Archives mensuelles : octobre 2009

Le philosophe, la grâce, le gonzo

Giorgio Agamben, « Nudités », Bibliothèque Rivages, 191 pages, 2009

agambenCertains lui reprochent son « pessimisme politique », il ne faudrait pas l’y réduire. Les textes réunis dans « Nudités » sont excitants d’idées agitées, construites finement. Ils donnent quelques coups de fouet stimulants, loin de toute complaisance pessimiste. Sa pensée permet d’exploiter la négativité, en tout cas de ne pas la brimer, elle participe d’une dynamique constructive, son énergie noire est indispensable à « l’autre ». « Car ce n’est pas seulement la mesure de ce quelqu’un peut faire, mais aussi et surtout la capacité qu’il a de se maintenir en relation avec la possibilité de ne pas le faire qui définit le niveau d’action ». Ou bien : « Les modes par lesquels nous ignorons une chose sont aussi importants sinon plus que les modes par lesquels nous la connaissons… (…) … l’articulation d’une zone de non-connaissance soit la condition – et, en même temps, la pierre de touche – de tout notre savoir. » Comment on découvre, on apprend en jouant avec ses manques, en progressant avec le défaut. (Ce qui me faisait penser, par exemple, que ma tentative d’exprimer quelque chose, hier, sur le CD d’Andrea Parkins, ne parvenait pas à s’extraire de la non-connaissance.) Agamben scrute les entrechocs, le travail des contraires, comme lorsqu’il analyse l’évolution scientifique et policière de la notion d’identités. Les mesures biométriques qui servent à certifier que « nous, c’est bien nous et personne d’autre », à prouver notre unicité, ne nous parlent pas, ne coïncident pas avec les représentations mentales par lesquelles nous nous (re)connaissons, nous pouvons nous présenter socialement. Il se produit ainsi un grand écart entre l’être et le fichage. « Si mon identité est désormais déterminée en dernière analyse par des faits biologiques qui ne dépendent en rien de ma volonté et sur lesquels je n’ai pas la moindre prise, la construction de quelque chose comme une éthique devient problématique. » « La nouvelle identité est une identité sans personne… » Le sens des formules étayées secoue, procure le plaisir d’un appel clair à revenir à l’essentiel en mesurant combien, dans la saturation informatinnelle quotidienne, toutes ces questions sont noyées, malmenées, massacrées. C’est tout l’impact du texte « nudités » qui examine le statut du nu omniprésent dans notre société. La nudité, l’exemple type de la chose que l’on ne voit, qui ne se voit pas, de l’invisible. Avec pour preuve l’expérience de ces installations de Vanessa Beecroft exposant des ensembles de femmes nues dans l’espace muséal : la plupart du temps, ce qui en résulte est le sentiment d’un rendez-vous manqué, de quelque chose d’impossible à voir alors même que tout semble fait pour le montrer sans voile, sans pudeur, sans rien. Pourtant, la nudité ne semble pas s’y trouver. De même que dans le striptease : « Evénement qui n’atteint jamais sa forme complète, forme qui ne se laisse jamais saisir intégralement dans son surgissement, la nudité est, à la lettre infinie, elle ne finit jamais de survenir. » Pour saisir comment notre inconscient conditionne notre capacité à percevoir la nudité, l’auteur opère un savant détour par les textes de la Bible. De quoi étaient faits les corps d’Adam et Eve avant le péché, couverts d’un « vêtement de lumière », et comment vivent-ils la découverte de leurs corps nus, avec quelles conséquences. J’ai toujours une certaine répulsion à m’imaginer que les origines de la pensée sont en partie dans ces constructions imaginaires élaborées en fonction de l’existence de dieu. Mais passé ce premier mouvement de rejet et considérant qu’il s’agit, dieu ou pas dieu, d’élaborations pour essayer d’organiser et de comprendre, il faut bien reconnaître que les manières de formuler les choses, dans cette tradition religieuse, façonne encore notre manière de penser, de questionner le corps, la nudité. C’est tout l’intérêt de cette archéologie. Et il souligne cet héritage religieux jusque dans l’œuvre de Sartre quand celui-ci questionne la nudité, à propos de la notion d’obscène et du sadisme : « Il le fait dans des termes qui rappellent si bien les catégories