Pub pour le froid dans le dos

nucléaireLibération publie un article sur les « faux blogs » : soit de vraies créations publicitaires déguisées, soit des vrais blogs approchés, « soudoyés » (payés selon le nombre de visites) pour écrire un article qui dit du bien de tel ou tel produit, telle ou telle émission. Le ton réputé libre, pas vendu pour un sou, la sincérité de l’individu qui s’exprime et veut simplement partager son point de vue, toutes ces valeurs sont ainsi détournées, achetées, exploitées. Il y a fausseté, tromperie et c’est passible de poursuites et d’amendes. Le lobby nucléaire investit depuis un certain temps dans une copieuse campagne de séduction dont l’objectif est de changer son image et le procédé ressemble assez à ce détournement de l’esprit indépendant des blogs. La manœuvre est cachée derrière une invitation qui revêt sournoisement toutes les apparences de la neutralité, du désintéressement, à venir s’exprimer et partager ses opinions sur un espace forum, une plateforme Web participatif. C’est assez répugnant. Tout l’aspect de ce qui se veut et est perçu par beaucoup de personnes comme l’emblème de l’espace libre de débat est ainsi, ici aussi, capté, perverti, méchamment salopé. Il ne s’agit pas du tout d’un forum de débat mais d’un outil bien rôdé de propagande. Tout le monde sait que la pub trompe, personne n’est dupe, ou si peu, ou dupe consentante ! Dans le cas présent, le mensonge va plus loin, il se camoufle et se substitue à des pratiques citoyennes élaborées pour retrouver des créneaux de liberté d’expression (ça vaut ce que ça vaut). Il glisse son poison dans les idéaux de « participatif », de « réseaux sociaux », s’infiltre pour séduire, flatter, mentir, répandre des idées fausses intéressées. Vous avez certainement déjà vu/entendu la version pour salles de cinéma, presque confondant dans un look de message d’utilité publique (là encore, avec inexistence de second degré, de signes clairs qu’il s’agit d’une récupération d’une forme connue, d’un changement de philosophie et d’objectif), tout est orchestré pour idéalement convaincre, multiplier les naïfs qui n’y verront que du neuf (qu’il ne s’agit pas d’une pub dégueulasse). Le parti pris est de jouer habilement du pour et du contre, le mec qui balance, hésite dans ses arguments, penche tantôt écolo tantôt atome, avec tellement de franchise, donnant l’impression en quelques minutes de faire le tour de la question…Tout comme le détournement des blogs, cela devrait être puni judiciairement, le dispositif est trop vicieux. L’Etat ne devrait pas tolérer de semblables destructions de sens et de repères. Nauséeux. Visqueux. Avec des affirmations énormes : que le nucléaire, finalement, est ce qu’il y a de plus propre, de moins dangereux à force d’être contrôlé ! Il se fait que j’ai regardé récemment un documentaire pas mal foutu, « Nucléaire, rien à signaler » (dont vous trouverez une présentation ci-dessous), justement sur ce système de sécurité plus fort que les plus forts (Pascal Brutal). Édifiant, effrayant. Ce n’est pas une réalisation isolée : Arte a diffusé le 12 octobre un documentaire qui ne met pas en confiance : « Le doc qui met à nu un circuit opaque : « Déchets, le cauchemar du nucléaire » (Eric Guéret et Laure Noualhat). Le dernier incident exposé aujourd’hui encore dans Libération « Nucléaire, le clash de Cadarache » ne fait que renforcer les informations et les approches recoupées dans le film « Nucléaire, rien à signaler ». Leur manipulation de la communication, qui atteint de rares degrés d’ignominie, fait froid dans le dos et rend impossible de considérer ce lobby comme transparent !

