Pastels, gravures, guerre & amour des sexes

Paula Rego, « News Etchings », Galerie Quest 21, Bruxelles, 9 octobre – 19 décembre 09

silvesRegoSilvesgalerieQuestSur les traces de Paula Rego, l’appel des images. Je la connaissais sans la connaître, son nom étant cité par des amis dans des conversations, son œuvre étant évoquée ici ou là, au gré de lecture, de références citées. J’ai vu pour la première fois une de ses œuvres dans le cadre d’Allgarve 09, au musée de Silves, une gravure de la série « Untitled » consacrée aux dégâts de l’avortement sauvage, non encadré, non reconnu et soutenu par la loi, reliquat d’une société archaïque et cléricale. Justement, la technique « ancienne » (dans le sens où on l’associe à un connu assimilé d’une certaine grande histoire de la gravure, gravitant entre Ensor, Rops, Doré…et pour ce qui est des liaisons vers la peinture, de Goya à Lucian Freud…) et le coup d’œil acéré dans sa modernité du sujet, d’une critique toujours actuelle, frappent. Simplement, ce qui surgit, c’est de l’admiration, le fait de se sentir pris de court au niveau de l’émotion sur un terrain esthétique bien balisé, que l’on croit connaître et où de l’inattendu survient, très simplement, par la qualité du savoir-faire, par la force d’une narration engagée et particulière, alors que tout autour, l’art recherche le déclencheur d’émotion dans des dispositifs de plus en plus sophistiqués (pas question de condamner moralement cette sophistication mais de signaler que « cela » peut continuer de venir par des voies anciennes, déjà tracées, l’origine du « cela » restent multiples, peuvent être anachroniques, il n’y a pas de règles exclusives). À partir de la rencontre avec cette image, quelque chose était ferré par Paula Rego. Et j’évoquerais rapidement encore, puisque le terme d’image est lâché avec son poids d’attractivité, le rôle des images tel qu’étudié par Didi-Huberman dans « Survivance des lucioles », au départ de Walter Benjamin : « Organiser le pessimisme signifie… dans l’espace de la conduite politique… découvrir un espace d’images. Mais cet espace des images, ce n’est pas de façon contemplative qu’on peut le mesurer. Cet espace des images (Bildraum) que nous cherchons…est le monde d’une actualité intégrale et, de tous côtés, ouverte. » Par son destin, Paula Rego s’inscrit tout à fait dans cette organisation du pessimisme par production d’images dans l’espace de la conduite politique : née au Portugal, ses parents la préservent quelque peu de l’emprise de la dictature en l’inscrivant à l’école anglaise de Lisbonne. Ce qui ne peut manquer d’encourager la perception d’un dédoublement de l’environnement, une fracture, un point de comparaison schizophrénique. Elle émigrera ensuite à Londres, en y pratiquant une immersion dans la culture anglaise sans oublier de continuer à interroger les origines, les liens à la « culture mère » très détournée par l’emprise phallo-dictatoriale… Il  a quelques semaines un livre récent publié chez Phaedon, « Paula Rego, Behind the Scenes » de John McEwens, relançait le désir d’aller plus loin vers ces images-là et, ce libraire faisant bien son boulot (Libraire Saint-Hubert), distribuant aux acheteurs de ce livre l’invitation pour une exposition en cours à Bruxelles, le chemin vers la Galerie Quest21 était tout tracé… L’étrangeté d’un univers, gravures et pastels. La force de l’œuvre se révèle correspondre à l’attente dans l’accrochage de la galerie. Toute son étrangeté aussi. Etrangeté à chercher au niveau de ce que j’en éprouve, évidemment, et engageant une difficulté personnelle à identifier ce que remuent ces images, ce récit de gravures et pastels. (Première indication par voie technique : il n’est pas évident que l’œuvre peinte de Paula Rego soit du pastel, l’énergie et la consistance ne correspondent pas à l’image sociale du pastel ?) Difficulté à situer dans une histoire de l’art, par rapport à des référents intériorisés ? L’aspect d’illustration à l’ancienne, datée, contrariant une interpellation très actuelle, immédiate ? Même ressenti qu’à Silves. Ce côté « ancien » provient aussi, en fait, de l’aspect éprouvé des corps et des visages. Ils ont l’air d’être là depuis longtemps, depuis toujours, dans une souffrance d’être devenue invisible, faisant partie du décor, presque rangée dans l’ordre des choses. Cet éprouvement est essentiellement le fait des visages et des corps de femmes épaissis, marqués, presque masculinisés par le poids de la condition d’être et le trait d’union avec l’imagerie de Rops ou Ensor serait à chercher du côté des représentations de la femme dégradée par les ans et l’amour, usé par l’usage au point d’incarner l’anti-désir et de là, par facilité mâle dans le trait, le