augustiniennes que si l’héritage théologique présent dans notre vocabulaire de la corporéité ne suffisait pas à l’expliquer, nous pourrions penser que cette proximité est intentionnelle ». Ce qui habite le corps et l’habille, ce sont autant ses intentions que ses mouvements, sa manière d’être toujours en situation, enveloppé d’un sens invisible, mouvant (manteau de lumière), ce rayonnement de personnalité qui fait que l’autre est irréductible à la chair dont il est constitué, doté de grâce, « rien n’est moins « en chair » qu’une danseuse ». L’obscène vers quoi tendent les manœuvres du sadique, c’est la violence de contraindre l’autre à s’incarner dans sa chair dépouillée de grâce, révélant « l’inertie de la chair ». Cette inertie qui culmine machiniquement dans le flot de production gonzo… Voilà, en raccourci, déjà, des catégories pour parler autrement de la pornographie dans les médias au lieu d’y perpétrer l’antique attitude bourgeoise qui consiste à « condamner » tout en effectuant des clins d’yeux coquins au nom de l’absence d’hypocrisie ! (À propos, dans Libération de ce mercredi 21 octobre, Olivier Séguret écrit pour la deuxième fois un article sur le retour des Hot d’Or, un deuxième article en tout point semblable au premier, où je retrouve cette affirmation qui me sidère toujours : le cinéma porno est indispensable au cinéma tout court !? Point de vue souvent exprimé, soulevant chaque fois chez moi une perplexité totale et qui voudrait que ce que l’on prend pour une liberté plus grande du fait que « les choses sont montrées, là » et ailleurs cachées, serait aussi un laboratoire cinéphile ! Mais Olivier Séguret est cette fois plus explicite dans ce registre : « … le film porno a été un éclaireur du cinéma, anticipant ses métamorphoses et lui ouvrant de nombreux chemins. Il a amorcé l’ère de la VHS puis celle du DVD, expérimenté le relief et le Blu-Ray, s’est emparé des caméras numériques avant tout le monde… » Ah bon, l’économie du X a été un modèle innovant pour l’économie cinématographique « classique », rien à voir avec l’innovation cinématographique. Atteint de pessimisme politique, probablement, mais il avance de quoi sortir de la médiocrité dont les médias font preuve chaque fois qu’ils entendent informer sur l’industrie du cul, incapables qu’ils sont de travailler à partir d’une pensée du nu, mais réagissant à un monde de (com)pulsions.)  L’avant-dernier chapitre traite du sens de la fête comme art du désoeuvrement. Un art de plus en plus difficile à pratiquer dans un environnement de saturation consumériste. Evoquant une fête antique qui consistait à « expulser la faim de bœuf », une manière de se gaver, de manger de grandes quantités presque sans faim, Agamben établit des parallèles avec les troubles actuels de l’alimentation, boulimie et anorexie, « dans le syndrome boulimique, c’est comme si le patient, en vomissant la nourriture immédiatement après l’avoir absorbée, et presque sans s’en rendre compte, vomissait en fait déjà pendant qu’il dévore, vomissait et désoeuvrait cette faim animale » et analyse les conditions qui permettent, en se désoeuvrant, de conserver le sens de la fête. Au passage, signalons un formidable éclairage sur le château de K. qui donne envie d’en reprendre la lecture, de faire retour au texte avec promesse d’en ressaisir de nouvelles dimensions. Relecture qui, finalement, en fouillant aux origines romaines du terme et de la fonction d’arpenteur, Agamben projette le personnage à l’interférénce des confins, des limites, de tout ce qu’il a à mesurer dans l’existence entre précisément les autres thèmes du livre : identité, pouvoir, corps, nudité, connaissance, non-connaissance, et plus spécialement les frontières qui traversent ces lieux d’identification du vivre ensemble en instituant un haut et en bas. Dans le système nerveux de ce système de frontières à arpenter, à cadastrer, Kafka situe ce qui torture l’être par excellence… En faisant le lien avec l’histoire, en sondant les langues, en scrutant l’actuel, il me semble que le philosophe met à disposition des outils tranchants. Méditations critiques et élégantes sur des notions cruciales comme la contemporanéité, l’identité, le pouvoir, le corps, la nudité, la fête, l’impuissance…  (PH)