(PH)

 

Pour suivre : chronique du film « Nucléaire, Rien à signaler », un film de Alain De Halleux

 

Quel est, finalement, notre rapport aux centrales nucléaires ? Sait-on comment ça se passe à l’intérieur ? N’ont-elles par l’air inoffensif, avec leurs vastes cheminées aux formes douces, cool, et leurs colonnes de fumées blanches pacifiques ? Elles font même joli dans le paysage ! Quel type de personnel, quels ouvriers, combien de personnes, quelles procédures, quelles conditions de travail, quels contrats ? En fait, on en parle peu, tout semble aseptisé de loin, presque tout est invisible. Comme le nucléaire même, comme la réalité des risques. N’est-ce pas trop beau pour être vrai ? Les discours officiels sentent eux aussi trop la langue de bois. Comme lorsque cette citoyenne « pose trop de questions qui fâchent » et qu’EDF lui demande de faire confiance. C’était peu après les déclarations affirmant que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière…

Les auteurs de ce documentaire, au fil d’une longue enquête de terrain, s’infiltrent par les fissures humaines, celles des ouvriers blessés, licenciés, dégouttés. Ces ouvriers qui sont chargés d’assurer la sécurité des installations, de prévenir les accidents et d’accomplir la promesse de transparence faite par les responsables industriels et politiques du nucléaire. Ce sont les seuls qui peuvent témoigner de « comment ça se passe ». La documentation a été constituée patiemment, pas avec un ou deux témoignages vite faits, mais en recoupant de nombreux trajets de vie dans le nucléaire. Des vécus qui convergent pour identifier un grand changement : au départ, que l’on soit pour ou contre, le nucléaire est une affaire d’idéal et de politique publique, soit fournir de l’électricité pas cher au plus grand nombre. En prônant la volonté du risque zéro. Avec l’introduction des intérêts industriels privés, on bascule dans l’énergie pour faire du fric facile, et la gestion du risque calculé. Tout cela s’accompagne d’un transfert des tâches de surveillance et de contrôle vers des sous-traitants. Ce qui signifie, au début, à du personnel de moindre compétence. Ensuite, il faut voir et savoir que le travail en sous-traitance est organisé selon des principes de précarité et de pression pour les travailleurs et de parapluie pour les responsabilités : plus moyen d’attaquer EDF en cas d’accident, la gestion du risque est aussi sous-traitée. Du reste, les travailleurs des sous-traitants ne sont pas considérés comme travailleurs du nucléaire et ne sont pas repris dans les statistiques. Dans le même ordre d’idée : après 10 ans, les accidents de travail dans le nucléaire (chez EDF) sont prescrits. Tant pis si la leucémie met 10 ans à se déclarer…

Le film dresse une brève sociologie du travail en centrale nucléaire et c’est important pour comprendre ce qui est en train de se jouer. Parce que le facteur humain est essentiel. Ce sont des « nomades du nucléaire » qui effectuent près de 45.000 kilomètres par an, logent dans des foyers Socatra ou des campings, pour 12 ou 15.OOO euros par mois. Leur mission est d’effectuer la maintenance lors des « arrêts de tranche » : là aussi, nous n’avons qu’une vague idée de ce que cela représente. Or, certaines opérations font froid dans le dos. Elles sont exécutées par des « jumpers » dont certains doutent qu’ils existent réellement. En étant repris par le secteur privé, la régularité des entretiens s’est espacée, le nombre de personnes pour les effectuer a été réduit. La logique de rentabilité n’a pas d’état d’âme. Lorsque les conditions de travail deviennent trop risquées et qu’un cadre d’équipe use de son « droit d’alerte », il arrive qu’il soit licencié.

Le réalisateur montre ce que l’on évoque rarement : l’amour de certains pour ce métier. Pour certains, c’est un rêve de travailler dans ce genre d’industrie de pointe, prestigieuse, mystérieuse, ils disent leur fascination pour l’ambiance, les « piscines » et la « Miss », machine d’inspection au bras techno gigantesque… Il y a de la passion qui s’effrite au fur et à mesure des « doses ». C’est effarant de voir la manière dont « prendre des doses » (entendez de radioactivité) fait partie de l’ordinaire de ces ouvriers. Les normes admises ont été calculées sur base des effets enregistrés à Nagasaki et Hiroshima. Ne faut-il pas les réactualiser !?  C’est ce que pense un des spécialistes qui intervient dans le documentaire : officiellement, les risques de cancer tournent autour de 5%. La réalité serait plutôt autour de 10%. « Alors, il faudrait revoir la norme, le compromis social : soit le nombre de morts acceptables par la société. »

