonctionnement machinique (et de tous ses moteurs mécaniques, technologiques ou naturels) qui quadrille le quotidien entre territoires militaires et civils, désirs éprouvés, désirs réprouvés… (PH)

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