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La trame accordéon

Andrea Parkins, « Faulty (Broken Orbit) »

faulty C’est l’adaptation pour CD d’une installation sonore effectuée dans une galerie d’art à New York. Andrea Parkins m’intéresse beaucoup pour son travail sur l’accordéon (depuis un très ancien concert entendu au Vooruit où elle accompagnait Eskelin).  L’accordéon est toujours présent mais dans un dispositif entre l’installation sonore et la musique d’investigation domestique. Andrea Parkins manipule des objets quotidiens et des surfaces familières, usuelles, d’une maison, d’une cuisine… Elle module la plasticité disparate du bruitage quotidien. C’est un peu perturbant parce que si cela évoque bien un monde connu, même de loin – des sonorités font penser à des actes, des gestes, des manipulations ménagères, des ustensiles, au toucher de certaines matières, aux résonances de tel outil sur tel revêtement, aux hoquets électroniques d’un robot – le rendu est très différent, très éloigné aussi des bruits quotidiens tels qu’on les connaît. En tout cas, dans la vraie vie, ils sont discrets, ténus, diffus, comme accidentels. Rien de tout ça avec cet enregistrement. J’imagine, par exemple, que les surfaces deviennent sonores grâce au placement de micros et au frottement, au toucher de la musicienne, directement, ou par objet interposé. En tout cas, il y a contact. La frontière entre l’objet et la main est bouleversée, les frottements donnent des formes, induisent des développements, des transformations de l’accidentel, favorisent l’émergence d’un rythme, en même temps que s’installe une porosité entre ces objets et le monde proprement musical, il y a construction d’un vocabulaire sonore. J’éprouve un certain désarroi pour en évaluer la réussite (contrairement à ce qui se produit avec les meilleurs Voice Crack), tout en reconnaissant que se dégage une atmosphère particulière, forte. Hantée. (Mais ce n’est pas totalement inédit, il y a souvent ce caractère dans ces tentatives de recyclages, de faire musiquer les objets banals de tous les jours). Sauf qu’il y a l’accordéon connecté à tout ça. Il traîne dans les tréfonds de tous les morceaux (assez longs) comme un sous-marin. Ou tout en haut, au-dessus de la surface sonore, comme un ballon voyageur à la dérive. Il capte les ondes, récolte les vibrations périphériques, toutes les secousses des objets et surfaces manipulés déversent en lui, en ses soufflets électriques, des rubans sonores ondulants, monochromes. Il avale et recrache, essaie des harmoniques faussées, des distorsions chancelantes magnétiques qui attirent, des oscillations dansantes un peu barges qui absorbent dans du liant, juste un courant minimal qui balaie et rassemble tout l’épars dans un même flux hésitant, stagnant. Des chants mutiques, balbutiants, troués et aigus, le genre que l’on prêterait facilement à d’imperceptibles phénomènes paranormaux, la visite d’ombres immatérielles, venues d’autres dimensions, le passage d’êtres et d’objets « revenant », des âmes sonores enfin libérées, futiles, insaisissables, justes des filets sonores, des flashs, des drones sourds. Tout le dispositif semble calculé pour « faire parler » les dimensions cachées de l’accordéon (dont n’apparaissent et ne sont sculptés que les feedback), il est au centre, à la même place, strictement, que le corps de l’artiste, ils se superposent, s’équivalent, ils soufflent et résonnent de la même manière. Identité. Idée. C’est par cette juxtaposition, cet change de corps et d’identité entre elle et l’instrument qui fait basculer la musique dans une fiction, qu’elle raconte, murmure des histoires brisées, (inter)rompues. L’accordéon se coule ainsi dans l’étrangeté de la texture quotidienne des choses et des fantômes. Ondes parmi les ondes. Je voulais surtout dire que je ne parviens pas à me décider si l’entreprise est réussie (sans doute qu’il y a du flottement, le discours n’est pas ferme, il y a exploration), pourtant elle attire mon écoute, je l’écoute en plusieurs situations, au calme recueilli, affairé à la cuisine, dans le tumulte des transports en commun, pour essayer de le faire parler par rapport à des contextes. Qu’importe le jugement final, l’important est bien là : susciter l’écoute, l’envie d’examiner de quoi c’est fait. Andrea Parkins est de toute façon une musicienne qui mérite l’attention. (PH) – Andrea Parkins en médiathèqueAvec Eskelin – Andrea Parkins vidéos