En reliant les vécus recueillis aux analyses des sociologues du travail qui donnent des armes pour penser ce nouveau prolétariat nucléaire et selon un montage pas innocent mais pas manichéen non plus, c’est tout un système de gestion humaine qui est mis à plat pour ce qu’il fait peser comme inquiétude (voire plus) quant à la prise en compte sérieuse des risques encourus en poursuivant l’exploitation des centrales nucléaires. Le regard peut changer face à ces images, ces témoignages et ces éléments d’analyse, comme il a changé le regard des habitants voisins d’une centrale lorsque, enfin, ils ont eu un vrai contact avec des ouvriers sous-traitants licenciés et en grève de la faim. Ils ont compris ce qui se passait à l’intérieur et que leur sécurité dépendait de la qualité des contrats et de la reconnaissance du personnel censé en garantir les normes. Pour la première fois, une centrale EDF a été bloquée par la population. En abordant la question par le biais de ceux qui se dévouent (ou se sont dévoués) et qui aiment ce métier, l’approche développée est très riche humainement, éloignée des avis d’experts aseptisés ou des scientifiques trop coupés du réel. La chose est montrée comme bien là, dans ces êtres meurtris, et ce ne sont plus des débats théoriques et idéologiques qu’il convient de conduire. (PH)

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3 réponses à “Pub pour le froid dans le dos

  1. citation: L’Etat ne devrait pas tolérer de semblables destructions de sens et de repères. Nauséeux…

    Je pense qu’au contraire l’Etat s’en réjouirait plutôt !
    Le Ministre Magnette en charge de ce dossier pourri ne dispose pas d’un euro pour le démantèlement des centrales, et a accès à seulement trois petites années de fonds pour la gestion des déchets.
    Pas étonnant qu’il nous persuade de prolonger le temps de vie de nos vieilles centrales pour dix ans. Dans dix ans, lui ne sera évidemment plus là. De plus, c’est l’occasion de soutirer des sous à Suez, de quoi boucler un budget pour le moins difficile.
    Il semble donc évident que la campagne du « Forum Nucléaire » réponde en premier lieu à une nécessité de « communication » gouvernementale. Préparer psychologiquement la population à revoir son opinion sur le nucléaire était indispensable.
    Le nucléaire est un moyen totalitaire de produire l’énergie. Il est normal que la « communication » qui l’accompagne soit elle aussi de la même nature totalitaire.
    Face à ce rouleau compresseur, nous sommes bien démunis.
    Encourageons les initiatives, comme celle du « vrai forum nucléaire », par exemple. http://www.vraiforumnucleaire.be/spip/index.php

    • merci pour votre intervention
      content d’un retour « antipub »
      bien entendu que l’état se réjouit de ce genre de pub, ils ont quand même été chercher quelques mésirables millions d’euros pour équilibrer leur budget! avec quelles compromissions? des promesses de créations d’emplois? dans quelle filière? quel emploi, concrètement!? Rien n’est précisé!
      pas d’autre choix que de prolonger le nucléaire parce que rien n’a été fait pour rendre la transition possible: bel aveu! Rien n’a été fait pour mettre en place la politique décidée!! On en virerait pour moins que ça ailleurs!

  2. Le documentaire d’Arte sur les déchets est excellent. Il montre, entre autres, le peu de cas que l’on fait des vies humaines, de la santé des gens qui ont la malchance de (sur)vivre au mauvais endroit. Après, ce qui m’a sidérée, c’est le débat d’Arrêt sur images, auquel participait Laure Noualhat et le porte-parole d’Areva. Cet homme-là (qui intervient également dans le documentaire) est vraiment impressionnant, il vous ferait croire que 1+1=3. Sur quoi repose son argumentation ? Le documentaire de Noualhat est trompeur parce qu’il s’agit d’une mise en scène partisane et manipulatrice (!?). Areva ne demande pas mieux que de s’expliquer (son porte parole policé n’est-il pas davantage qualifié que ces militants écologistes excités qui n’y connaissent rien ?) Areva est toute disposée à démontrer qu’il n’y a pas de meilleure alternative que le nucléaire (TINA = argument imparable). C’est cela l’information, la transparence… et avec ça la main sur le cœur! Sans parler du jeu de jésuites avec le vocabulaire (déchets – recyclage, etc). Quoi qu’il en soit, le citoyen a-t-il seulement droit au chapitre ? Pas sûr : ces décisions sur l’énergie se prennent à un niveau pas du tout démocratique. Bon, désolée pour ce long commentaire, c’est un sujet sensible…

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