Violence des toiles

Guillaume Bresson, « Sans titre », FIAC 09

bresson L’effet de ces grandes compositions est toujours saisissant (vues la première fois aux Beaux-Arts de Paris, travaux de fin d’année, en 2008). Bluffant. Instantanément l’œil est allumé par le mélange de temporalités et les glissements de codes. Il cherche, il fouille cette impression d’être devant une image archi-connue, de ne pas l’identifier tout en y reconnaissant une foule d’éléments très proches frappés comme frappés d’anachronisme. Il faut quelques secondes (ou minutes) pour bien cadrer de quoi il s’agit et cerner l’origine des sentiments contradictoires (mais exaltés). Il y a quelque chose qui correspond au sentiment de se re-trouver devant de la « grande peinture » (comme on dit ou disait la « grande musique »). Elle resurgit. C’est réellement un retour qui s’effectue. Là où on ne l’attend pas : notamment dans le hangar de la FIAC consacré aux jeunes galeries, aux nouveaux talents. Le premier réflexe est d’évoquer toute une histoire de la peinture, de se rappeler des visites de musées anciens, de convoquer les contours de grandes toiles légendaires, anciennes, des archétypes du patrimoine picturale. Ce savoir-faire existe toujours ? Est toujours d’actualité ? Parce que l’on sent bien que ce n’est pas une manière simplement ancienne, datée, un hommage aux maîtres anciens. La patine y est mais sans recouvrir une actualité qui se marque en premier dans la gestuelle ? Dans quelques détails, des marques, des appareils ? Un parallèle qui opère directement avec toute une imagerie abondante, que l’on connaît bien par les journaux, les télévisions et les fantasmes qui en découlent, les scènes de violences urbaines. (Ensuite, le regard s’y retrouve vite, le travail est aussi très cinématographique et use des jeux référentiels bien exploits dans le cinéma.) Émeutes, casses, racailles, karcher, insécurité légendaire des temps modernes sont des éléments qui accrochent, voire bluffent dans cette iconographie de Guillaume Bresson et lui donne cette aura étrange, fantastique, exagérée, crépusculaire. Aura d’une crise de civilisation. Qu’il ne situe pas tant dans la réalité des violences urbaines présumées mais dans la fabrication des images que l’on en tire pour les répandre. Il montre la violence, la sauvagerie autoritaire des images fondatrices d’une époque, présentées comme universelles, captant le sens profond de la vie sociale, que ce soit aujourd’hui ou jadis. En jouant subtilement d’une perversion bateau des codes de la peinture ancienne (flamande, Renaissance…), il fait apparaître des images lancinantes de l’actualité dans une étrange perspective. La superposition des époques, par l’art de la composition, de la disposition des corps et des fenêtres, invite à penser ce qui se passe aujourd’hui comme une continuation de ce qui a toujours existé – ça a toujours été déjà peint, représenté – tout en l’envisageant comme un aboutissement sombre, quasiment sans espoir. Il n’y a pas de lumière guidant vers un climat plus léger, plus serein. La violence, le désespoir ne sont pas des étapes intermédiaires vers une récompense, des lendemains qui chantent, une résurrection. Aucun bout d’horizon radieux. Une des fenêtres ouvrant sur l’immensité découvre un ciel orageux, un combat de rue… L’autre  ouverture égare le regard vers des immeubles déserts, sans vie hormis une scène à un balcon, en ayant au passage effleuré l’absence d’un garçon parlant à son GSM. À l’intérieur, l’inactivité est ténébreuse autour de la table. Les traits, pour la plupart, marqués, creusés (surtout chez les hommes), tourmentés. Les bouteilles sont importantes. Les regards chargés ne se rencontrent pas. Une interaction ratée, échouée. Le GSM est à terre, sous la table… Le regard amusé, excité par cette rencontre impeccable entre modernité (les sujets, les êtres, les mouvements, les fétiches technologiques) et savoir-faire ancien (que certains pouvaient croire perdus) – et qui a un peu de ce mystère des palimpsestes -, plonge, parcourt, invente des bouts de récit, les vérifie, les agence, se raconte dix fois les histoires possibles racontées par cette image, et puis je bute… L’intention pourrait être tout autant assez superficielle : exhiber une virtuosité, actualité des codes passés dans des thèmes urgents. Cela pourrait être une « recette » pour simplement faire du beau en intriguant ? Est-il possible de s’en assurer en ressassant toutes les informations que recèle la toile ? Technique, perspective, couleurs, vêtements, personnages, leurs rôles et attitudes… ? En décide-t-on simplement par l’envie ? C’est pour moi question difficile à trancher. J’aurais tendance à dire que cela représente un travail trop conséquent, fastidieux dans son esthétique anachronique, avec un approfondissement visuel trop sérieux des thèmes du combat, du corps-à-corps, du massacre inscrit dans la culture des beaux-arts, pour n’être qu’un procédé à impressionner. Ces manières « classiques », « académiques » sont travaillées pour en faire des révélateurs de ce que l’on ne voit plus dans les images abondantes et clichées… !? À creuser (c’est bien ça, être attentif !). (PH) – ImagesLeçon de peinture sur Arte

