Recoupements. Jointures. Casseroles.

Des alpages aux fourneaux. Plusieurs heures en cuisine, à ruminer les mimes plastiques de Michel Giroud, hommages aux recyclages d’objets. L’équivalent, par la gestuelle et pour le Nouveau Réalisme (entre autres), des amateurs qui vont se perfectionner en copiant des tableaux, dans les musées. Quelle meilleure manière de les pénétrer ? Le bricolage culinaire, avec sa part d’interprétation et d’improvisation, à certains moments, me plaçait dans le voisinage de l’historien d’art facétieux. En train de transformer, détourner, fabriquer avec des ustensiles ordinaires, des matériaux comestibles. L’alignement des minces auréoles de pâtes croustillantes, pour les tartelettes aux cèpes (avec fond de confiture d’oignons doux) m’évoquait au passage une l’œuvre d’une artiste japonaise vue à la Fiac. Mettre la main à la pâte, chipoter pour que l’ensemble tienne ensemble avant d’être enfourné. Même chose pour rassembler els ingrédients des dégustations avant repas, une glace à la tapenade et une autre au wasabi, plaisir ancien de mélanger des substances, un peu à l’aveugle quand c’est la première fois, et selon des associations peu évidentes (mélange de sucré et salé, voire de piquant). Une des glaces accompagnée d’un tartare de tomates, l’autre de thon et poivrons. Expérimentation de couleurs, saveurs, formes. Pour le plat principal, des pavés de cabillaud saisis dans la graisse d’oie, puis déposés sur des pennes tournés dans un jus de veau, mélangés à des bâtonnets de truffe et avant de servir agrémentés de cerfeuil, persil plat et parmesan, il faut vraiment se débattre : la cocotte doit être luttée avec de la pâte morte avant enfournement. Quand on retire le couvercle après avoir cassé la pâte durcie, le fumet qui s’échappe est bénédiction, une surprise, déclanche une sorte d’admiration pour l’esprit qui a mis au point la recette (Darroze). Juste pour dire qu’en gesticulant, en me débattant pour obtenir des résultats satisfaisants, j’avais l’impression d’apprendre quelque chose sur les formes, les couleurs, les objets, les outils, l’esthétique, une étrange accointance, comme si d’une certaine manière je le mimais à mon tour, avec Miche Giroud. Du réel indescriptible. Alors que je venais de bâcler un billet sur « degrès » de Michel Butor en y relevant une l’échec d’une tentative pour décrire complètement le réel, je rencontre une thématique similaire dans une nouvelle d’Ingeborg Bachman, « La vérité ». Impressionné par la manière dont son père invoque l’importance de dire la vérité, un enfant va en faire un véritable destin. Et ça prend des proportions maladives parce qu’il cherche à dire toute la vérité, à reconstituer les faits de la manière la plus complète et la plus exacte, sans rien omettre. Chaque fois qu’il aura, par exemple, à rendre compte de quelques méfaits, il passera tellement de temps pour donner sa version, cherchant à ne rien oublier, qu’il lassera ses parents ou professeurs, ou les subjuguera, en tout cas il désarmera les reproches et punitions. Entreprise épuisante pour le gosse et ses auditeurs. Du texte à la plasticité, encore. Des manières d’être silencieuses, cuisiner, qui font communiquer avec un langage de formes, des exemples littéraires qui s’amusent à écrire sur ce qui déborde le texte et enfin, après avoir rapidement et à l’arraché, rendu compte du dernier livre de Catherine Malabou, notamment de cette question du paradigme textuel remplacé par un autre langage de formes, sans traces, sans coupures ni cicatrices, je lis un ancien article de Guattari (réédition de « Les années d’hiver », Prairies Ordinaires) où je redécouvre sa pensée, notamment sa conviction que l’inconscient n’est pas structuré comme un langage (contrairement au culte lacanien). Et beaucoup de choses qui ainsi me reviennent, sur les « devenir », le machinique, les agencements, les manières de penser les échanges de flux entre choses, objets, individus, institutions, tout cela préfigure – mais autrement – une certaine mécanique des fluides traitée dans le livre de Malabou, mais aussi quelque chose qui se rapproche d’une perception par les formes, les métamorphoses plutôt que par le frayage et les traces. Avec un même acharnement à déjouer les pouvoirs. Carrefour et musique synaptique. Cela n’a rien à voir avec une transposition textuelle, ni même avec l’application formelle d’un concept tiré de ces lectures récentes, mais les images motrices, des sortes de schémas directeurs, des circuits de sens, des esquisses de logiques ou d’illogismes, quelque chose qui pourrait ressembler aux fantômes de ces textes colle parfaitement à la mécanique musicale du duo entre Derek Bailey et Agusti Fernandez (« Silent Dance »). La manière d’abord dont les deux instruments installent leurs silences, très rapprochés, imbriqués, rend difficile si l’on est distrait par autre chose que l’instrumentation d’où glissent les notes, de les séparer, d’en distinguer les territoires. Ils surgissent avec le silence, ils sont déjà là, sans début, dès le premier micro-son, dans la transformation, la métamorphose. Aucune affirmation, des devenirs. Un tissu souple de lignes brisées, d’élans contrariés, de traits tranchés, une dérive, chaque portée est déplacée, doit se continuer autrement, se reconstituer juste à côté, au-dessus, en dessous. Entrelacs, entrecroisements qui s’évanouissent, fluctuent dans la disparition, reviennent ailleurs, se mélangent, fusionnent, sont séparés, se reperdent. Abandons obstinés. Et ça progresse, ça s’étend, se répand, tissu dentelle, très ramifié, aux vaisseaux ténus, métalliques, où des formes musicales, éphémères dans la performance, dans l’instant, mais consistantes si l’on embrasse la démarche complète de ces musiciens, se nouent et dénouent quasiment sans trace, se changent et s’échangent délicatement. Très curieux d’écouter ça dans la rue, dans l’attente d’un bus, près d’un croisement de routes urbaines au crépuscule. Quelque chose se superpose, des schèmes intérieurs de carrefours où circulent des formes presque aléatoires, que les musiciens saisissent au bond, et cet autre carrefour banal où les véhicules et les vies changent de direction, vont à leur destination. Circulations superposées qui ne coïncident pas. Expériences à cultiver : écouter des musiques dans des lieux publics, observer les interactions qui s’établissent par le biais du cerveau, écoutant et regardant. Faire un personnage dont ce serait l’activité principale, la manière de s’oublier dans une pose d’écouter laboratoire, baladeur. Stimulé par l’extérieur et l’intérieur (la musique), le cerveau est comme pris entre des forces qui poussent en sens diverses, il est forcé à une grande malléabilité, attention flottante et aiguë à l’extérieur (vigilance), concentration sur les flux sonores à l’intérieur, il devient une sorte d’ectoplasme qui brassent et échangent diverses sémiotiques… (PH)

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