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La Sélec anniversaire

compilothequecompilotheque2Un an. La Sélec a un an et comme le dit l’éditorial : « Qui l’eût cru !? » De la part d’une médiathèque que l’on disait dépassée, enterrée par le numérique, à court d’idées !? C’est un magazine original par la forme et le fond qui joue autant la carte objet papier et collecte de posters que les atouts d’une information plus riche sur le Net illustrée de podcast. Alors, évidemment, ce n’est pas le genre de machin énorme qui, badaboum, inonde et bouleverse le marché de l’information sur les musiques et le cinéma ! Non, c’est un truc soigné et sans fanfaronnade, qui mise sur l’effet en profondeur grâce à une séduction « militante » qui opère petit à petit, attirant à elle les déçus, précisément, par l’information dominante qui se vide de sens et de toute passion. (Mais ça, justement, c’est difficile à suivre pour des journalistes qui ont des impératifs d’impacts rapides. Les choses en train de se construire, les processus lents n’ont plus de place dans « l’actualité ». ) – Esquisse du Sommaire du  7 – « Tokyo ! », c’est la ville filmée par trois cinéastes comme un énorme organisme toujours en train de bouger, s’inventer, avalant des hommes et des femmes… On reste au Japon pour aborder la filmographie de Samuel Fuller par « House of Bamboo ». Un focus particulier sur des documentaires montrant, interrogeant, mettant en scène le « faire musical » : 1. un film de Guy-Marc Hinant et Dominique Loulé consacré à David Toop (une interview fleuve sur www.lamediatheque.be).  2. Un portrait épatant de l’épopée des Monks, comment les fameux moines ont été inventés, conceptualisés et incarnés par deux génies allemands. Une aventure inédite, unique et surtout fameuse : les Monks ont inventé, ébauché ce que le rock n’allait exploiter, développer que bien plus tard… 3. Un pianiste célèbre se met en scène dans un train, filmé par Monsaingeon. Dans le mouvement de l’intranquillité, vivant et répétant dans ce lieu mobile, en mouvement, toujours entre deux concerts, l’interprète parle de son travail, désacralisant là, révélant l’aura ici… Les pas d’une belle actrice, Ronit Elkabetz, conduisent dans un premier panorama du cinéma israélien… Sun Ra n’en finit pas de briller ! Son éclat s’intensifie sans cesse depuis sa mort. À l’occasion de deux CD édités chez Art Yard, nous redécouvrons le voyage du jazzman en Egypte. Symbolique mais aussi comment tout le « cirque » de Sun Ra relevait d’une entreprise sérieuse, très réfléchie, pour restituer aux Noirs leur imaginaire, leur espace mental et de rêve, leurs racines passées et futures. Dans la foulée, il ne faut pas se priver du Cd « Egyptian Jazz » de Salah Ragab… La Sélec distingue aussi des valeurs sûres, bien reconnues par des publics de connaisseurs mais dont la qualité mérite un élargissement d’audience : par exemple Wilco ou le grand chanteur de soul Lee Fields qui donne un coup de vieux à James Brown…  La une, quant à elle, est dédiée à deux productions belges : le chanteur Carl qui sort son premier CD chez Humpty Dumpty et le duo Les Terrils dont le deuxième CD est édité chez Matamore… – Le poster du 7 – Pour son anniversaire, La Sélec a un parrain : Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS22. C’est lui qui a choisi l’artiste qui a réalisé le poster : Yves Lecomte. Lequel a travaillé sur le texte éparpillé, morcelé, toutes ces bribes d’informations à lire sur les livrets des CD et DVD et qui servent à identifier les artistes, les auteurs, les interprètes, les arrangeurs, les enregistreurs, les éditeurs, les copyrights, toutes ces indications textuelles qui dressent finalement la définition factuelle, manufacturière de ce que contiennent ces CD et DVD. Une sorte de descriptif des œuvres en nommant ceux qui les font exister (depuis l’invention jusqu’à la production et potentiel de reproduction.) Yves Lecomte a extrait toutes ces informations de tous les médias présents dans La Sélec et les a assemblés en un seul corps de texte dense, blanc sur noir, texte fantomatique, auratique, de La Sélec. Le poster vu de loin ressemble à une sorte de buée, de mirage. Ou ce que la télévision a fait de mieux : un écran de neige virtuelle, grésillant, statique et dynamique, dont on a toujours l’impression que quelque chose va surgir, une image, une musique, enfin un message subliminal, d’outre-écran. Ce papier couvert d’informations presque administratives, il faut le poser devant soi et s’y perdre. Plonger dans les inscriptions de telle ou telle zone, faire en sorte que l’œil change rapidement de zones pour qu’il sente que, soudain, il change aussi d’atmosphères, de climats. Tiens, tous ces signes alignés et apparemment indifférents, froids, dégagent des atmosphères. On découvre ainsi que tous ces CD et DVD ont des liens avec des « choses » que l’on n’imaginait pas, d’autres documents, d’autres noms que ceux les plus mis en avant, certaines sources qui ont permis de réaliser tel ou tel film présent dans La Sélec sont surprenantes, des intervenants apparaissent que l’on n’aurait jamais imaginé inviter dans La Sélec… Ainsi, ce poster qui peut sembler répondre à un procédé mécanique, met en contact avec de l’humain, des ramifications de signes et une profondeur qui expriment, par le travail graphique, qu’à partir de La Sélec le terrain de découverte est quasiment infini et que dans tous ces circuits informationnels, chacun peut personnaliser son parcours. – La Soirée du 7 – Pour fêter la sortie du N°7, une soirée était organisée le 17 octobre à Bruxelles à la Compilothèque (Quai de la Péniche, 50), en collaboration avec Matamore. C’était aussi la sortie du deuxième CD des Terrils qui ont livré une belle prestation, bien sonorisée (la voix était mieux rendue que les dernières fois), avec toujours cette guitare accordée de manière si particulière. Ils prennent de l’assurance, ce qui leur donne plus de champs pour soigner leur musique, leur complicité. (Bon, j’ai déjà écrit sur les concerts des Terrils, sur leur CD, je ne vais pas en rajouter). Ils étaient suivis par  Daniel Higgs que je qualifierais, même si le mot est désuet, de barde lumineux, habité. Même si mon anglais est plus que sommaire, je suis fasciné par ce genre de chant fluant, porté par une inspiration qui s’alimenter de tout, les gens devant la scène, les portes, le bar, les fenêtres, le quai, le canal, les rues, les voitures, les gens qui s’y véhiculent, les maisons, le ciel, les avions, les étoiles, les nuages, tout ce qui se passe dans le monde… Et ce souffle, l’impression que le chant démarre au premier signal et qu’il peut durer des heures, ne jamais finir, parce qu’il y a toujours quelque chose à chanter. Barbu, dégaine poétique qui accroche, il chante assis, un petit harmonium portatif sur les genoux. Presque rien, quelques notes fluctuantes, ressac humide, juste un halo dansant. Mélopées, rapsodies, le rythme qui l’aide à faire jaillir le chant le conduit à s’approcher de quelque chose de plus incantatoire, comme aspiré par l’appel d’une prière, les formats du prêche, le besoin de « convertir » à une certaine manière de sentir le monde ? Mais cela libère aussi quelque chose d’ancestral, de questionnant, et qui élargit considérablement les perceptions, le possible de ce qu’entend l’oreille? Il délaisse quelques fois l’harmonium pour le banjo (dont il est un virtuose même s’il opte, comme ici pour des « démonstrations » très sobres, minimales). Il y avait une belle assemblée attentive, l’ambiance à la Compilothèque était très agréable, les soirées de La Sélec, grâce aux partenaires choisis, font leur petit bonhomme de chemin. (PH) – La Sélec complète sur le site de la Médiathèque –  Le podcast à écouterLe site de Matamore pour acheter le CD des TerrilsDiscographie des Terrils à la MédiathèqueDiscographie de Daniel Higgs à la Médiathèque