démon, la diablesse, la tromperie. La question du féminisme. Pour tout à fait comprendre cette esthétique de physionomies passées, outragées, offusquées, figées dans une sorte d’après-tabassage du temps, sans doute faut-il plonger dans l’histoire des femmes et la politique du genre et la meilleure manière de se livrer à cet examen est sans doute indiquée par Catherine Malabou dans son dernier livre « Changer de différence. Le féminin et la question philosophique. » (Galilée, 2009) : « A partir de mon expérience de « femme-philosophe », j’interroge une résistance nouvelle de la femme à la violence constante – théorique et politique – dont elle est quotidiennement l’objet partout dans le monde. Au-delà de la querelle de l’ « essentialisme » et de l’ « antiessentialisme », qui fait rage depuis des années dans le post-féminisme (y a-t-il ou non une « spécificité » ou une « essence » de la femme ?) et déclenche la plupart du temps un terrorisme stérile dans ce qui devrait rester u débat, je cherche à faire reconnaître un certain espace du féminisme qu’il semble impossible et très dangereux de chercher à nier. La femme ne se définit peut-être que négativement, au regard de la violence qui lui est faite, au regard des coups portés à son essence, mais cette définition négative constitue néanmoins la souche résistante qui distingue le féminin de tout autre type de fragilité, de surexposition à l’exploitation et à la brutalité. » Il n’y a pas de doute, le fil narratif de l’œuvre de Paula Rego est, au cœur des mises en scène de la vie domestique, là où l’on refoule les implications de la vie dominée par les hommes, la situation et le rôle de la femme selon la violence théorique et politique de coups portés depuis des siècles. Ce sont des images qui semblent accompagner toute l’histoire des images, telle qu’on la connaît depuis toujours, dans les illustrations de tous les contes, de tous les livres et autres imagiers qui façonnent et éduquent au monde des images, à la distinction des genres et de leur rôle : c’est pour cela que les gravures et pastels de Paula Rego ont ce quelque chose que l’on connaît intimement, depuis toujours. Leur nouveauté surprenante provient de son engagement féministe contemporain, déterminé, conscient, bien construit au long d’une vie déjà longue et expérimentée et qui la conduit à réviser, de l’intérieur, un standard d’illustration bien formaté. À l’intérieur de ce que l’on connaît bien, en plongeant dans ces images nouvelles, l’invention, la perversion des codes et conventions révèlent surprises, désorientent, poussent vers une sorte de « révision progressiste » de l’histoire des images, d’un imaginaire des genres sur les conséquences de leurs échanges sentimentaux et sexuels essentiellement scrutés par le bout masculin de la lorgnette.Antichambre, salle d’attente, entrejambes. Les lieux où se passent les scènes montrées sont indéterminés. On dirait des antichambres de la vie quotidienne, des réduits anonymes, les pièces inoccupées et abandonnées de grandes maisons bourgeoises. Où l’on confinait les domestiques, les gens « au service de » et qui y attendaient les ordres, les consignes, leur entrée en scène dans les vraies pièces de la vraie vie, le règne bourgeois et son cérémonial. Mais ce sont aussi les réduits où se rencontrent plusieurs cultures, plusieurs destins, on pense à ces liens qui s’établissaient entre les enfants de la bourgeoisie et certains membres de la domesticité, avec certaines nounous, par exemple. Ou encore aux liaisons entre le maître et certaines servantes, ainsi qu’à leurs conséquences qui devaient restées cachées, ou semi-reconnues au prix du silence… La place des femmes, de manière ontologique, est située dans ces anti-chambres de la vie, chambres écartées où sont gérées les implications, les retombées de leurs amours avec les « maîtres ». La gestion de l’entre-jambe, les « fruits » des amours, les maladies, le désir contrarié, bafoué, les questions et douleurs de l’enfantement, tous les signes de la « possession ». On y voit beaucoup de corps abandonnés, dans tous les sens du terme, sur les genoux de consolatrices elles-mêmes inconsolables, de jambes ouvertes vers la question du sexe et de la reproduction, d’ombres peuplées de petits monstres qui semblent l’intérieurs intestinaux de corps carnassiers, de sages-femmes démoniaques, de faiseuses d’anges ayant perdu la tête, exténuées, diaboliques. Pour rester dans le plus explicite : « Piété » est une gravure (version noir/blanc, version colorée) qui montre, toujours dans ce genre de vieux fauteuils que l’on relègue dans les greniers, une femme fatiguée, désabusée, la tête ceinte d’épines rouges et tenant sur ses genoux une sorte de