bresson2bresson3bresson4bresson

Publicités

4 réponses à “Violence des toiles

  1. « L’intention pourrait être tout autant assez superficielle : exhiber une virtuosité, actualité des codes passés dans des thèmes urgents. Cela pourrait être une « recette » pour simplement faire du beau en intriguant ? »
    Cette question sur le travail de Bresson m’interpelle, j’essaye d’y répondre en interrogeant ses toiles précédentes.
    Dans ses premières toiles (galerie Lacen Paris), le décor est inventé.
    Parfois un peu maladroitement, comme dans la première grande bataille de rue en grisaille ou les architectures du fond semblent comme plaquées en trois parties ; le problème semble résolu avec le métro aérien de la bagarre de nuit où le fond du tableau participe efficacement de la composition.
    L’espace disparaît, dans les tableaux suivants, pour laisser place à un fond noir et uniforme, des fragments de personnages rigolards en surgissent.
    Pour la série des grisailles de la galerie Bourouina de Berlin http://www.bourouina.com/ARTISTS/GUILLAUME_BRESSON/3/, les lieux sont photographiés, puis copiés (parking souterrains).
    Ici l’effort est mis sur la densité du rapport personnages/décor, la lumière crée de l’intensité, mais ne souligne plus directement les lignes de composition, comme c’est le cas avec le métro aérien.
    La qualité de l’exécution des drapés est plus poussée, la couleur apparait, la maitrise des différents domaines de l’élocution se confirme dans les grandes compositions qui suivent.
    Comme il le dit timidement dans un des petits documents d’Arte, son sujet n’est pas la violence urbaine. Il la sens bien, car elle a fait partie de son vécu. Bresson s’en sert pour y puiser mouvement et chorégraphie.
    Dans cette scène autour d’une table, peinte pour le FRAC Languedoc-Roussillon, justement plus de violence urbaine, décor à minima, morceaux choisis d’anatomie, finesse des accords de couleurs. On remarquera que dans les détails, la définition des objets sur la table reste sommaire.
    La toile de Sorry we’re closed, plus actuelle (enceintes JBL d’Apple sur la table et sur l’appui de la fenêtre, téléphones portables), mais il est vrai, un peu plus maniériste que certains tableaux précédents, nous montre un espace à nouveau totalement inventé. Vous avez fait une analyse sentie et très subtile de ce tableau.

    Bref, Bresson cherche, tâtonne, multiplie les tentatives, mais son élan va certainement bien au-delà du beau.
    Son attirance pour l’œuvre de Poussin, nous indique peut-être que son chemin ne s’arrête pas à la simple virtuosité ; l’art de l’élocution et celui de la composition déjà bien maitrisé, il lui reste sans doute à s’approcher au plus près du sens de ses toiles.

    • Merci beaucoup, ça au moins c’est un commentaire intéressant, en tout cas il m’enrichit. Vous connaissez ce peintre beaucoup mieux que moi, manifestement. Je suis de fait assez séduit, mais je me pose juste la question de cette virtuosité par rapport aux sujets, il y a comme un flottement (selon moi), une maîtrise remarquable acquise sur le chemin du tâtonnement et de la recherche. Je crois aussi que le cataloguer comme peintre des violences urbaine est trop facile (trop vite puisé dans les communiqués de presse?), mais il « joue » avec ces tensions, c’est juste : « y puiser mouvement et chorégraphie ». De toutes façons, comme transposer ces tensions dans l’art? Chercher le comment est déjà bénéfique, en tout cas pour celui qui regarde… et la proposition de Bresson vient dynamiser la réflexion sur ces questions parce qu’il l’aborde sous un autre angle…

      • Guillaume Bresson est un vrai artiste, un peintre qui poussera encore plus loin l’émotion dans son travail, car je sens qu’il se moques des modes et des classification, et surtout de l’art officiel dit « contemporain »qui lui , est d’une froideur et d’une bétise affligeante, et qui par un snobisme faussement intéléctuel cautionant le manque de culture de nos collectioneurs industriel refuse l’émotion, le vécue, la peinture, enfin : bravo monsieur Bresson!

      • Je partage en grande partie votre appréciation de G. Bresson. Il a beaucoup de qualités. Par contre, je me méfie de ces formules un peu générales, sans nuances, comme « l’art officiel dit contemporain ». Chacun y met ce qu’il veut. Monsieur Bresson pourrait aussi très bien devenir un peintre « officiel »! Après tout, la première fois que j’ai vu ses oeuvres, c’était à l’Ecole des Beaux-Arts, exposition des élèves félicités l’année précédente et, un an après, je voyais plusieurs de ses toiles à la FIAC, c’est un beau début! Mais on peut intégrer les voies officielles de l’art officiel dit ceci ou cela et tout de même rester capable d’émotion. Ce n’est pas si simple.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s