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KLM, pochoir & rap

KLMIntrigué par un pochoir KLM couronné plutôt classe apposé en maints endroits de Charleroi – mais toujours sur des emplacements bien choisis où il frappe le regard -, je demande à un ami/collègue de quoi il est le signe, et il me renvoie vers un rappeur actif, « qui monte qui monte ». En effet, beaucoup de traces sur Internet, depuis un courrier à L’Echevin de la culture en 2007, comme quoi il y a un engagement certain, jusque divers vidéos de répétitions et savoir-faire… KLM a une démo empruntable gratuitement à la Médiathèque de Charleroi dans le cadre du soutien aux artistes émergents (une préoccupation d’aider et stimuler les créateurs non encore reconnus, gages de la créativité de demain, et qui a conduit la Médiathèque a lancer le site Emergences… )… (PH) – Vidéos de KLM

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La presse et la culture, fracture?

journauxC’est, semble-t-il, la première grande enquête sur l’évolution des pratiques culturelles en France, depuis 1997. Le Monde lui consacre sa une du jeudi 15 octobre, un éditorial et deux pages sur les grandes tendances. Il vaut certainement mieux éplucher l’ouvrage complet paru aux éditions de La Découverte (« Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », Olivier Donnat, 243 pages), mais quelques réactions sur la manière dont ces informations sont présentées ne sont pas inutiles. Et il faut se garder de jouer à quitte ou double : dans ces évolutions, il y a du bon et du mauvais, pas mal de nuances. Je m’attacherai, dans cette première lecture à relever quelques éléments qui concernent de près notre champ d’activité à la médiathèque.  Les titres donnent le ton : « Internet bouscule les choix culturels des Français », « Une nouvelle culture de l’écran »… Le recoupement de certaines pratiques donne des éclairages qui méritent d’être creusé : une utilisation importante – en deçà tout de même d’un certain seuil – de l’ordinateur est souvent corrélée à des pratiques culturelles extérieures intenses (théâtre, concerts, musées…). Cela conforterait le rôle d’Internet pour s’informer sur les services, les offres de spectacles, de sorties… La stratégie du titrage journalistique met en avant des compréhensions plutôt équivoques ou carrément faibles des phénomènes, par exemple : postuler que le temps des jeunes passé devant l’ordinateur est consacré à se cultiver chez soi ou le fait que l’écoute de la musique, pratique culturelle toujours en hausse, signifierait un appétit pour la culture. (« Cette nouvelle culture de l’écran sert aussi à se cultiver chez soi : beaucoup écoutent des CD sur ordinateur (51%), téléchargent de la musique (43%), regardent des DVD… ») Sans spécifier ou caractériser les manières d’écouter, les répertoires explorés, ce qui en est retiré comme connaissance sur le social, le monde, comment prétendre qu’écouter de la musique revient systématiquement à se cultiver ? La musique est tellement pourrie, banalisée dans son omniprésence promotionnelle de tout et de rien que s’y adonner avec une telle fréquence aveugle pourrait tout aussi bien relever de l’acculturation. La baisse des pratiques culturelles de fond, savante, se confirme et devrait interpeller quant à la capacité de faire évoluer culture et esprit critique, acquisition de références, relation à l’histoire : baisse de la lecture (surtout chez les hommes), défréquentation des musées en-dehors des grandes machines parisiennes. Le désintérêt pour la musique classique, dans le même ordre d’idée s’accentue, les générations traditionnellement en âge de s’y intéresser ayant grandi avec le rock n’ont pas fait le saut vers les répertoires savants (évolution que l’on constate dans nos centres de prêt), résultat aussi de l’industrialisation des musiques faciles et de la perte d’éducation musicale. Lecture publique et politique culturelle. Curieusement, les rédacteurs de l’article, semblent découvrir la crise qui frappe les bibliothèques et médiathèques : « Des élus s’interrogent. Quel sens donner à ces équipements à l’heure d’Internet ? Ne faut-il pas redéfinir la fonction d’une médiathèque ? Ne faut-il pas revoir les horaires et jours d’ouverture ? » On croit rêver : en sont-ils à se poser cette question et à esquisser des réponses aussi médiocres qui ne prennent pas la mesure de la crise ? Il faut y voir un signe de l’incapacité de la presse à traiter correctement cette nécessité de redéfinir la fonction des médiathèques (j’y reviens plus bas à propos de cas précis vécus récemment). Un signe que ne fait que renforcer une prise de position dans l’éditorial : « L’Etat aurait dû s’emparer, très vite, du problème du piratage des musiques, en poussant les majors du disque à offrir une riche offre sur le Net. » C’est délirant tout de même que ce soit le niveau d’intervention d’un journal comme Le Monde sur une telle matière ! Pourquoi l’Etat devrait-il contraindre les majors à quoi de ce soit !?  Ce serait entériner le fait que l’accès aux musiques passe obligatoirement par les majors, par le commerce et comment justifier le fait que l’Etat intervienne dans des stratégies commerciales ? Et qu’appelle-t-on par « offre riche » ? C’est bien avant Internet que les majors ont entamé l’appauvrissement de leurs catalogues. Face au piratage et à l’emprise parallèle de plus en plus forte des majors sur la formation des goûts « musicaux », l’Etat, le politique devait confier aux médiathèques, à sa lecture publique, les moyens d’offrir une offre légale de téléchargement plus riche et plus respectueuse de la diversité culturelle que ce qui existe actuellement. Cette « offre riche », seuls des opérateurs non-marchands peuvent la réaliser. C’est simple : le politique devait voter la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement Internet ! La Médiathèque de la communauté française de Belgique pouvait devenir alors leader sur ce terrain, travaillant en partenariat avec toutes les autres médiathèques européennes. Pourquoi cela ne vient pas faire « tilt » chez les journalistes qui tournent autour de ces questions reste pour moi un mystère ! Aveuglement de la presse. Sous l’intitulé « Echec pour le ministère de la culture », l’article du Monde dresse un constat implacable : « Les politiques culturelles ne sont parvenues ni à élargir les publics, ni à corriger les inégalités, ni à répondre aux évolutions technologiques. Tout juste le ministère peut-il se dire que sans lui, la situation aurait sans doute été pire… » Évidemment, on connaît cet échec, on le constate tous les jours quand on travaille sur le terrain socioculturel. La place prise par les produits culturels aux effets acculturant est de plus en plus étendue et grignote même les politiques culturelles publiques. On le voit tous les jours dans la presse aussi ! C’est peut-être là que le bât blesse : la presse ne se met jamais en cause, incapable, par exemple, de prendre sa part de responsabilité dans cet échec d’une politique