grand corps mou, un géant dont l’extrémité sortant du costume est difforme, entre la tête égarée et le gland omnipotent. Pantin amorphe, assemblage bourré de matière molle, de celle qui s’infiltre partout, pèse de tout son poids pour orienter, de son inertie autoritaire, le cours des choses. Il faut relier ces échantillons au travail dans son ensemble incluant la série dédiée aux ravages de l’avortement sauvage, l’autre consacrée a personnage du « Père Amaro » du roman anticlérical du grand écrivain portugais José Maria Eça de Queiros, pour comprendre l’ampleur de la tâche et la cohérence de qu’engage Paula Rego. Dans le livre de John Mc Ewens, il y a en outre des nativités, des postures et scènes de prison imprégnée des traditions judéo-chrétiennes liées à la faute, l’expiation. La magnifique composition « L’Epouvantail »  est constituée d’une forme féminine sans identité, fantôme, surmontée d’une tête bestiale, mais crucifiée, avec à ses pieds une énorme tête de porc titillée par un prêtre à tête de mort… L’homme en prison se tord sur sa couche avec, sous son lit sévère, une petite figurine, son double ou une femme refoulée, oubliée, ou « trucidée », éliminée-regrettée (comme souvent dans les actes passionnels), crime à l’origine du séjour en prison ? Et une autre réalisation éclairant son approche de l’homme est, comme par hasard, quelques saisissants pastels illustrant la Métamorphose de Kafka. L’onirisme des planches courbes. Une des nouvelles série présentées à la Galerie Quest21 illustre un poème en prose d’Yves Bonnefoy : « Les planches courbes ». Les planches courbes, avant tout, sont évoquées dans le poème « La maison natale » : « Or, dans le même rêve/ Je suis courbé au plus creux d’une barque,/Le front, les yeux contre les planches courbes/ Où j’écoute cogner le bas du fleuve./Et tout d’un coup cette proue se soulève,/J’imagine que là, déjà, c’est l’estuaire./  Le texte illustré par Paula Rego raconte l’arrivée, au bord du fleuve, près du passeur qui est un géant (hors genre) d’un enfant sans origine et qui demande à passer de l’autre côté. Le géant l’interroge sur sa famille, sa maison natale, la mère, le père, les jeux d’enfants auxquels il doit se livrer, et cela n’éveille que le vide chez le gosse, pas exactement le vide : quelque chose comme une envie, l’envie enfin révélée, formulée, de ce qui lui aurait toujours manqué. Le poème laisse entendre que, bien entendu, l’enfant a parents et maison, mais ne correspondant pas aux contours confortables, rêvés qu’évoque le géant. Le manque de l’origine et le besoin de la rêver, d’où le désir de passer sur l’autre rive. Le géant l’embarque, l’esquif est fragile, le passeur tressaille quand l’enfant lui demande d’être son père, l’eau envahit la barque, le géant prend le gosse sur ses épaules : « – Il faut oublier tout cela, répond le géant, à voix basse. Il faut oublier ces mots. Il faut oublier les mots. – Il a repris dans sa main la petite jambe, qui est immense déjà, et de son bras libre il nage dans cet espace sans fin de courants qui s’entrechoquent, d’abîmes qui s’entrouvrent, d’étoiles. » Ce texte où un enfant cherche à s’inventer des parents, une famille, un ancrage, s’inscrit bien dans l’interrogation au long cours de Paula Rego sur le partage du monde entre femmes et hommes et ce qui résulte de la violence de leurs échanges. Il y a cette très belle gravure où, les sens éveillés par les questions du géant, l’enfant s’invente des parents virtuels, enlacés d’une tendresse sur fond de ciel étoilé. Quelque chose de tout simple, presque pauvre, et qui dégage un sentiment d’onirisme infini. L’atelier fantastique. Manifestement, la fascination pour Paula Rego ne s’arrêtera pas là. Il reste beaucoup à découvrir, à investiguer. La reconnaissance très large dont elle bénéfice ne met que peu d’informations en français. Elle est achetée par les plus grands musées londoniens, le Portugal vient d’ouvrir un musée Paula Rego à Cascais. Le livre de John Mc Ewens soulève un voile sur sa manière de travailler qui renforce le sentiment de rencontrer une œuvre singulière dans sa profondeur. Un monde très vaste. Ainsi, chacune des grandes compositions, est préparée travaillée par des mises en scènes mêlant constitutions de natures mortes et de tableaux vivantes (accessoires et acteurs). La troisième dimension précède la gravure et le pastel. Les photos de ces préparations semblent saisir sur le vif  des sculptures cachées, des installations ignorées, rejetées dans les limbes, peut-être les vraies œuvres dont on ne conserverait que les images gravées et peintes… (PH) – Analyse des « Planches Courbes », recueil de poésie d’Y. Bonnefoy

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