culturelle publique. Un autre exemple intéressant se trouve dans les deux pages que Libération consacre à une année d’activité du 104. Je ne connais pas assez comment fonctionne cette structure culturelle sur le terrain pour en prendre la défense, mais c’est tout de même un projet ambitieux, pas évident, qui s’engage dans des options complexes mais indispensables si l’on ne veut pas réduire les équipements culturels à un marketing de remplissage de salles. En voulant sensibiliser aux arts modernes, développer des pratiques amateurs dans une optique de socialisation, en privilégiant la transversalité, les rencontres, les résidences, ce lieu ne facilite pas sa lecture. « Cet immense vaisseau si incompris est à la recherche du Graal, la fameuse hybridation entre recherche artistique internationale et accès à un public plus large et local. » C’est assurément casse-gueule. Mais quels sont les médias qui vont dans ce sens, facilitent la compréhension de tels projets, non pas par un article de tempos en temps, mais en engageant une ligne éditorial originale, créative, innovante, ambitieuse aussi ? Il y a un manque de l’appareil conceptuel, pourrait-on dire, indispensable pour mener à bien un travail critique, dans la presse, de ce que signifie bâtir un nouveau projet culturel public pour la société d’aujourd’hui. Ca « filtrera » dans une carte blanche d’un philosophe comme Stiegler, dans le compte rendu d’un nouvel ouvrage de Luc Boltanski, ce n’est jamais transposé dans la pratique journalistique en termes de priorités intellectuelles et rédactionnelles (ce qui ne veut pas dire qu’aucun journaliste n’en est capable). L’impossibilité de s’avancer dans ce travail de pensée doit être entretenue par le poids de l’audimat qui dévie l’éthique journalistique…   La Médiathèque n’est télévisuelle que sous les coups ! (Parce qu’il y a là la visualisation d’un phénomène étrange: comment la dématérialisation donne des coups bien matériels !? )Les médias appréhendent tellement peu ce que pourrait être l’avenir de la Médiathèque qu’ils ne savent en parler que si ça va mal. Est-ce une manière inconsciente d’exorciser ce qui les guette eux-mêmes ? En espérant ainsi que tout le mal de la dématérialisation va s’abattre sur la médiathèque et va épargne finalement les pauvres journalistes !? En tout cas, aveuglés par les tendances dominantes qu’ils doivent de toute façon relayer pour rester en phase avec un lectorat sous influences « nouvelles technologies », la Médiathèque devient pour eux un objet difficile à définir ! Nous avons tout de même un projet d’avenir pour la Médiathèque avec un discours qui en justifie l’utilité sociale, la pérennité de son objet social et les axes de travail pour actualiser ces missions en fonction de l’évolution des pratiques culturelles (pas pour les brosser dans le sens du poil, ce n’est pas notre fonction ni celle de la presse). La rénovation st en cours, c’est un chantier conséquent qui passe par une nécessaire transformation de ce que l’on appelle la culture d’entreprise, mais enfin, ça avance, des actes sont posés, des projets s’élaborent, une dynamique s’enclenche, le personnel retrousse ses manches : constitution d’une équipe de rédaction, publication (La Sélec), magazine web, site dédié aux artistes émergents, rendez-vous avec les membres, créations de blogs, animations dans les écoles… En 18 mois, les réalisations et les projets entamés devraient forger le respect (ce qui est le cas pour beaucoup de collègues français, Le Monde devrait s’y intéresser). Le 6 octobre, j’avais l’occasion d’intervenir dans le Journal Télévisé de la télévision communautaire de Canal C (Namur). Très bon accueil, journaliste attentif mais je sursaute quand j’entends le titre qu’ils ont pondu pour présenter la séquence : « La Médiathèque se meurt … » (Le journaliste se tourne vers moi : « on y a été un eu fort » !) Je débarque, je présente ce qui me semble les signes objectifs d’une vitalité, d’un nouveau souffle en train de prendre dans les équipes de la Médiathèque et voilà la tonalité qu’ils répercutent (l’interview valait mieux que le titre). Rebelote, mardi 13 octobre avec Télébruxelles qui débarque dans notre médiathèque de Bruxelles centre pour faire le point sur l’état de notre association. Il s’agit de mener l’investigation avec un membre du personnel, un délégué syndical, le directeur général (Claude Janssens), le directeur des collections (moi)… On se livre à l’exercice difficile de communiquer notre enthousiasme, notre conviction que la médiathèque a un avenir, qu’elle est en train de changer et qu’elle engage dans le combat des forces collectives de bon augure. C’est l’occasion de « faire sentir » que l’esprit change aussi, physiquement, dans cette médiathèque : structure d’accueil, tables de consultations, présentation de La Sélec, organisation de rendez-vous avec les membres, enfin, l’irruption de nouvelles couleurs est difficilement niable ! L’échange avec le journaliste se fait sans tabou et tant mieux même si l’obsession à rester figer sur certains critères d’évaluations trahit la difficulté à comprendre vraiment ce qui se passe. Ce qui compte est de revenir encore et encore sur la baisse de fréquentation (qu’il faut rendre saignante par la répétition des chiffres : – 15%), d’exhiber des problématiques tellement complexes qu’elles en deviennent malsaines à force de simplification (le marketing culturel)… Mais enfin, ça permet de s’expliquer : – 15%, on s’en fout, on évolue vers autre chose, nous ferons un travail de médiation culturelle plus utile à la société en étant fréquenté par moins de personnes, en les signant mieux, qu’en étant submergé comme nous avons pu l’être il y a quelques années… Vous voyez le genre, réponses aussi sans tabou que les questions, sans complexe, sans langue de bois. Le prêt physique, le média physique ? Il reste important pour rassembler une connaissance sur les musiques et le cinéma, pour organiser des dispositifs de médiation, de rencontres, mais on s’en fout sinon, le destin de la médiathèque n’est pas lié aux médias physiques, sa mission fondamentale et de rendre l’accès aux contenus musicaux et cinématographiques, toutes les formes nous sont offertes, on peut inventer, innover, c’est ce que l’on fait, l’aventure de repenser la lecture publique est en marche, avec un personnel qui se rassemble, qui s’implique progressivement, affronte le changement de plus en plus positivement… Arrêter de penser la médiathèque selon des statistiques quantitatives, dégagez vous l’esprit ! Résultat des courses ? Un titre croustillant, débile, désobligeant, sinistre, du genre : « Médiathèque : dans les couloirs de la déprime ». C’est comme si maintenir le ton de la dramatisation qui a culminé lors de l’annonce de la restructuration était la seule manière d’être critique ! Parce que ce genre de titre se veut, bien entendu, l’expression d’une critique, de l’intention de « déranger » en disant ce qui va mal. C’est un peu court. Mais instructif. (PH)

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Le point G du regard

G, Le Vecteur à Charleroi, Exposition jusqu’au 24 octobre 09

G Ce sont des dessins de marges, des labyrinthes infinis de petits traits qui reliant toutes les formes, toutes les matières, tous les organes de vie et de mort, organes humains et inhumains, tissus et tumeurs des choses, prolifiques. On a tous touché, un jour ou l’autre, en amateur ou en aspirant initié à ces dessins obsessionnels, compulsifs, hachurés au Bic, dans les marges ou les couvertures des cahiers de brouillon, griffonnés à n’en plus finir pour échapper aux cours, ne pas se laisser ronger par la monotonie, la mise au pas éducative, entendre autre chose que le programme. Traits après traits, gribouillis qui s’organisent en membres monstrueux et happent l’attention. Je n’évoque pas tellement les distractions des cancres, mais autre chose, de plus spécifique, une sorte de transcription instantanée dans une création délirante de tout ce que les profs débinent dans leurs cours, connaissances historiques, scientifiques, physiques, chimiques, mathématiques, littéraires, langues vivantes. Tout est assimilé mais mis en désordre, mélangé, transformé en une autre connaissance générale des formes cachées. La substance des cours est assimilée mais déviée, pervertie, retour au sauvage. Ce genre de croquis dans les marges par lesquels il nous semblait esquisser une transcription du savoir scolaire, apprendre quelque chose de pas prévus, l’artiste français G (25 ans) l’a cultivé en art total, les marges ont dévoré l’univers. Il n’y développe pas des inventions isolées qui viendraient illustrer des références de lectures, il construit un monde, il assemble, image après image, la connaissance des marges, là où les savoirs et les sciences retournent au délire, au monstrueux fécond, à la fertilité de ces tissus et tentacules qui se multiplient quand on les tranche. Au cauchemar de la création, indispensable chaos, radieux monde noir polymorphe. Chaque œuvre représente une surface immense à parcourir tant elle est constituée de petites lignes, infimes coupures, subtiles entailles. Chaque dessin fait se rencontrer l’infiniment petit et l’infiniment grand. On dirait chaque fois le détail d’un mandala diabolique dont l’ensemble ne pourrait se contempler qu’en scannant le cerveau de l’artiste (si scanner permettait de visualiser les prophéties de l’âme, prophéties au sens d’interprétations inlassablement reprises de tous les textes dont découlent cette âme, textes génétiques, bibliques, littéraires…). C’est une manière surprenante, innovante, de tracer des ramifications complexes, laissant entendre la possibilité d’une nouvelle cabbale complètement moderne et libre, entre des héritages temporels, culturels et techniques en principe enfermés dans des mondes ne communiquant pas entre eux. Le sens visionnaire ordonné de Dante, la bande dessinée fantastique, le dessin de presse déjanté au vitriol, les gravures de Dürer, les mangas, les machines organiques de Burroughs, la métamorphose de Kafka, les livres de morts, le monde des anges… Le tout surgissant dans un grand calme, hurlante méditation, au rythme d’une patience d’exécution presque sainte (une vocation, une illumination). Toute forme, toute vie peut se transformer en une autre. Tout est tissus, végétations, humus, muqueuses, plasma, jets de semences, ovulations, même l’air, les nuages, l’immatériel, les armes, les lames, les ombres. Les êtres et les choses sont nichés, nourris, traversés d’alvéoles, sorte de végétations marines et cosmiques, évoquant les anémones de mer, aux branches proliférantes et ornées d’yeux, de bouches, de fentes espionnes. Des motifs voyagent de tableau en tableau. Deux mains couvrant un visage, les doigts écartés pour laisser le passage vers trois vides effilés, noirs, impénétrables, orifices du regard, de la respiration. Des personnages armés de hachoirs se coupent la main. Le bras se révèle être tentacule. La carcasse corporelle est ouverte, anatomie entre robots et insectes. Aliens imprévisibles enfilés comme des poupées russes. La vie se décompose en cellules malignes grouillantes ou en organismes énormes, techno-hybrides, les surveillants des mondes obscurs. Terrifiants, tellement qu’ils en deviennent familiers, exorcisant des peurs refoulées, que l’on oublie trop souvent de laisser s’exprimer. Des familles zombies, aux membres mutilés, aux têtes d’arbres morts, et dont les bouts de viande libérés se reproduisent (parthénogenèse), cherchent une nouvelle incarnation, nouvelles fonctions. Morcellement. Les compositions sont très organisées, hiératiques dans leur bordel apparent, recyclent des mises en scènes sacrées, avec des colonnes, des têtes de dragons, des fûts couverts d’écailles, des rituels post-technoïdes. Les marges ne sont pas bornées. C’est zébré de millions de petites agonies brillantes, aiguisées, électriques, immobiles d’extase, avec cette sorte de regard révulsé, propre aux têtes décollées et qui continuent à vivre, qui voient l’au-delà et en même temps se laissent envahir par l’écume scintillante laiteuse de toute la vie passée, bouillonnante de détails, juste des tempêtes de petits traits, comme le début de nouvelles vies. Un trait nécessite un autre. On découvre bien tard ce qui surgit ainsi du BIC et vous dévore. Pas de doute que s’il continue avec cette rigueur et cette inspiration, G va prendre beaucoup de place, repeupler le fantastique. (PH) Autre développement: A travers certaines idées qui se bousculent dans le texte ci-dessous – peut-être trop vite écrit, avec des sensations trop récentes mais c’est aussi ça l’exercice de bloguer – il y a quelque chose à creuser quant aux relations entretenues par le travail de G. avec l’histoire, le passé, l’actuel. Est-ce contemporain? Est-ce l’oeuvre d’un artiste vivant dans un monde reculé, écarté, hors du présent? L’impression, dans l’exposition, face aux images, est celle de temporalités mélangées (au sein de chaque entité), avec des rythmes passéistes, anciens, déconnectés, mais aussi d’autres très virulents et archaïques, en tout cas « anciens » dans le sens ancestral, et animé de forces qui aspirent vers l’innommable de la nuit des temps et enfin, il y a des scansions très contemporaines. Ce qui correspond aussi à ce que j’essayais de décrire comme une simultanéité entre naissance, irruption de vie et passage de l’agonie. Certaines visions évoquent une sorte d’amas d’organes morts, épuisés et d’autres en train de se régénérer, de se recycler. Le sang qui coule des blessures engendre la vie de millions de traits. Voilà, je ressassais ce genre de sentiments contradictoires, difficiles à clarifier, quand je suis tombé sur ce passage d’Agamben, dans un nouveau livre intitulé « Nudités »: « La contemporanéité s’inscrit, en fait, dans le présent en le signalant avant tout comme archaïque, et seul celui qui perçoit dans les choses les plus modernes et les plus récentes les indices ou la signature de l’archaïsme peut être un contemporain. Archaïque signifie proche de l’arkè, c’est-à-dire de l’origine. Mais l’origine n’est pas seulement située dans un passé chronologique : elle est contemporaine du devenir historique et ne cesse pas d’agir à travers lui, tout comme l’embryon continue de vivre dans les tissus de l’organisme parvenu à maturité, et l’enfant dans la vie psychique de l’adulte. » Il y a dans la somptuosité visionnaire de l’artiste, dans la profusion ordonnée de ces tissus de traits et de lignes, de l’embryon et du tissu mâture, du bourgeon et de la pourriture, de l’orgasme et de l’effroi, pas en alternance, mais en choeur. Quelque chose comme un rendez-vous secret entre des forces antinomiques. Et précisément, pour revenir à Agamben: « Les historiens de l’art et de la littérature savent qu’il y a entre l’archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clef du moderne est cachée dans l’immémorial et le préhistorique. » Il y a dans cette proposition quelque chose qui cerne parfaitement, selon moi, la dynamique telle que je l’ai perçue et ensuite pensée, irradiant des inventions visuelles de G. (PH) – Lien vers le myspace de GLien vers le collectif Zavata

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Le sexe en cavale

Le roi de l’évasion, Alain Guiraudie, 2009, Prix de l’Age d’Or

EvasionC’est un mélange étonnant de fantasme et de réalisme, de fantastique et de terre-à-terre où même les aspects improbables, frisant la poésie joyeusement déjantée, jubilatoire, documentent les vrais sentiments, leurs contextes concrets. Les conditions sociales de désirs sont saisies avec créativité, liberté, mais surtout avec justesse. L’écran opère une ouverture maximale. D’abord les décors, les lieux de tournage : ce n’est pas souvent cette territorialité-là que le cinéma montre, des banlieues sans caractères, cet espace entre ville et campagne, sans caractère, hybride, ni franchement urbain plus tout à fait rural. Ça se passe dans un milieu paysan qui vivote, traditionnellement masculin, où domine une homosexualité débridée, imaginative, un peu « société secrète » mais sans rien d’occulte, juste ce goût pour se retrouver dans des cabanes en bois, au fond du jardin, rémanence de l’enfance… Si ce secret est bien traité pour le charme qu’il dégage, il n’empêche que lui correspond une obligation sociale de se cacher. Être une pédale n’est toujours pas valorisé, bien vu. À certains moments, ça fatigue, le charme s’estompe, les pressions sont bien réelles : les lieux de drague le long de la route sont surveillés, réprimés… Armand, taureau court sur pattes, a quarante ans et plein de doutes. L’identité sexuelle est montrée dans toute sa fragilité, quelque chose construit en grande partie socialement, pouvant fléchir, assaillie de doutes, à la recherche de nouvelles formes, malléable. L’identité, ça travaille. (Alors que la majorité du cinéma fonctionne avec des rôles sexuels bien normés, facilitant les identifications passives.) Comment résiste-t-on à la normalité du « se marier et avoir des enfants », surtout dans un milieu populaire où ça reste le standard de la réussite ! ? Par un concours de circonstance – consistant à afficher sa différence de virilité par son refus de la violence – Armand se trouve amené à nouer une liaison avec une jeune fille de 18 ans. Quelque chose comme une passion inattendue prend doucement feu attisée par les interdits : répression des relations entre adulte et mineure, connivence difficile entre un homo et une jeune hétéro (choc des sexes), couac esthétique entre une gamine sexy et un gaillard massif bien enveloppé (choc des standards)…  La gamine est de plus en plus chaude devant cette aventure qui ne ressemble en rien à la banalité à laquelle elle est promise. Armand est titillé par ce possible qui le remet en cause, peut représenter une issue, lui indiquer une nouvelle vie. Entre temps, on le découvre sportif, cycliste assidu, endurant. Et on apprend l’existence, dans la région, d’une racine spéciale, la « dourougne », sorte de mandragore moderne aux vertus actuelles foudroyantes, croisant les effets d’un aphrodisiaque irrésistible et ceux d’un hyper-dopant sportif. Il n’y a plus de barrières aux désirs, s’ouvrent des champs d’expériences sans limites, incontrôlés. Encore faut-il y accéder, sans servir pour s’évader. Car dans ces espèces de banlieues, tout est quadrillé, surveillé, par les parents, par les flics, par les habitudes, les traditions, les commérages, les liens d’intérêts, par les bracelets électroniques. C’est un espace de surveillance qui empêche Armand de s’ébrouer, de respirer autre chose, de changer, d’expérimenter.  Alors, il va partir en vacances, il va sortir du quadrillage, fausser compagnie aux caméras de police, se faufiler entre les mailles de la loi. Avec l’adolescente Curly.  Lors d’une course folle dans les bois (merci l’entraînement cycliste, merci la dourougne). Magnifique cavale. Soudain l’on redécouvre la forêt, les collines, les vignobles, les rivières comme possibilité de vie sauvage, là tout près. Les battues organisées avec chiens, chasseurs, forces de l’ordre et hélicoptère, malgré quelque rebondissement, seront inefficaces. Quelque chose, dans ce paysage, est indomptable, relève d’une autre loi avec laquelle Armand et Curly sont en phase, animalement. Les deux fugitifs ont pénétré dans un espace vierge, hors contrôle. Un espace avec horizon. Entre taillis profonds, clairières inaccessibles, talus écartés et lisières garnies de maisons abandonnées, secondes résidences inoccupées. Espace de liberté où ils vont vivre leur rut, labourer cette drôle d’attirance entre deux cultures sexuelles très différentes. Pas seulement question d’âge, l’imaginaire érotique d’une adolescente hétérosexuelle rentrant forcément quelques fois en conflits avec les pratiques du jouir aguerries d’un homosexuel expérimenté, sans tabou. Pas seulement en conflit non plus, du reste, intéressée par d’autres possibles. Le cas de figure offre la possibilité de montrer deux corps étrangers qui cherchent à se comprendre, à trouver comment faire jouir l’autre, se faire jouir. Comment ça marche. Qu’est-ce que ça fait. Revenons sur les conventions sexuelles cinématographiques où la grande majorité des scènes de cul sont des pénétrations classiques qui déclenchent en quelques secondes d’irrépressibles vagues de jouissances féminines. C’est à peine l’imposition de l’image dominante des rôles sexuels ! Ici, on en est loin (mais ce cinéma s’évade totalement). Heureusement. Enfin. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là, ces scènes ne sont pas crues (le « cinéma hétérosexuel » nous a habitué à flirter de plus en plus avec la pornographie très proche de ses conventions préférées), elles montrent juste cette recherche, ce tâtonnement, ce recouvrement d’un terrain érotique qui surprend les protagonistes, qui les met hors d’eux. Retour à une nature non écrite, balbutiante, antérieure aux fonctions culturellement déterminées. Mais il est explicite que les corps (se) travaillent. Ce moment de liberté n’est possible que parce qu’Armand se révèle avoir le sens de l’évasion. On pourrait craindre (mais c’est mal connaître le réalisateur) s’acheminer vers une « normalisation » :  l’homo qui décide de virer, de fonder une famille (on voit plus souvent l’inverse : un hétéro qui tente une expérience homo avant de revenir à la « normalité »). Mais non, Armand plante là sa jolie compagne de cavale et retourne dans la cabane en bois au fond des jardins pour une belle leçon épicurienne. Au passage, admirons ce courage, pas seulement dans l’épilogue, de faire rayonner la sagesse du plaisir de corps vieux, blancs, flétris. Loin, bien loin des gabarits généralement choisis pour incarner la volupté, mais tellement plus véridique et touchant. C’est comme si là, il y avait vraiment de la chair (proche parfois de ses représentations des peintures de Lucian Freud !) et que les discours sur le sexe en gagnaient une dimension authentique, accessible, ça parle vraiment de ça. Les acteurs sont extraordinaires à commencer par le principal, Ludovic Berthillot, quelle belle force vacillante. Quelle course haletante, quelle intelligence de la fuite. La jeune fille est jouée à merveille par Hafsia Herzi (« La graine et le mulet »). Mais tous les seconds rôles sont soignés, épatants, d’un professionnalisme patiné exceptionnel, on voit qu’ils ont tous un métier formidable. Comment imaginer qu’ils puissent s’agir d’amateurs ? Parce qu’ils ne sont pas connus ? Mais avec le nombre d’acteurs qui sortent tous les ans, qui tirent le diable par la queue au théâtre, il y a plein d’acteurs intéressants à aller chercher au lieu de faire jouer toujours les mêmes, du même petit milieu à succès. Il suffit de faire un vrai travail de casting pour faire du vrai cinéma ! Comme ce « roi de l’évasion ». Un très beau « prix de l’Age d’Or », un prix qui a du sens, une utilité à encourager. (PH) – Interview, extraitAlain Guiraudie en médiathèque

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